Novembre 8, 2021
Par Lundi matin
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Le dernier billet du blog de FrĂ©dĂ©ric Lordon propose une critique des « penseurs du vivant Â» [1] qui est, conformĂ©ment Ă  son style, mordante et pleine d’ironie.

Certaines personnes ont pu se sentir blessĂ©es par ce ton sarcastique, et y ont vu le signe d’un intellectualisme narcissique plus intĂ©ressĂ© Ă  se payer de mots qu’à faire avancer les choses.

D’autres ont reprochĂ© Ă  Lordon d’effectuer une Ă©niĂšme reductio ad capitalisum, faisant du capitalisme la cause ultime et unique de la catastrophe Ă©cologique [2].

On peut aussi regretter le fait que Lordon se soit saisi de cette catĂ©gorie des « penseurs du vivant Â», comme si elle Ă©tait effectivement reprĂ©sentative d’un courant de pensĂ©e homogĂšne. Une critique de cette catĂ©gorie donnerait Ă  voir les divergences d’analyses et d’orientations politiques de ceux qu’elle englobe.

L’argument principal de Lordon consiste Ă  souligner que les analyses des causes de nos maux contemporains par les « penseurs du vivant Â» Ă©vitent d’aborder le sujet du capitalisme [3], qui devrait selon lui constituer le centre de toute analyse. Il suggĂšre que la rĂ©ception favorable que ce courant de pensĂ©e connaĂźt auprĂšs de la « bourgeoisie culturelle Â» – qui a bien souvent quelque relation intĂ©ressĂ©e, de prĂšs ou de loin, avec le capitalisme – n’est pas Ă©trangĂšre Ă  cette omission.

L’objet n’est pas ici de dĂ©fendre le texte de Lordon [4], et de venir encore enfoncer le clou. Cependant, nous partageons avec lui le constat que le diagnostic des « penseurs du vivant Â» sur les causes de la catastrophe Ă©cologique en cours passe Ă  cĂŽtĂ© de quelque chose.

Mais au lieu de mettre le capitalisme au centre, comme le fait Lordon, nous souhaitons montrer que le phĂ©nomĂšne essentiel qui Ă©chappe Ă  leur diagnostic – et ici il semble bien que l’ensemble des membres de la non-catĂ©gorie « penseurs du vivant Â» soient concernĂ©s -, c’est la question de la technique, et de la forme qu’a pris la technologie dans la modernitĂ©.

Plus que lacunaire, le diagnostic des « penseurs du vivant Â» est essentiellement erronĂ© : ce qu’il prend pour cause – la dĂ©connexion conceptuelle et sensible avec le vivant autre qu’humain – n’est aujourd’hui qu’un symptĂŽme. Ceci apparaĂźt plus clairement quand on analyse certaines caractĂ©ristiques de la technologie moderne, qui entretiennent ce symptĂŽme.

Bien entendu, cette inversion dans le diagnostic n’est pas sans consĂ©quence sur le type de remĂšde qui serait adĂ©quat face Ă  la catastrophe Ă©cologique.

La dĂ©connexion au vivant : une erreur de diagnostic

Essayons de rĂ©sumer la thĂšse des « penseurs du vivant Â» : le problĂšme essentiel de nos sociĂ©tĂ©s modernes rĂ©side dans une dĂ©connexion avec le vivant, consĂ©quence de l’ontologie naturaliste [5] fondatrice de la modernitĂ©. De cette rupture originelle dĂ©coule un rapport de domination et d’exploitation de la nature. Le remĂšde Ă  cette dĂ©connexion, et Ă  ses effets dĂ©lĂ©tĂšres, consisterait Ă  renouer avec le vivant.

Cette description est Ă©videmment caricaturale, mais elle vient souligner ce fait important : les « penseurs du vivant Â» ne considĂšrent pas les « rapports de production Â» [6] comme Ă©tant la grille de lecture la plus pertinente pour analyser des questions Ă©cologiques. A la « lutte des classes Â» entre prolĂ©taires et bourgeois se substitue une lutte des cosmologies entre Terrestres et Hors-Sol [7].

Ce qui diffĂ©rencie un Hors-sol d’un Terrestre, bien plus que ses conditions matĂ©rielles d’existence, c’est essentiellement son rapport au monde, son imaginaire dĂ©sirable, sa cosmologie. Elon Musk est l’archĂ©type du Hors-Sol, non parce qu’il est milliardaire, mais parce qu’il pense – ou tout au moins le dit-il – que le destin de l’humain serait de quitter la planĂšte Terre pour aller sur Mars.

Pour montrer ce qui pose problĂšme dans ce diagnostic des « penseurs du vivant Â» – et dans le remĂšde qu’ils prĂ©conisent -, il est plus simple de prendre un exemple.

Imaginez un membre de la « bourgeoisie culturelle Â», passionnĂ© de nature et de grands espaces. Jusqu’à il y a quelques annĂ©es encore notre ami partait faire de longs treks Ă  l’étranger Ă  chaque pĂ©riode de vacances, dĂ©couvrir les espaces sauvages et la nature vierge. S’il a depuis rĂ©duit la frĂ©quence des voyages lointains, il continue d’aller randonner dĂšs qu’il en a l’occasion, se ressourcer au milieu des montagnes.

Figurez-vous le ingĂ©nieur ou fonctionnaire de l’éducation nationale, peu importe, ce qui compte c’est d’une part qu’il soit bourgeois, c’est-Ă -dire sans souci du lendemain sur le plan matĂ©riel, et d’autre part qu’il ressente un amour sincĂšre et un profond respect pour la nature. Il est rĂ©ellement Ă©mu devant la beautĂ© de certains paysages, qu’il met un point d’honneur Ă  prĂ©server, Ă  laisser intacts aprĂšs son passage.

Jusque lĂ , tout pourrait aller bien, mais il se trouve que le mode de vie de notre ami est, pour le dire brutalement, insoutenable. Son empreinte Ă©cologique [8] est si Ă©levĂ©e que si tout le monde vivait comme lui, les ressources naturelles seraient Ă©puisĂ©es en moins d’une gĂ©nĂ©ration.

Comment expliquer ce paradoxe contemporain d’individus qui aiment la nature mais la dĂ©truisent ; voire mĂȘme, qui plus ils l’aiment et plus ils veulent s’en rapprocher, plus ils contribuent Ă  la dĂ©truire (en raison notamment dans cet exemple des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre des transports).

Faisons l’hypothĂšse d’un manque de sensibilitĂ© et d’une dĂ©connexion au vivant. Elle serait plausible car notre membre de la bourgeoisie culturelle, s’il aime la nature, est avant tout un urbain. Il ne frĂ©quente en rĂ©alitĂ© la nature que de façon ponctuelle, pour ses loisirs. Hors ces occasions, sa vie se dĂ©roule dans un environnement artificiel.

Pourrait-on alors considĂ©rer que c’est parce qu’il n’est pas dans une relation harmonieuse avec la nature, parce qu’il mĂ©connaĂźt ses mĂ©canismes intimes, parce qu’il ne sait pas l’écouter, qu’il la dĂ©truit sans le savoir ? Ou bien son amour de la nature masquerait-il un dĂ©sir de domination et d’exploitation pour son bon plaisir, conforme en cela Ă  la cosmologie moderne ? Ou encore, serait-ce sa vision anthropocentrĂ©e qui expliquerait le fait que son mode de vie est globalement destructeur de la nature ?

Ces questions sont Ă©videmment rhĂ©toriques, et les rĂ©ponses bien entendu nĂ©gatives. Nos sociĂ©tĂ©s modernes sont effectivement caractĂ©risĂ©es par une forme de dĂ©connexion avec le vivant, un fantasme de maĂźtrise des phĂ©nomĂšnes naturels et une conception de la nature comme un environnement duquel l’humain est fondamentalement extĂ©rieur. Mais nous allons montrer que ces facteurs ne sont aujourd’hui ni dĂ©terminants, ni dominants, dans le processus de destruction de la nature Ă  l’Ɠuvre et dans l’impossibilitĂ© dans laquelle nous semblons ĂȘtre d’en sortir.

L’explication de ce paradoxe contemporain est Ă  rechercher ailleurs, et en particulier du cĂŽtĂ© de la matĂ©rialitĂ© de nos modes de vie. Si l’on peut aujourd’hui dĂ©truire la nature tout en l’aimant, c’est notamment en raison de deux caractĂ©ristiques de nos moyens techniques : d’une part l’ampleur des effets environnementaux de la technologie moderne, et d’autre part l’invisibilitĂ© de ces effets par les utilisateurs de ces moyens techniques.

La premiĂšre caractĂ©ristique, la puissance croissante des effets, se retrouve dans le terme d’AnthropocĂšne, cette Ăšre dans laquelle nous serions entrĂ©s, caractĂ©risĂ©e par le fait que l’activitĂ© humaine est la principale force de transformation gĂ©ologique [9].

La seconde caractĂ©ristique, l’invisibilitĂ© immĂ©diate des effets par les utilisateurs de technologie, est le rĂ©sultat de plusieurs facteurs, liĂ©s notamment Ă  l’évolution technologique et Ă  l’organisation de la production.

La technologie moderne soustrait ses effets Ă  nos sens

Les exemples abondent qui montrent l’importance de ces deux caractĂ©ristiques dans la vie moderne.

Revenons Ă  notre ami amoureux de la nature, qui prend l’avion pour aller randonner dans des territoires prĂ©servĂ©s des dĂ©gĂąts de la modernitĂ©. A-t-il conscience qu’il participe ainsi Ă  la hausse du niveau des mers et Ă  la destruction des rĂ©cifs coralliens ? Sans doute pas. Pas assez en tous les cas pour modifier son mode de vie et ses loisirs en consĂ©quence. Mais ce qui empĂȘche cette prise de conscience et ces changements de mode de vie n’est pas Ă  chercher dans une diminution de sa sensibilitĂ© au vivant. La raison est plutĂŽt que les effets de la technologie qu’il utilise (ici l’avion), sont produits au travers d’une chaĂźne causale complexe, et qu’ils sont donc retardĂ©s et diffus. Par consĂ©quent, les effets Ă©chappent Ă  sa perception, ils lui sont invisibilisĂ©s.

Ce n’est pas parce que l’Homme moderne serait devenu insensible au monde qu’il le dĂ©truit ; c’est parce que les effets de son action sur le monde se soustraient Ă  ses sens au fur et Ă  mesure qu’ils augmentent en intensitĂ©.

L’argument n’est pas nouveau. Il est mĂȘme aussi ancien que l’idĂ©ologie du progrĂšs – et que la critique de cette idĂ©ologie – dont il faudrait remonter jusqu’à la naissance de la science moderne, au tournant du XVIIe siĂšcle, pour en Ă©tablir la gĂ©nĂ©alogie. En se limitant au seul XXe siĂšcle, on peut rappeler le sentiment d’effroi que fit naĂźtre la mise au point de la bombe atomique, qui crĂ©ait la possibilitĂ© d’une apocalypse soudaine, causĂ©e directement par l’action humaine. La bombe atomique reprĂ©sentait selon le philosophe allemand GĂŒnther Anders un objet supraliminaire, c’est-Ă -dire dont les effets sont trop grands pour ĂȘtre pensĂ©s. [10] Il Ă©voque explicitement ces caractĂ©ristiques de puissance et de retard des effets :

“Aussi courte que puisse ĂȘtre la vie de chacun d’entre nous, nous sommes nĂ©cessairement « plus grands que nous-mĂȘmes Â» : les produits que nous fabriquons, les effets que nous dĂ©clenchons sont si durables que nous ne serons pas les seuls Ă  y ĂȘtre confrontĂ©s.” G. Anders

Plus de vingt ans aprĂšs, en 1979, Hans Jonas publiait « Le Principe ResponsabilitĂ© Â» sous-titrĂ© « Une Ă©thique pour la civilisation technologique Â». Il y fait le constat que les propriĂ©tĂ©s de la technologie moderne modifient l’essence de l’agir humain : la portĂ©e de l’action humaine n’est plus localisĂ©e dans le temps et dans l’espace comme elle l’avait Ă©tĂ© jusqu’à prĂ©sent. La technologie transforme la modalitĂ© et l’ordre de grandeur de l’agir humain. Face Ă  ces caractĂ©ristiques inĂ©dites, en particulier les effets retardĂ©s, Jonas en appelle Ă  l’élaboration d’une nouvelle Ă©thique qui intĂšgre la notion de responsabilitĂ© envers les gĂ©nĂ©rations futures [11]. Celles-ci Ă©tant par dĂ©finition peu prĂ©sentes Ă  nos sens, cette proposition ne rĂšgle pas le problĂšme de façon pratique, et quarante ans aprĂšs, les possibilitĂ©s de vie digne pour les gĂ©nĂ©rations futures tiennent toujours aussi peu de place dans les choix politiques prĂ©sents.

L’histoire du dĂ©veloppement technologique depuis la rĂ©volution industrielle a donc Ă©tĂ© l’histoire d’une puissance croissante et d’une invisibilisation des effets aux yeux de l’utilisateur. Elle a vu naĂźtre et grandir un dĂ©calage – qu’Anders qualifie de promĂ©thĂ©en – entre la nature des effets des technologies (plus puissants, plus diffus dans le temps et dans l’espace) et leur modalitĂ© d’utilisation (plus banale et plus anodine).

Au fur et Ă  mesure que les technologies se complexifient et se perfectionnent, les principes de fonctionnement et les effets nous sont toujours plus opaques, et le dĂ©calage promĂ©thĂ©en ne cesse de s’accroĂźtre.

Le techno-capitalisme comme processus d’invisibilisation

Cependant la technologie moderne ne tombe pas du ciel et quand on cherche Ă  dĂ©mĂȘler l’enchevĂȘtrement de facteurs qui gouvernent son Ă©volution, on en arrive assez vite Ă  considĂ©rer la dynamique du capitalisme comme un facteur dĂ©terminant.

Le capitalisme produit des technologies renforçant un ordre social compatible avec ses contraintes. Un phĂ©nomĂšne que l’historien des techniques David Noble avait analysĂ© en qualifiant la technique de « processus social Â» : d’une part la technologie est un facteur majeur de transformation sociale, et d’autre part, ce qui guide le dĂ©veloppement technologique, c’est l’objectif de rĂ©aliser un certain ordre social. Ainsi « le dĂ©veloppement de la technologie moderne et le dĂ©veloppement du capitalisme industriel sont les deux faces d’un mĂȘme processus de transformation sociale Â» [12].

L’expression techno-capitalisme souligne cette relation Ă©troite entre la dynamique du capitalisme et la dynamique de l’évolution technique.

Le capitalisme produit les technologies dont il a besoin pour s’accroĂźtre. Les technologies qui gĂ©nĂšrent des gains de productivitĂ©, qui alimentent le consumĂ©risme, qui augmentent l’étendue des ressources naturelles exploitables, qui accroissent le type de biens ou de services marchandisables, et qui renforcent le complexe militaro-industriel adossĂ© Ă  l’État sans lequel tout cela ne tiendrait pas.

Et en effet, les caractĂ©ristiques de la technologie moderne que sont la puissance et l’invisibilisation des effets, sont nĂ©cessaires Ă  l’expansion du techno-capitalisme.

Si Ă  l’évidence l’avion n’a pas Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© parce que ses effets environnementaux Ă©taient immĂ©diatement imperceptibles Ă  ses passagers, c’est cependant parce qu’il avait ces caractĂ©ristiques qu’il a connu l’essor que l’on sait.

L’innovation technologique, rĂ©sultat de processus socio-Ă©conomiques complexes, se trouve donc de facto orientĂ©e vers des directions qui favorisent le dĂ©veloppement de ces caractĂ©ristiques ; celles-lĂ  mĂȘme qui rendent possible le fait de dĂ©truire la nature tout en l’aimant.

Cependant, ce phĂ©nomĂšne d’invisibilisation n’est pas seulement produit par la technologie elle-mĂȘme. L’organisation socio-Ă©conomique concourt elle aussi Ă  faciliter l’accĂšs aux biens de consommation cependant qu’elle rend plus lointaine et abstraite leur production, creusant le dĂ©calage entre la banalisation des usages et la puissance des effets.

Il y a une double invisibilisation produite par techno-capitalisme : la technologie invisibilise et l’organisation de la production par le capitalisme industriel invisibilise.

L’essor des technologies numĂ©riques (informatique, tĂ©lĂ©com, tĂ©lĂ©phonie mobile) est un bon exemple de ce phĂ©nomĂšne. La diminution de leur coĂ»t, condition sine qua non de leur expansion, n’a Ă©tĂ© possible que parce que la production est organisĂ©e selon des normes environnementales et sociales largement infĂ©rieures à
 celles en vigueur pour les utilisateurs [13].

Le dĂ©veloppement du numĂ©rique n’a en effet Ă©tĂ© possible que grĂące au capitalisme mondialisĂ©. Imaginons que la production de smartphones ait Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©e en France avec des matiĂšres premiĂšres exclusivement françaises – en faisant abstraction du fait que certains composĂ©s ne sont pas prĂ©sents dans le sol français – : les coĂ»ts de production auraient Ă©tĂ© si Ă©levĂ©s que le numĂ©rique n’aurait jamais pu se dĂ©velopper massivement.

Peut-on analyser ce phĂ©nomĂšne en disant que les utilisateurs de smartphone manquent de sensibilitĂ© au vivant ? A l’évidence non. La destruction et l’exploitation du vivant autre qu’humain – et aussi humain, si l’on tient compte de l’exploitation humaine notamment dans les mines de cobalt au Congo – entraĂźnĂ©e par l’explosion du tĂ©lĂ©phone portable est le fruit du techno-capitalisme et de ses effets d’invisibilisation.

Un autre exemple, presque canonique, de ce processus d’invisibilisation et d’abstraction entretenu par le techno-capitalisme est donnĂ© par la consommation de viande. Nombre de personnes se disent incapables de tuer un animal, au motif que cela heurte leur sensibilitĂ© et est contraire au rapport au vivant qu’elles souhaitent entretenir. Pour beaucoup cela ne les empĂȘche pour autant pas d’en manger, une fois que l’animal est mort, pour peu qu’elles continuent d’ignorer les processus au travers desquels l’attendrissant agneau du champ se transforme en cĂŽtelettes savoureuses.

Ce n’est pas le manque de sensibilitĂ© envers l’animal qui est en cause dans le dĂ©veloppement de l’élevage intensif. Car c’est prĂ©cisĂ©ment cette sensibilitĂ© qui rend incapable de regarder en face le processus d’élevage et d’abattage des animaux.

Les raisons se trouvent dans l’organisation de la production et ses moyens techniques, qui soustraient Ă  nos sens les processus d’exploitation et de destruction du vivant et peuvent fournir d’immenses quantitĂ©s de viande, que peu de personnes seraient effectivement aujourd’hui en capacitĂ©, physique et morale, de produire, et notamment de tuer, par elles-mĂȘmes.

Le techno-capitalisme nous rend supportable, et fait paraßtre anodin, ce que nous ne tolérerions pas autrement.

Raviver les braises du vivant ou dĂ©boulonner la mĂ©gamachine ?

Ce constat pourrait conduire Ă  penser que la responsabilitĂ© de la destruction du vivant incombe in fine aux individus qui, s’ils ouvraient les yeux sur les consĂ©quences masquĂ©es de leurs modes de vie, s’ils agissaient en « consommateurs responsables Â», pourraient mettre fin au processus.

Ce n’est Ă©videmment pas le cas. Les causes de la catastrophe sont systĂ©miques et les individus sont pris dans des mĂ©canismes structurels incarnĂ©s dans des institutions dont ils ne peuvent librement se dĂ©faire.

C’est pourquoi il est important de dissiper un autre malentendu. On pourrait en effet croire que la dĂ©faillance de la sensibilitĂ© au vivant qui poserait problĂšme, si ce n’est pas celle des consommateurs, est Ă  chercher en amont auprĂšs des producteurs. Ils sont aux premiĂšres loges pour mesurer les dĂ©gĂąts de l’extractivisme et du capitalisme industriel, et pourtant cela ne les empĂȘche pas d’Ɠuvrer Ă  la destruction de la nature.

Le travailleur dans les abattoirs n’a visiblement pas beaucoup d’état d’ñme Ă  tuer plusieurs centaines d’animaux en une journĂ©e. Le bĂ»cheron qui rĂ©alise les coupes rases ne semble pas Ă©mu par le spectacle de dizaines d’arbres centenaires abattus comme on fauche un vulgaire champ. Le conducteur d’engin qui dresse le talus devant porter la nouvelle bretelle conduisant au futur centre logistique n’est apparemment pas sensible Ă  l’artificialisation des sols. Ce seraient donc eux au fond les bourreaux du vivant. Une minoritĂ© de la population serait effectivement coupĂ©e d’une relation sensible Ă  la nature, et serait capable de faire le sale travail que d’autres, plus sensibles, se refusent Ă  faire.

Ce n’est Ă©videmment pas le cas. D’une part, les petites mains du capitalisme prĂ©dateur n’agissent souvent pas de gaĂźtĂ© de cƓur [14]. Mais surtout, elles agissent sous l’effet de multiples contraintes, car les mĂ©canismes structurels s’appliquent Ă  tous les Ă©tages de la sociĂ©tĂ©, et sans doute plus encore aux petites mains du capitalisme prĂ©dateur qu’à des figures telles qu’Elon Musk. On peut ici convoquer le concept marxien d’aliĂ©nation pour dĂ©crire ce mĂ©canisme. En analysant le capitalisme comme un mouvement de dĂ©possession des moyens de subsistance, il ressort que la possibilitĂ© de survie est conditionnĂ©e Ă  une participation au systĂšme.

Pour sortir de cette aliĂ©nation structurelle, qui possĂšde des dimensions idĂ©ologiques, matĂ©rielles, sociales, politiques, cela implique que les structures et les institutions d’aliĂ©nation soient dĂ©mantelĂ©es.

Chose que les remĂšdes proposĂ©s par les « penseurs du vivant Â» semblent bien peu Ă  mĂȘme de pouvoir rĂ©aliser. Que l’on ne se mĂ©prenne pas : nous prenons trĂšs au sĂ©rieux les travaux qui visent Ă  dĂ©terminer les racines historiques de l’ontologie naturaliste et qui tentent d’imaginer d’autres relations Ă  la nature.

Cependant, nous divergeons sur l’analyse selon laquelle ces racines historiques constitueraient aujourd’hui une cause efficiente. Que l’ontologie naturaliste soit la cause d’une entrĂ©e dans la modernitĂ© ne doit pas laisser penser que cette cause continue d’alimenter le feu de la MĂ©gamachine, expression proposĂ©e par Lewis Mumford [15] pour caractĂ©riser l’ensemble des pouvoirs qui structurent les sociĂ©tĂ©s modernes. Le capitalisme est un des aspects particuliĂšrement structurants de la MĂ©gamachine, mais la MĂ©gamachine ne se rĂ©duit pas au capitalisme, car elle est caractĂ©risĂ©e par des pouvoirs qui prĂ©existent Ă  l’accumulation du capital.

Le rapport Ă  la nature de la cosmologie moderne est aujourd’hui plus Ă  ranger du cĂŽtĂ© des effets de la MĂ©gamachine. Du fait de son inertie, la MĂ©gamachine est cause d’elle-mĂȘme, et elle poursuit son Ɠuvre de (dĂ©)structuration du rapport au vivant.

C’est pourquoi nous divergeons radicalement sur les remĂšdes Ă  apporter Ă  la destruction du vivant. En terme de slogan, plutĂŽt que de « Raviver les braises du vivant Â» [16], il semblerait plus opportun de « DĂ©boulonner la MĂ©gamachine Â» [17].

Alors que les penseurs du vivant nous enjoignent Ă  agir sur les relations au vivant pour inflĂ©chir la direction catastrophique dans laquelle nous emporte la MĂ©gamachine, c’est l’inverse qu’il faut faire : en finir avec la MĂ©gamachine afin de retrouver des relations au vivant qui permettent aux humains et aux non-humains de coexister, ouvrant la voie Ă  des cosmologies dĂ©barrassĂ©es des paradigme de la modernitĂ© avec ses grands partages.

Dans son ouvrage « Par-delĂ  nature et culture Â», Descola donne une citation de Merleau-Ponty qui rĂ©sume Ă  elle seule l’essentiel de sa thĂšse sur le rĂŽle de l’ontologie naturaliste dans l’histoire de la modernitĂ© : « Ce ne sont pas les dĂ©couvertes scientifiques qui ont provoquĂ© le changement de l’idĂ©e de nature, c’est le changement de l’idĂ©e de nature qui a permis ces dĂ©couvertes Â».

Cette formule doit aujourd’hui ĂȘtre adaptĂ©e, et mĂȘme renversĂ©e. Il semble plus juste de dire : « ce n’est pas le changement de l’idĂ©e de nature qui provoquera la fin de la MĂ©gamachine, c’est la fin de la MĂ©gamachine qui permettra le changement de l’idĂ©e de nature Â».

Etant donné le rÎle socialement structurant de la technique, la fin de la Mégamachine implique une transformation radicale du systÚme technique.

Les quelques caractĂ©ristiques de la technologie mises ici en Ă©vidence fournissent des orientations permettant de guider cette transformation : se rĂ©approprier – au sens le plus large : matĂ©riel, conceptuel, gĂ©ographique, Ă©conomique, … – les technologies et leur dĂ©veloppement, en faisant preuve de discernement et de luciditĂ© concernant les effets d’invisibilisation et d’excĂšs de puissance.

A rebours d’une relocalisation de l’industrie, il s’agirait plutĂŽt d’une dĂ©sindustrialisation globale.

Olivier Lefebvre




Source: Lundi.am