Avril 19, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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Depuis quelques mois, des voix s’élĂšvent pour tĂ©moigner de la violence des relations interpersonnelles ou intergroupes au sein du milieu militant de gauche, notamment fĂ©ministe. Certaines accusent l’effet amplificateur et dĂ©lĂ©tĂšre des rĂ©seaux sociaux qui, de par leur nature mĂȘme, gĂ©nĂ©reraient une montĂ©e de l’intolĂ©rance et en quelque sorte de la chasse en meute, quand d’autres y voient surtout une pente mortifĂšre de « dĂ©rive identitaire Â» venue d’outre-Atlantique conduisant Ă  des comportements sectaires et une fragmentation des causes dans des niches toujours plus restreintes et hostiles les unes aux autres.

Comme souvent, un simple dĂ©centrement du regard, sur une sĂ©quence historique ou une aire culturelle autres, conduit Ă  nuancer la nouveautĂ© apparente de tels phĂ©nomĂšnes. Ces tĂ©moignages (de souffrances individuelles et de scissiparitĂ©s des collectifs) font en effet singuliĂšrement Ă©cho Ă  ceux recueillis auprĂšs des militants « gauchistes Â» ordinaires des annĂ©es 1968 . Bien que dans leur trĂšs large majoritĂ© ils ne regrettent en rien leur engagement d’alors, Ă  l’inverse de la quasi-totalitĂ© des Ă©crits d’ex-figures, rĂ©elles ou supposĂ©es, de l’époque, beaucoup font le rĂ©cit d’une nĂ©gation de soi dans des groupes Ă  bien des Ă©gards tyranniques, tout Ă  la fois peu sensibles Ă  leur personne, mais pour certains trĂšs prompts Ă  codifier leurs comportements et rĂšgles de sentiment au service d’un engagement total. D’émancipateur, le militantisme se fait aliĂ©nant, les relations de camaraderie muent en relations toxiques. Ce n’est qu’à partir de l’affaiblissement des convictions rĂ©volutionnaires, au mitan des annĂ©es 1970, que des paroles privĂ©es, Ă  la premiĂšre personne, vont parvenir Ă  se frayer une voie pour dĂ©noncer ce qui sera qualifiĂ© d’« idĂ©al limitant Â». Celui-ci est alors associĂ© au militantisme « viril Â» de l’extrĂȘme gauche, typique du modĂšle « rĂ©volutionnaire professionnel Â», en particulier par les militantes qui le quittent pour les collectifs fĂ©ministes, pensant que la « sororitĂ© Â» les prĂ©serverait de ses dĂ©rives, et par voie de consĂ©quence Ă  un modĂšle d’engagement historiquement situĂ© et donc dĂ©passĂ©. La suite, tout comme l’actualitĂ© sur laquelle nous ouvrions cet essai, ne donne pas raison Ă  la prĂ©diction.

Les groupes d’extrĂȘme gauche, des institutions voraces

Quelle que soit leur obĂ©dience, les organisations d’extrĂȘme gauche ont en commun d’ĂȘtre des « institutions voraces Â» ou « dĂ©voreuses Â» (greedy institutions), d’exiger un engagement total, niant parfois le principe mĂȘme d’espace privĂ©, et par voie de consĂ©quence, d’ĂȘtre aveugles aux Ă©tats d’ñme de leurs militants, lesquels les laissent volontiers sous silence, par refoulement. Par ce concept, Lewis Coser dĂ©signe des groupes, tels les jĂ©suites ou les bolcheviques, « qui rĂ©clament l’adhĂ©sion complĂšte de leurs membres et qui s’efforcent d’absorber l’intĂ©gralitĂ© de leur personne Â» . Ils se caractĂ©risent par leurs « prĂ©tentions totales sur leurs membres Â», une « loyautĂ© exclusive et sans partage Â», par consĂ©quent des attentes omnivores Ă  leur Ă©gard : du temps certes, un dĂ©vouement et une disponibilitĂ© sans failles, mais aussi une identitĂ© exclusive les conduisant Ă  chercher Ă  limiter ou Ă  fragiliser les liens extĂ©rieurs au groupe qui sont susceptibles de fragiliser le don de soi du militant. À la diffĂ©rence de l’ « institution totale Â» d’Erving Goffman Ă  partir de laquelle Coser a entamĂ© sa rĂ©flexion, l’institution vorace n’est pas en mesure d’instaurer une coupure totale entre ses membres et l’extĂ©rieur. Par ailleurs, elle fonctionne non d’abord Ă  la coercition, mais par la pression psychologique Ă  la conformitĂ©, ce qui conduit beaucoup Ă  anticiper volontiers les injonctions pour se mettre au diapason du groupe et de ses attentes. Ainsi, nul besoin souvent d’interdire formellement telle ou telle pratique susceptible de fragiliser l’organisation (comme, Ă  l’époque, la consommation de stupĂ©fiants) voire jugĂ©e futile (ainsi, cĂŽtĂ© maoĂŻste, les attributs bourgeois que seraient les livres classiques ou a fortiori les disques dont l’abandon s’apparente Ă  une technique de mortification).

RĂ©union le soir, tractage Ă  l’aube aux portes des usines, manifestations et mobilisations diverses en journĂ©e. Le militantisme est chronophage et difficilement tenable sur la durĂ©e. L’épuisement physique guette les militants. Ivan, membre de la Gauche ProlĂ©tarienne (GP) marseillaise, parle d’un « engagement total Â» ; outre le travail en usine, il y a « tout le temps Â» des rĂ©unions,

Sa camarade Camille est « devenue militante professionnelle Â» tout en travaillant en supermarchĂ© : « il y a une pĂ©riode oĂč on ne mangeait mĂȘme pas assez, moi j’ai Ă©tĂ© me retaper chez mes parents, je me faisais faire des piqĂ»res de vitamines Ă  la citĂ©-U, on me regardait de travers parce qu’on croyait que je me droguais, mais c’étaient des piqĂ»res de vitamines qu’un copain mĂ©decin et une copine infirmiĂšre me faisaient. Â»

Loin d’offrir du soutien, le groupe ignore les soucis de la vie quotidienne quand ils ne sont pas dĂ©lĂ©gitimĂ©s ou moquĂ©s. Ainsi une militante enceinte en conflit avec la direction de la Ligue Communiste RĂ©volutionnaire (LCR) lyonnaise s’entend rĂ©torquer « que c’était sans doute parce [elle] avai[t]s des hormones qui [la] chatouillaient. Â» D’autres souffrent en silence de l’indiffĂ©rence de leurs camarades Ă  un deuil conjugal ou Ă  la maladie d’un enfant, jusqu’à ce que le refoulĂ© refasse surface Ă  l’occasion de leur dĂ©mission.

La violence des relations interpersonnelles est Ă©voquĂ©e par une grande partie des enquĂȘtĂ©s, jusqu’à conduire une militante Ă  qualifier les membres de son groupe maoĂŻste rennais Dimitrov de « fĂȘlĂ©s Â» qui la vaccinent dĂ©finitivement « contre le Grand Soir Â». Les femmes font particuliĂšrement les frais de cette violence psychologique interne et des rapports de domination qu’elle traduit. Parmi bien des tĂ©moignages, Martine, dont le militantisme au Parti communiste marxiste-lĂ©niniste de France (PCMLF) aixois fut pourtant court, dĂ©nonce Ă  plusieurs reprises des groupes d’extrĂȘme gauche « trĂšs pernicieux Â», « une violence forte qui s’exerçait Ă  l’intĂ©rieur des groupes ; c’est des annĂ©es de grande violence personnelle, je pense que les gens exerçaient un pouvoir dĂ©mesurĂ©… Â»

InimitiĂ©s et luttes fratricides, critiques et attaques ad hominem, scissionnites aiguĂ«s : les conflits sont lĂ©gion et souvent de haute volĂ©e idĂ©ologique, mais Ă  y regarder de plus prĂšs, les dĂ©bats stratĂ©giques et divergences d’analyse sans fin cachent souvent des rivalitĂ©s de personnes en compĂ©tition dans des jeux de pouvoir. Le vernis idĂ©ologique craque parfois au paroxysme de la crise, comme en fut tĂ©moin un militant de l’Organisation communiste des travailleurs (OCT), trĂšs impliquĂ© dans sa ville de province, mais qui la quitte en 1980, un an avant son implosion, dĂ©goĂ»tĂ© par les tensions internes : « je suis allĂ© Ă  Paris dans un congrĂšs et quand j’ai vu que les dirigeants se traitaient de tous les noms d’oiseaux, lĂ  ça m’a fait craquer. Â» Cet envers du dĂ©cor est particuliĂšrement important dans l’univers de la gauche radicale oĂč les liens affectifs sont forts, mais les questions personnelles indicibles, le leadership imposant et hautement concurrentiel qui se traduit par des « combat de coqs Â» oĂč le statut des uns et des autres (jamais au fĂ©minin) se joue sur des rĂ©putations et des postures valorisant le masculin voire le virilisme.

La codification des sentiments

Toutes Ă  la recherche de la vertu rĂ©volutionnaire, les organisations trient ou sĂ©lectionnent leurs membres y compris sur la base de leur moralitĂ©. Un enquĂȘtĂ© par exemple voit les portes du PCMLF se fermer en raison de son donjuanisme : « Je suis un sympathisant proche, mais en mĂȘme temps mon profil ne leur convenait pas (…) parce que j’avais une vie dissolue et eux ils n’approuvaient pas du tout cela. Ils Ă©taient trĂšs rigoristes, quand on les voyait on aurait dit des curĂ©s. Â» La phase de probation, ou de stage, longue de 18 mois pour qu’un sympathisant de la LCR en devienne membre Ă  part entiĂšre, vise prĂ©cisĂ©ment Ă  contrĂŽler le recrutement par l’observation du comportement du postulant, comme l’apprend Ă  ses dĂ©pens le jeune Volna, recalĂ© car « sa vie privĂ©e n’est pas celle que l’on peut attendre d’un militant rĂ©volutionnaire Â» .

Afin d’éviter que « l’économie libidinale Â» de leurs activistes ne concurrence leur libido militante, deux solutions s’offrent aux institutions voraces pour rĂ©guler ces relations affectives, voire Ă©galement sexuelles : leur prohibition, par exemple avec le cĂ©libat du « communisme de guerre Â», ou leur codification plus ou moins autoritaire. Une militante lyonnaise de Lutte OuvriĂšre (LO) se souvient par exemple qu’Hardy, le leader, rejetait le recours Ă  la pilule au profit du coĂŻtus interruptus, qui apprend la maĂźtrise de soi, et dĂ©courageait la maternitĂ© : « c’était se mettre une charge de famille incompatible avec le militantisme, c’était ça l’explication officielle. Je pense que l’explication un peu plus en creusant, c’était aussi que ça distrayait les gens du militantisme, ça les replongeait dans la vie quotidienne de Monsieur tout un chacun, ça les obligeait Ă  avoir des contacts avec d’autres gens de la vraie vie, en quelque sorte ça les sortait du cocon quoi. Â»

Les organisations apparaissent contrastĂ©es dans leur rapport Ă  la norme conjugale. Quand certaines s’en dĂ©sintĂ©ressent (la LCR), d’autres ont des attentes et des exigences prĂ©cises, telles LO. Les maoĂŻstes semblent cependant en pointe, en raison sans doute de leur populisme foncier, ainsi que le suggĂšrent (entre autres) les propos d’une secrĂ©taire de cellule du Parti communiste rĂ©volutionnaire marxiste-lĂ©niniste (PCRml) Ă  Lyon, qui convole avec un autre militant au nom du principe que « pour arriver Ă  transformer la sociĂ©tĂ© et Ă  transformer les choses du cĂŽtĂ© des ouvriers, il fallait vivre un peu comme les ouvriers. Dans notre idĂ©e, les ouvriers se mariaient et faisaient des enfants. Â» Le manquement aux normes

prolĂ©tariennes supposĂ©es entraĂźne une sanction ; le chef de la GP marseillaise, coupable d’infidĂ©litĂ©, en fait les frais par la « remise Ă  la base Â», c’est-Ă -dire l’obligation d’aller travailler en usine, pour « le remettre dans le droit chemin Â». La mĂȘme organisation, cette fois Ă  Lille, oblige Pierre Ă  accueillir chez lui une famille du lumpenprolĂ©tariat avant de changer d’avis et de les enjoindre Ă  quitter son domicile. Pierre s’y opposant, il reçoit la visite de la responsable locale et d’un autre militant qui lui promet, lorsqu’ils prendront le pouvoir, de le « rĂ©Ă©duquer dans une porcherie Â». Quelques mois plus tard, au retour du service militaire, sa femme le quitte. Pierre se dispute alors de nouveau avec sa cheffe, la « direction de la GP Â» ayant dĂ©cidĂ© que ses filles devaient ĂȘtre gardĂ©es par d’autres militants, ce qu’il refuse. Quand il quitte l’organisation cette mĂȘme annĂ©e, il a « l’impression de sortir d’un monde de fous, et de [s]e retrouver dans la rĂ©alitĂ©. Â»

Le PCMLF et plus largement les autres groupes maoĂŻstes attisent les critiques pour la violence morale qu’ils font subir Ă  leurs militants Ă  coups de rĂšgles et contrĂŽle de comportements, sanctionnĂ©s par des sĂ©ances d’autocritiques. Maria raconte comment elle et son mari passent d’une « Ă©bullition militante Â» Ă  un « assĂšchement intellectuel et humain Â» Ă  force d’autocritiques car « on Ă©tait trop intellectuels Â» et de reniements successifs de ce qu’ils sont. À l’entendre, ils y ont subi diktat conjugal (« il fallait se marier Â»), dĂ©pouillement matĂ©riel (« il fallait donner la moitiĂ© de son salaire ! Â»), moral et identitaire (« Ă  un moment donnĂ© il ne fallait plus dire bonjour aux amis dans la rue parce qu’on devait ĂȘtre en trio rĂ©sistant etc., comme si c’était la guerre ! Â» ; « on ne devait plus lire Â»). Mais c’est pourtant avec un sentiment de culpabilitĂ©, « avec le sentiment de trahir la classe ouvriĂšre Â» qu’elle et son mari quittent l’organisation en 1975 « parce que les groupes sectaires, ils produisent cette culpabilisation Â».

Le « nous Â» collectif Ă©branlĂ© par le « je Â» militant

Hier signe de grandeur militante, la disposition Ă  tout donner au groupe, Ă  s’oublier au nom de la cause, devient au fil du temps et de l’éloignement du dĂ©bouchĂ© rĂ©volutionnaire tant attendu un coĂ»t. Le burn out, la transformation des affects positifs (camaraderie militante, solidaritĂ©) en liens destructeurs Ă  force de pression et de dogmatisme finissent par venir Ă  bout de bien des vocations.

DĂ©parts fracassants ou le plus souvent sur la pointe des pieds, suicides en chaĂźne, autodissolutions de groupes locaux comme le groupuscule rennais Dimitrov qui s’autodĂ©truit Ă  coups d’exclusion de ses maigres troupes, jusqu’à exiger du mari qu’il prĂ©side au tribunal de sa femme en raison de ses origines bourgeoises dont elle ne parviendrait pas Ă  se dĂ©barrasser – son autocritique ayant Ă©tĂ© jugĂ©e insatisfaisante, il est sommĂ© de la quitter, ce qu’il fait. Les signes de crise du modĂšle du militantisme rĂ©volutionnaire se multiplient Ă  compter de 1973. Des membres de la LCR prennent la plume pour demander Ă  « moins user les militants Â», regretter l’absence de fraternitĂ© et de considĂ©ration. Un texte du printemps 1975 publiĂ© par la revue Marx ou crĂšve raillant ces plaintes et l’émergence du thĂšme du « dĂ©sir Â» dĂ©nonce les intellectuels « qui se mettent Ă  cavaler aux basques de leur libido (
) et nous invitent Ă  la danse plutĂŽt qu’à l’effort et au sacrifice Â». Ce texte met le feu aux poudres dans le numĂ©ro suivant. Denise Avenas, alors membre de la direction fĂ©dĂ©rale du Nord de la LCR, fustige au nom des femmes « l’idĂ©al limitant Â» qui sous-estime « le facteur humain Â» et les « rapports aliĂ©nĂ©s entre militants Â», tandis qu’un ancien militant, Michel Hascouet, signe un texte intitulĂ© « Ligue et dĂ©sir ou les incitations de la Ligue au suicide Â», qui sonne comme un appel au secours – il met fin Ă  ses jours quelques semaines plus tard. Ayant le sentiment de ne pas avoir Ă©tĂ© soutenu dans sa dĂ©pression, il y dĂ©nonçait « la maniĂšre dont la Ligue ressent les camarades qui l’ont quittĂ©e pour raisons personnelles et sont entrĂ©s en analyse. Â» Ce que reconnaĂźtra plus tard le Docteur Jacques Hassoun (Michel PĂ©ret) : « l’organisation dans laquelle Michel se reconnaissait, la LCR, ne lui a pas permis de passer un cap : par ignorance, par non disponibilitĂ© due Ă  la surcharge des tĂąches militantes, mais peut-ĂȘtre aussi parce qu’imprĂ©gnĂ©s par l’idĂ©ologie dominante, nous continuons Ă  diviser sujet public/sujet privĂ© Â». En terminant, il appelle Ă  inventer « la nouvelle formule Â» du militant rĂ©volutionnaire.

Ces interpellations singuliĂšres quant Ă  l’équilibre entre militantisme et vie quotidienne – on parle alors du « dĂ©sir Â» et de la « subjectivitĂ© Â» – se frayent difficilement un chemin jusqu’à l’émergence de deux prises de parole collective qui rĂ©ussissent Ă  imposer que le privĂ© est politique : la « question femme Â» et le mouvement homosexuel. Les plaintes des femmes gauchistes sont multiples et du reste communes Ă  l’ensemble des entreprises politiques, partisanes comme contestataires : l’ignorance de la triple journĂ©e (celle du militantisme s’ajoutant Ă  la double, professionnelle et domestique, des femmes) ; la rĂ©partition genrĂ©e des tĂąches contribuant Ă  l’invisibilisation et la dĂ©prĂ©ciation de celles auxquelles elles sont dĂ©volues ; le machisme voire les violences sexuelles symboliques (l’injonction Ă  ĂȘtre « libĂ©rĂ©e Â», c’est-Ă -dire soumise au dĂ©sir masculin) et parfois physiques (des affaires de viol ou d’agressions sexuelle prĂ©cipitant leur dĂ©part de la LCR ou de RĂ©volution !).

La dĂ©nonciation par les femmes du phallocratisme de la LCR est reprise par les homosexuels. Un texte de la commission homosexuelle parisienne, paru dans le Bulletin intĂ©rieur de juillet 1976, commence par relever le point commun entre la police, l’armĂ©e et la Ligue : celui d’ĂȘtre « avant tout un monde d’hommes, pas simplement numĂ©riquement, mais structurellement dans leur mode de fonctionnement, et ses bases psychologiques et idĂ©ologiques sous-jacentes (…) La virilitĂ©, la ‘grande gueule’, la force physique et le ‘courage mĂąle’ sont des valeurs qui ont plus que cours dans nos rangs. Â» Il poursuit en regrettant que

les oreilles des militants, ouvertes aux grandes orgues du discours politique (ce qui est nĂ©cessaire), se referment souvent lorsqu’il n’est plus question du bruit de l’Histoire, mais tout simplement du murmure quotidien, banal, lancinant – et politique lui aussi. Alors on se replie, on s’enferme, on en vient Ă  penser qu’il ne s’agit lĂ  effectivement que de petits ‘problĂšmes personnels’, on s’imagine ĂȘtre le seul dans ce cas. Il ne reste plus qu’à militer, militer, jusqu’au jour oĂč ce n’est plus possible, et oĂč l’on se casse sur la pointe des pieds, sans dĂ©saccord politique, sans avoir eu les moyens de dĂ©battre politiquement de ces questions.

Le modĂšle du militantisme rĂ©volutionnaire lĂ©niniste prend l’eau. AprĂšs des tentatives d’auto-organisation ou de groupes de paroles pour verbaliser leurs souffrances, bien des militantes partent et migrent pour certaines vers l’engagement fĂ©ministe, Ă  bas bruit ou plus rarement par des prises de parole publiques comme celle d’Elsa, une des rares Ă  avoir les moyens d’imposer la parution de sa lettre de dĂ©mission dans Rouge, oĂč elle critique « pĂȘle-mĂȘle, que les hommes et les femmes n’avaient pas le mĂȘme crĂ©neau Ă  la LCR, que tout Ă©tait fait pour exclure les femmes mĂšres de famille, pleins de rĂ©unions le soir, plein de trucs… Ils faisaient les trucs en boucle, quand ils avaient fait 2/3 trucs, ils recommençaient, c’était pas possible. Â» En mĂȘme temps, elle quitte son compagnon, lui aussi Ă  la Ligue ; l’entrelacement de l’engagement militant et de l’engagement amoureux Ă©tant assez frĂ©quent dans ce type d’organisation marquĂ© par l’endogamie, le destin de l’un rejaillit souvent sur l’autre. De leur cĂŽtĂ©, les homosexuels de la LCR, dĂ©missionnaires pour la plupart, fondent en mai 1979 la revue Masques et inventent la « militance Â» qui, Ă  la diffĂ©rence du militantisme et de ses connotations militaires, insiste sur le vĂ©cu et le « privĂ© – politique Â».

Le militantisme viril gauchiste seul coupable ?

Cette critique croisĂ©e des femmes (puis du fĂ©minisme) et du mouvement homosexuel a Ă©tĂ© analysĂ©e pour la LCR par des chercheurs, Ă  commencer par Jean-Paul Salles, tandis qu’elle n’émerge que sur le registre du tĂ©moignage personnel chez les anciens maoĂŻstes, ce qui a contribuĂ© Ă  surestimer la contribution de la LCR Ă  entendre et intĂ©grer les critiques. Sans nier le rigorisme majeur des maoĂŻstes, plusieurs fois soulignĂ© ici, ni l’incubation du mouvement homosexuel essentiellement Ă  la LCR, sans doute faut-il nuancer ce qui apparaĂźt comme une historiographie dominante lĂ©gĂšrement enchantĂ©e.

L’épuisement et la remise en cause du modĂšle organisationnel d’inspiration lĂ©niniste ont en effet dĂ©bordĂ© des rangs des minoritĂ©s sexuelles et des militantes. Et celles-ci n’ont pas toutes, loin s’en faut, portĂ© le fer. « Au sein de la GP, on est passĂ© Ă  cĂŽtĂ© du combat fĂ©ministe, oui lĂ  complet. RĂ©trospectivement, je me dis, nous, les filles, on Ă©tait bien bonnes Â», considĂšre Camille. Au PCMLF, la question resta non seulement inaudible, mais mĂȘme impensable alors pour la plupart des concernĂ©es qui d’ailleurs s’en Ă©tonnent aujourd’hui. Enfin, Ă  part Vive La RĂ©volution ! qui se saborde dĂšs 1971, les organisations sensibles Ă  ces questions, y compris la LCR, n’ont pas Ă©tĂ© vraiment bouleversĂ©es par leur irruption : le sujet du privĂ© s’y impose douloureusement plus qu’il n’est vraiment acceptĂ©, et en grande partie par souci de distinction militante dans un contexte de crise gĂ©nĂ©ralisĂ©e de l’engagement d’extrĂȘme gauche, obligeant les groupes Ă  se positionner, en particulier par la « question femme Â», sur un marchĂ© concurrentiel opposant principalement LCR et RĂ©volution !.

Tout comme la « rĂ©volution sexuelle Â» puise ses racines des dĂ©cennies bien avant 1968, ces Ă©volutions apparaissent plus profondĂ©ment comme la rĂ©sultante d’une mutation de longue durĂ©e favorable Ă  l’expression du « je Â» (en gĂ©nĂ©ral) contre le « nous Â» de l’ensemble des institutions (conjugale etc.), y compris celle des institutions voraces dont les organisations continuaient Ă  ĂȘtre l’expression. Le fait que les femmes puis les homosexuels aient Ă©tĂ© en premiĂšre ligne de cette mutation (tout comme le fait qu’ils aient Ă©tĂ© les premiers Ă  s’intĂ©resser Ă  la dimension affectuelle des mouvements sociaux) ne saurait surprendre. L’expression des sentiments est genrĂ©e et l’oppression des unes et des autres s’exerce d’abord sur leur corps et leur soi. ÉcartĂ©s de la sphĂšre publique, ils y entrent par effraction en en subvertissant les codes, c’est-Ă -dire par l’importation de questions n’en relevant « normalement Â» pas.

Une autre interprĂ©tation dominante rapporte ces tensions au modĂšle du militantisme rĂ©volutionnaire d’inspiration lĂ©niniste dont les groupes d’extrĂȘme gauche se voulaient les hĂ©ritiers. Ils en apparaissent ainsi, lĂ  encore sur le mode enchantĂ©, comme le chant du cygne. La sociologue Rebecca Klatch les a pourtant Ă©galement repĂ©rĂ©es au Students for a Democratic Society (SDS) des annĂ©es 1960, puis dans le mouvement des femmes d’autant, note-t-elle, que le slogan « le personnel est politique Â» autorise en quelque sorte l’immixtion du groupe dans la vie personnelle des militantes. La fĂ©ministe Ă©tasunienne Jo Freeman en fut du reste victime. Connue pour avoir montrĂ© combien l’absence de structures formelles pratiquĂ©es, notamment, par les groupes de paroles des femmes, pouvait dans les faits gĂ©nĂ©rer de la tyrannie par leurs hiĂ©rarchies informelles et leur caractĂšre exclusif, elle a tĂ©moignĂ© dĂšs 1976 des violences symboliques interpersonnelles au sein du « mouvement Â», jusqu’à la mise au ban dĂ©finitive aprĂšs la dĂ©nonciation publique et la diffusion de rumeurs pour dĂ©truire la rĂ©putation. Elle appela ce processus par lequel « ce qui est attaquĂ© n’est pas ses actions ou ses idĂ©es, mais son moi Â», le trashing (littĂ©ralement « mise Ă  la poubelle Â»). Un processus qui a conduit le mari de Colette, militant nantais Ă  la LCR, Ă  mettre fin Ă  ses jours en 1989 – bien aprĂšs donc les annĂ©es de militantisme rĂ©volutionnaire – comme elle l’explique :

Donc au retour de son annĂ©e de congĂ© organisationnel, quand il a dit : « Ă‡a y est, je reviens Â», lĂ  l’orga lui a dit : « Niet Â». Donc en fait il a Ă©tĂ© exclu. Moi j’ai les papiers, j’ai les papiers qui m’ont Ă©tĂ© redonnĂ©s plus tard par des gens qui les possĂ©daient, qui Ă©taient les comptes rendus des rĂ©unions internes de la Ligue pour son exclusion, j’ai les Ă©crits, voilĂ . Mais ça ne leur avait pas suffi de l’exclure, ça s’est accompagnĂ© d’une campagne de dĂ©nigrement et quand une orga prend dans le nez un individu, c’est sauvage, c’est-Ă -dire que ça donne un modĂšle comportemental qui fait que les petits jeunes Ă  qui on demande d’avoir la puretĂ© de la conviction, c’était eux qui Ă©taient les plus brutaux, d’autant plus qu’ils ne l’avaient jamais connu (…) Il Ă©tait taxĂ© de trahison, de social traĂźtre. Les petits jeunes ne lui disaient pas bonjour (…), ils changeaient de trottoir enfin c’était quelque chose d’assez dramatique.

Une telle issue tragique de l’engagement illustre sous une forme paroxystique le potentiel toxique du militantisme qui reste insuffisamment exploitĂ© par les chercheurs au profit de l’analyse de ses rĂ©tributions positives. La tension qu’elle rĂ©vĂšle entre souci de se conformer au groupe et besoin d’affirmation en premiĂšre personne est inhĂ©rente Ă  tout processus de socialisation, et la socialisation secondaire opĂ©rĂ©e dans et par l’institution militante ne fait pas exception, on peut mĂȘme penser qu’elle y est majeure depuis une cinquantaine d’annĂ©es marquĂ©es par l’accĂ©lĂ©ration continue du processus d’individuation. Tous les groupes n’y sont cependant pas Ă©galement sujets car militantisme et engagement ne vont pas toujours de pair – il suffit de penser aux formes partisanes actuelles qui, pour la plupart d’entre elles, demandent peu Ă  leurs membres et leur offrent du reste peu de place. Il en va autrement de ceux que l’on (et qui parfois se) qualifient aujourd’hui de « radicaux Â». Deux Ă©lĂ©ments constitutifs les orientent vers la « voracitĂ© Â» et l’engagement total : leur aspiration Ă  aller « Ă  la racine Â» des maux qu’ils prennent en charge pour un changement en profondeur de la sociĂ©tĂ© les incline Ă  l’intransigeance ; leur position en marges, qui les dĂ©signe comme subversifs pour l’ordre (social, politique ou sexuel), favorise sentiment d’adversitĂ© et repli sur soi dĂ©jĂ  en germe dans leur volontĂ© de rupture. La dynamique s’est vĂ©rifiĂ©e pour les groupes d’extrĂȘme gauche des annĂ©es 1970 ; elle pourrait aujourd’hui se cristalliser avec la montĂ©e des polĂ©miques stĂ©riles tout autant que caricaturales portĂ©es contre certaines causes.

par Isabelle Sommier, le 13 avril 2021




Source: Demainlegrandsoir.org