Août 4, 2021
Par Le Poing
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Christophe, lors de la manifestation contre le pass sanitaire du 14 juillet 2021 à Montpellier (crédits photos : Virginie Oulhen)

Présent à toutes les manifs, Christophe est remarqué de tous : chaque fois renouvelés, patiemment améliorés, ses panneaux faits main font mouche dans tous les regards.

Article publié dans le numéro 34 du Poing, imprimé en avril 2021

La pire façon d’en parler serait de dire que Christophe a forgĂ© une marque ; tel un sinistre opĂ©rateur en marketing. N’empĂȘche. En deux annĂ©es de mouvement social, Christophe a popularisĂ© un style de panneau revendicatif que tous les manifestants ont fini par remarquer entre tous. Ils sont faits main, et chaque fois renouvelĂ©s. Christophe se dit « philo-pratiquant ». Par lĂ , entendons qu’il est convaincu que tout doit faire question, tout est Ă  dĂ©battre. La philo n’est pas une discipline enfermĂ©e dans des livres. La philo est une pratique utile et stimulante au quotidien.

Les panneaux du manifestant Christophe ne sont pas tant revendicatifs. Ils ne rĂ©clament pas. Ils interpellent. ConnectĂ©s Ă  l’actualitĂ© des luttes, ils transmettent des messages, des rĂ©flexions, des appels au sursaut ; voire Ă  la rĂ©volte. « Nos manifestations sont souvent des rĂ©sistances contre des actes, des projets, posĂ©s par le pouvoir » explique-t‑il, en poursuivant : « d’une certaine façon, nous lui laissons fixer son agenda, et nous rĂ©agissons aprĂšs. Nous lui laissons la main et nous avons un temps de retard. Dans mes panneaux, je tente de renverser cette logique, de gagner de l’avance sur l’avenir, en Ă©largissant les questions qui se posent ».

Christophe est convaincu de l’importance radicale de l’expression, le partage des idĂ©es, le dĂ©bat entre tous. On ne l’imagine pas se contenter de promener une banderole ou un logo, floquĂ©s et homologuĂ©s, issus d’une charte graphique standardisĂ©e, au slogan stĂ©rĂ©otypĂ© en fonction d’une ligne d’affiliation politique. À chaque occasion, volontiers rejoint par Isabelle sa compagne, Christophe cerne l’idĂ©e qu’il veut faire passer, cherche les meilleurs mots pour le dire.

Il faut aussi se soucier du support. Accrocher le regard, ĂȘtre remarquĂ© de loin, lisible aisĂ©ment, pourquoi pas attirer les objectifs des appareils photo et camĂ©ras. C’est une question de choix des mots. Mais aussi leur nombre. Leur taille. Leur couleur. Leur scansion. À vrai dire, Christophe a un prĂ©dĂ©cesseur, voire un inspirateur : le fameux Voltuan, inlassable manifestant parisien, dont les panneaux sont vus et reconnus depuis
 1995. CĂŽtĂ© couleurs, Christophe est gilet jaune. Sans fanfaronner, il pense avoir Ă©tĂ© des tous premiers Ă  en porter un, dĂšs janvier 2018, bien avant le mouvement historique du mĂȘme nom : « c’était pour un soutien Ă  une grĂšve de cheminots. J’avais ça dans la bagnole. L’idĂ©e est venue spontanĂ©ment ». Plus rare : Christophe peut le porter toute la journĂ©e en toutes circonstances, et pas qu’en manif ou au rond-point. Il n’en a jamais changĂ©, avec l’inscription d’origine : « Je soutiens les cheminots, Ă©tudiants, lycĂ©ens, retraitĂ©s, personnels soignants, fonctionnaires, tous ceux qui luttent pour une sociĂ©tĂ© meilleure. Et vous ? » Plus tard s’est rajoutĂ© “R.I.C.” (rĂ©fĂ©rendum d’initiative populaire, revendication-phare des gilets jaunes).

Mais pas de jaune sur les panneaux : « C’est ce qui se lit le moins bien de loin et ça ne passe pas Ă  la camĂ©ra » ; ce qui se dĂ©tĂ©riore le plus vite Ă  la lumiĂšre. Il faut aussi choisir la matiĂšre : « C’est des tubes de la marque Posca. Ça coĂ»te cher. Mais les soi-disant Permanent Marker ne tiennent pas. Dix minutes de pluie et c’est foutu ». Trois couleurs retenues : rouge, vert, bleu, renforcĂ©e par un liseret noir intense en bord des traits. À chaque mot sa couleur, sa lisibilitĂ© immĂ©diate, relayĂ©e en rythme, trois mots par trois mots.

Toujours fait main, bricolĂ© et singulier, le procĂ©dĂ© n’a jamais cessĂ© d’ĂȘtre amĂ©liorĂ©. Question support aussi : « Le format doit ĂȘtre trĂšs lisible, mais facile Ă  transporter, pas encombrant – dans le mĂ©tro par exemple, pour les manifs Ă  Paris ». MatĂ©riau de base : le carton intercalaire des rangĂ©es de bouteilles d’eaux minĂ©rales en palettes dans les hypermarchĂ©s. D’abord un seul. Ensuite doublĂ©. Aujourd’hui renforcĂ© d’une couche intermĂ©diaire d’un matĂ©riau plus rigide. Non sans tapissage en sac plastique, qui fait Ă©cran aux effets translucides. Renforcement par tige alu. AdhĂ©sif transparent en bordure, « particuliĂšrement Ă  l’emplacement de la prise par les doigts, la manipulation risquant d’affaiblir le panneau ». En effet, il y a la maniĂšre de tenir : Ă  bout de bras, ceux-ci tenus en V au-dessus de la tĂȘte : « On me dit que ce serait plus facile avec un bĂąton. Mais cette façon de brandir a quelque chose du SOS qui stimule une image forte, qui attire ».

À ce jour, Christophe en est Ă  quatre-vingts panneaux rĂ©alisĂ©s, manif aprĂšs manif, en double face et double message. C’en est presque un par semaine. Explication : « Pour moi, le mouvement “Gilets jaunes” est la veilleuse qui ne s’éteint jamais et rappelle aux humains qu’ils peuvent, s’ils le dĂ©sirent, changer leur vie. Il leur suffit de le rejoindre, de s’unir en nombre
 Il faut donc ĂȘtre visible et inciter les gens Ă  venir ». Pour Christophe, le sentiment du succĂšs tient Ă  ce que son panneau soit lu. CommentĂ©. Que peut-ĂȘtre la conversation s’engage.

D’un geste infiniment modeste, mais incroyablement obstinĂ©, il ne doute pas d’ĂȘtre en train « d’apporter [sa] pierre Ă  l’édifice humain ». L’une de ses rĂ©flexions les plus chĂšres porte sur l’éducation : « celle-ci se limite Ă  formater, elle Ă©touffe les personnalitĂ©s, alors qu’au contraire il devrait s’agir de les dĂ©velopper ». C’est bien assez pour se convaincre d’avoir lui-mĂȘme des messages Ă  transmettre. Perso, mais cent pour cent anarchiste : « c’est-Ă -dire que personne n’est supĂ©rieur Ă  personne ». Principe de base.




Source: Lepoing.net