Juin 11, 2021
Par Contretemps
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La troisiĂšme intifada commencĂ©e en mai 2021, et s’installant manifestement dans la durĂ©e, a mis au devant de la scĂšne les « Palestiniens de 1948 Â», expression utilisĂ©e par les Palestiniens pour dĂ©signer ceux parmi eux vivant dans les territoires conquis en 1948, l’actuel IsraĂ«l. Par une analyse fine et documentĂ©e des mĂ©canismes coloniaux qui encadrent les Palestiniens de 1948, cet article, initialement publiĂ© sur LeftEast, permet une meilleure comprĂ©hension de leur rĂ©cente mobilisation venue affirmer l’unitĂ© historique et de devenir de la Palestine. 

L’autrice, Noura Salahaldeen, est palestinienne, doctorante Ă  l’UniversitĂ© de Vienne et chercheuse Ă  l’AcadĂ©mie autrichienne des sciences.

***

En avril et mai 2021, le nettoyage ethnique d’IsraĂ«l Ă  Sheikh Jarrah, visant Ă  dĂ©placer cinq cents Palestiniens au profit de colons juifs Ă  JĂ©rusalem-Est, s’accĂ©lĂ©ra. Dans le mĂȘme temps, pendant le mois du Ramadan, l’armĂ©e et la police israĂ©liennes attaquĂšrent des fidĂšles palestiniens Ă  la mosquĂ©e Al-Aqsa, et des colons israĂ©liens armĂ©s, protĂ©gĂ©s par leurs armes ainsi que par les forces de police et de l’armĂ©e, parcoururent les rues au cri de « Mort aux Arabes ! », tout en tirant en direction des gens Ă  balles rĂ©elles. En rĂ©ponse, la rĂ©sistance palestinienne Ă  cet acharnement colonial unifia de façon inĂ©dite les Palestiniens de Gaza, de JĂ©rusalem et de Cisjordanie, ainsi que les Palestiniens de 1948[1].

Cette unitĂ© s’est notamment illustrĂ©e par la grĂšve gĂ©nĂ©rale du 18 mai dernier, organisĂ©e par les Palestiniens dans la Palestine historique et dans la diaspora. Alors que Gaza subissait la colĂšre de la machine de guerre coloniale israĂ©lienne, tuant deux cent quarante-neuf Palestiniens et dĂ©plaçant soixante mille personnes en moins de deux semaines, les Palestiniens affirmĂšrent leur unitĂ© en organisant une « grĂšve de la dignitĂ© Â» qui transcendait les divisions coloniales imposĂ©es. En plus des mobilisations de masse du 18 mai Ă  travers la Palestine historique, « du fleuve Ă  la mer Â», de nombreux observateurs ont Ă©galement Ă©tĂ© surpris par les Ă©vĂ©nements des 11 et 12 mai Ă  Lyd (Lod), HaĂŻfa, le NĂ©guev, Nazareth, Akka (Acre) et Ă  travers la GalilĂ©e. Dans ces villes et villages, les Palestiniens ont pris la rue pour appeler Ă  la fin de l’escalade coloniale israĂ©lienne Ă  JĂ©rusalem et Ă  Gaza. Alors que les mĂ©dias israĂ©liens et internationaux ont pris la libertĂ© d’analyser ce moment comme celui d’une agitation civile entre une majoritĂ© juive et une minoritĂ© arabe, cet article s’éloigne d’une telle analyse.

En effet, dans cette contribution, je propose d’examiner la situation plus large de la violence communautaire, et la lutte contre celle-ci, parmi les Palestiniens de 1948. Je soutiens que les dĂ©veloppements de mai 2021 ne reprĂ©sentent pas seulement un moment de libĂ©ration et d’engagement renouvelĂ© dans la lutte nationale palestinienne par les Palestiniens de 1948, mais plutĂŽt que leur mobilisation est construite sur une organisation antĂ©rieure Ă  mai 2021. En fĂ©vrier et mars 2021, les Palestiniens de 1948 se sont momentanĂ©ment retrouvĂ©s dans le combat contre la violence communautaire, et en sont venus Ă  la reconnaĂźtre comme une mĂ©thode spĂ©cifique de la domination coloniale israĂ©lienne. Ces Ă©vĂ©nements ont permis de comprendre que la disparition de la violence communautaire nĂ©cessite la suppression de la condition coloniale dans laquelle elle s’inscrit.

 

Situation critique de la violence communautaire

Au cours des deux derniĂšres dĂ©cennies, plus de mille sept cents Palestiniens de 1948 ont perdu la vie Ă  cause de la violence communautaire, Ă  un rythme de plus en plus alarmant. La Catastrophe (ou Nakba) de 1948 dĂ©signe le dĂ©placement forcĂ© et massif de 750 000 Palestiniens lors de la crĂ©ation de l’État d’IsraĂ«l. Elle reprĂ©sente une rupture dans l’histoire palestinienne, et est une annĂ©e gravĂ©e dans la mĂ©moire collective. Les Palestiniens ont par la suite compris la violence de la Nakba comme un processus colonial continu. Ces formes de violence Ă©voluent de diffĂ©rentes maniĂšres, reflĂ©tant les contextes fragmentĂ©s de la sociĂ©tĂ© palestinienne sous la domination coloniale. Les Palestiniens de Cisjordanie et de JĂ©rusalem vivent sous un rĂ©gime d’exception, les habitants de Gaza dans un Ă©tat de siĂšge constant, tandis que les rĂ©fugiĂ©s vivent dans un Ă©tat d’exil quasi-permanent. On est en droit d’affirmer que les Palestiniens vivant dans ces contextes sont rĂ©duits au statut de « vie nue Â», ce qui, selon Achille Mbembe (2003), signifie qu’ils vivent en dehors de l’appareil politique d’IsraĂ«l mais qu’ils y sont liĂ©s par sa domination juridique et militaire.

Dans le cas des Palestiniens de 1948, Ă©tant donnĂ© leur citoyennetĂ© lĂ©gale dans l’État et leur statut de soi-disant minoritĂ©, nous avons affaire Ă  une histoire plus alambiquĂ©e. Leur dĂ©possession commence pendant la Nakba, Ă  la suite de laquelle environ 156 000 Palestiniens se sont retrouvĂ©s sous la domination de l’État colonial nouvellement Ă©tabli. Un quart d’entre eux Ă©taient des rĂ©fugiĂ©s internes des villages et villes voisins. En raison de leur nouveau statut de « citoyens Â» d’IsraĂ«l, ils furent coupĂ©s du reste de la sociĂ©tĂ© palestinienne, et complĂštement aliĂ©nĂ©s des liens communautaires prĂ©existants. Dans la tentative d’IsraĂ«l d’établir sa souverainetĂ© en tant qu’État dĂ©mocratique moderne, les Palestiniens de 1948 ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s comme une minoritĂ© « arabo-israĂ©lienne Â». MalgrĂ© le statut d’IsraĂ«l d’État juif ethnonational, l’expression ultime de la souverainetĂ© parmi les États dĂ©mocratiques modernes se traduit, selon Mbembe, par :

« la production de normes gĂ©nĂ©rales par un corps (le demos) composĂ© d’hommes et de femmes libres et Ă©gaux. Ces hommes et ces femmes sont considĂ©rĂ©s comme des sujets Ă  part entiĂšre capables de se comprendre, de se conscientiser et de se reprĂ©senter. La politique, par consĂ©quent, se dĂ©finit par deux aspects : un projet d’autonomie et la rĂ©alisation d’un accord au sein d’une collectivitĂ© par la communication et la reconnaissance »[2].

De ce fait, en tant qu’expression ultime de sa souverainetĂ© manifeste et incontestable, IsraĂ«l a cherchĂ©, par le biais des Ă©lections, Ă  obtenir une reprĂ©sentation « arabe Â», et ce depuis sa crĂ©ation (tout en imposant la loi martiale Ă  ces communautĂ©s pendant les premiĂšres dĂ©cennies de son existence). En d’autres termes, IsraĂ«l a inclus de force les Palestiniens de 1948 dans l’État colonial moderne, tout en dissimulant le fait que ces mĂȘmes Palestiniens vivaient sous la loi martiale. Cette derniĂšre limitait sĂ©vĂšrement leur mobilitĂ© et leur empĂȘchait toute forme d’organisation politique en dehors des structures Ă©tatiques israĂ©liennes Ă©tablies[3].

Une fois l’État israĂ©lien rassurĂ© sur le fait que les Palestiniens dĂ©placĂ©s Ă  l’intĂ©rieur du pays n’étaient plus en mesure de retourner dans leurs villages et maisons Ă  proximitĂ© (Masalha 2012), il leva la loi martiale, en 1966, et la remplaça par une version discriminatoire du « droit civil Â». La domination coloniale persista Ă  travers l’utilisation de diffĂ©rentes mĂ©thodes, parmi elles l’appropriation continue des terres par le biais d’un ensemble de lois appliquĂ©es de maniĂšre inĂ©gale, notamment la destruction de la communautĂ© al-Araqeeb Ă  Beersheva en 2010, et la formulation du plan Prawer Ă  la Knesset en 2011 (visant Ă  dĂ©placer les communautĂ©s bĂ©douines du Naqab (Negev)). Ces mĂ©thodes comprennent Ă©galement le racisme structurel, qui se traduit par exemple dans l’éducation, contrĂŽlĂ©e par l’État et la sĂ©curitĂ©, la fragmentation des communautĂ©s selon des lignes religieuses et ethniques, la prolĂ©tarisation des Palestiniens et le remplacement des modes traditionnels de gouvernance et d’organisation sociale par l’appareil policier.

C’est en suivant ce cadre d’analyse que nous commençons Ă  dĂ©mĂȘler la question de la violence communautaire chez les Palestiniens de 1948, non pas comme un problĂšme de communautĂ© minoritaire « arriĂ©rĂ©e Â» (c’est ainsi que les Palestiniens sont gĂ©nĂ©ralement reprĂ©sentĂ©s dans les mĂ©dias et les programmes sionistes) (Masalha 2012), mais plutĂŽt comme une mĂ©thode et une consĂ©quence de la domination coloniale. Dans Les damnĂ©s de la terre, Frantz Fanon (1963) explique la violence intra-communautaire autochtone comme 1/ une manifestation de « l’agressivitĂ© sĂ©dimentĂ©e dans les muscles Â»[4] du colonisĂ© (puisque l’indigĂšne est incapable de s’attaquer aux racines coloniales de sa condition dĂ©sastreuse) ; et 2/ comme une tentative de la puissance coloniale d’accroĂźtre les divisions et la violence au sein de la communautĂ© colonisĂ©e afin d’entraver l’émergence de luttes anticoloniales.

Les Palestiniens de 1948 en sont un bon exemple. Seuls 15% environ des crimes commis au sein de la communautĂ© palestinienne de 1948 au cours des deux derniĂšres dĂ©cennies ont donnĂ© lieu Ă  des poursuites pĂ©nales de la part de la police et du systĂšme judiciaire israĂ©liens. En outre, Ă©tant donnĂ© la nature hautement compartimentĂ©e du colonialisme israĂ©lien, qui se manifeste par la frĂ©quente sĂ©paration spatiale des communautĂ©s de colons et d’autochtones, la circulation d’armes (majoritairement) israĂ©liennes obtenues sur le marchĂ© noir est tolĂ©rĂ©e par les autoritĂ©s israĂ©liennes tant qu’elles sont utilisĂ©es au sein des communautĂ©s palestiniennes[5]. Si ces armes Ă©taient dirigĂ©es vers n’importe qui d’autres que les Palestiniens, les autoritĂ©s israĂ©liennes interviendraient immĂ©diatement contre leur circulation. Cela m’amĂšne au point suivant.

En encourageant tacitement la propagation de la violence intra-communautaire parmi les Palestiniens, l’État israĂ©lien est en mesure d’utiliser l’image du Palestinien intrinsĂšquement violent, nĂ©cessitant par-lĂ  une protection contre son propre Ă©tat « non civilisĂ© Â», justifiant ainsi la prĂ©sence d’une police surabondante dans ces communautĂ©s. Cette dynamique fait Ă©cho au maintien de l’ordre militarisĂ© dans les communautĂ©s noires des centres-villes aux États-Unis. Par consĂ©quent, de par sa nature mĂȘme, la violence communautaire pour les Palestiniens de 1948 devient le signe de leur perte et de leur dĂ©possession permanente sous le rĂ©gime colonial israĂ©lien.

Um al-Fahem : le grand retour Ă©lectoral Ă  la vie nue

Des annĂ©es d’organisation par les dirigeants palestiniens de 1948, leurs reprĂ©sentants Ă©lus et les organisations de dĂ©fense des droits de l’homme, pour contrĂŽler les niveaux croissants de violence communautaire – notamment en essayant d’obtenir davantage de ressources pour les communautĂ©s affectĂ©es et en demandant Ă  la police de mieux contrĂŽler le flux d’armes dans les quartiers palestiniens -, n’ont menĂ© Ă  aucun changement substantiel. Au contraire, l’échec des efforts des dirigeants locaux et leurs diffĂ©rentes promesses de campagne ont conduit Ă  un mĂ©contentement grandissant, rĂ©vĂ©lant davantage le caractĂšre structurel du problĂšme de la violence communautaire, que la reprĂ©sentation politique traditionnelle se trouve incapable de rĂ©soudre. Pour aggraver les choses, ces efforts ont abouti Ă  des plans d’expansion des unitĂ©s de police israĂ©liennes dĂ©jĂ  existantes, y compris Ă  Um al-Fahem (un village au nord du pays, comptant environ cinquante-six mille Palestiniens et qui est, Ă  bien des Ă©gards, Ă  la pointe de la lutte contre la violence communautaire et coloniale). Ces plans se concrĂ©tisent par l’expansion du dĂ©partement de la police pour inclure des unitĂ©s spĂ©cialisĂ©es dont la prĂ©sence parmi les populations civiles est pour le moins discutable. Il s’agit des forces Yamam, une unitĂ© spĂ©ciale de la police des frontiĂšres, et Lahav 433, une organisation parapluie gĂ©nĂ©ralement dĂ©signĂ©e comme le « FBI israĂ©lien Â» qui comprend des unitĂ©s de renseignement et la tristement cĂ©lĂšbre force d’infiltration Mesta’arevim.

Dans une image qui rappelle les premiers jours du Printemps arabe, des milliers de manifestants de la communautĂ© palestinienne de 1948 descendirent dans les rues d’Um al-Fahem, le 5 mars 2020, pour une « JournĂ©e de la rage Â». Cette manifestation se distingua non seulement par le nombre de participants, vingt mille personnes marchant ensemble pour fermer la route 65 (l’une des principales routes du nord), mais aussi par les mots d’ordre anticoloniaux et anti-policiers, associĂ©s Ă  des chants rĂ©volutionnaires de libĂ©ration de la Palestine. Les manifestants exprimĂšrent aussi leurs frustrations face Ă  la violence intracommunautaire. Ce brassage des slogans traduit une forme de luciditĂ© Ă  propos du lien entre la violence intracommunautaire et la condition coloniale, et que le moyen d’y faire face rĂ©side dans la lutte de libĂ©ration nationale.

La manifestation du 5 mars Ă©tait organisĂ©e par al-Harak al-Fahmawi al-Muwahad, la mobilisation unifiĂ©e des Fahmawi, un mouvement de coordination qui mobilise les jeunes de Um al-Fahem Ă  travers les diffĂ©rents partis palestiniens actifs sur les terres de 1948. Ce qui commença par une manifestation hebdomadaire chaque vendredi en dĂ©cembre 2020 Ă  Um al-Fahem, suite aux meurtres non rĂ©solus de divers leaders de la communautĂ©, se dĂ©veloppa et Ă©volua vers une mobilisation de masse et des confrontations hebdomadaires avec la police coloniale, aprĂšs le meurtre non rĂ©solu de Mohammed Ighbariah, 21 ans. Ighbariah fut assassinĂ© le 24 janvier 2021, alors qu’il rentrait chez lui aprĂšs une manifestation. Aussi, un autre incident alimenta la mobilisation de la communautĂ©, celui du meurtre d’Ahmad Hijazi, le 2 fĂ©vrier 2021, par la police Ă  Tamra. L’unitĂ© d’enquĂȘte de la police du ministĂšre de la Justice, chargĂ©e d’enquĂȘter sur les cas de meurtres commis par la police (et qui disculpe souvent les agents impliquĂ©s), prit en charge l’enquĂȘte sur le meurtre de Hijazi, ce qui envenima l’affaire, puisque cette unitĂ© fut justement responsable de la fermeture de l’enquĂȘte sur les meurtres des Palestiniens de 1948 de 1948 Ă  2000 (dĂ©but de la deuxiĂšme intifada palestinienne). La communautĂ© doute donc que les responsables du meurtre de Hijazi auront Ă  rendre des comptes.

Au milieu des Ă©lections israĂ©liennes tumultueuses de 2021, diffĂ©rents partis ont tentĂ© de gagner le vote des Palestiniens 1948 en mettant au premier plan de leur campagne la question de la violence communautaire. Dans une tournure intĂ©ressante des Ă©vĂ©nements, Benjamin Netanyahou, qui avait dĂ©sespĂ©rĂ©ment besoin de remporter les Ă©lections, fit campagne sous le surnom arabisant de « Abu Yair Â» afin de sĂ©duire les Palestiniens de 1948, proposa un plan pour faire baisser le taux de criminalitĂ© et nomma Aharon Franco (l’ex-commandant de la police de JĂ©rusalem) comme principal exĂ©cutant de ce plan. Ce coup de publicitĂ© redoubla la colĂšre des jeunes Palestiniens mobilisĂ©s, qui expulsĂšrent bruyamment certains reprĂ©sentants palestiniens Ă©lus engagĂ©s dans des nĂ©gociations avec les partis sionistes sur la formation du gouvernement post-Ă©lectoral – nĂ©gociations justifiĂ©es par des promesses pour rĂ©soudre le problĂšme de la violence communautaire.

Lors de plusieurs vendredis de l’hiver et du printemps 2021 Ă  Um al-Fahem, nous avons Ă©tĂ© tĂ©moins de masses se sĂ©parant activement des structures politiques coloniales qui les oppriment, se dĂ©barrassant des structures politiques qui leur ont Ă©tĂ© imposĂ©es en tant que « minoritĂ© Â» et « citoyens d’IsraĂ«l Â», revenant Ă  leur statut de simple Palestiniens – statut caractĂ©risĂ© par une condition de « vie nue Â». En affirmant leur identitĂ© palestinienne, non seulement ils ne sont plus une minoritĂ© « israĂ©lo-arabe Â» de deux millions de personnes luttant pour l’égalitĂ© des droits, la reprĂ©sentation et l’égalitĂ© de citoyennetĂ© au sein d’un État colonial, mais ils font partie d’un ensemble plus large d’environ sept millions de personnes directement gouvernĂ©es par IsraĂ«l et de huit autres millions, rĂ©fugiĂ©s et diasporas palestiniennes, qui attendent le retour. Ce dĂ©pouillement et retour Ă  la « vie nue Â», cette sĂ©paration active d’avec l’appareil politique israĂ©lien, remet en cause le statut d’État souverain et « dĂ©mocratique Â» d’IsraĂ«l, et frappe prĂ©cisĂ©ment au cƓur de son projet souverain qui considĂšre la colonisation des terres palestiniennes saisies en 1948 comme une question rĂ©glĂ©e lors de la Nakba.

Ce retour momentanĂ© Ă  une « vie nue Â» a dĂšs lors replacĂ© la communautĂ© palestinienne de 1948 au cƓur de la lutte anticoloniale. Il souligne que tous les Palestiniens, quel que soit le contexte dans lequel ils vivent, ne peuvent ĂȘtre envisagĂ©s que comme une seule entitĂ©, comme une population autochtone dĂ©possĂ©dĂ©e, cherchant Ă  obtenir ses droits nationaux collectifs.

Dit autrement, qu’ils aient Ă©tĂ© dĂ©possĂ©dĂ©s en 1948 ou en 1967, les Palestiniens ont rĂ©articulĂ© leurs relations sociales avec l’État israĂ©lien comme une relation entre une population autochtone et une communautĂ© de colons. En retournant Ă  la « vie nue Â», les Palestiniens de 1948 ont montrĂ© que le simple fait d’exister en tant que Palestiniens, plutĂŽt qu’en tant que minoritĂ© « arabo-israĂ©lienne Â», constitue une menace pour l’appareil colonial israĂ©lien, qui maintient une hiĂ©rarchie ethnonationale au sein de la Palestine historique. Plus important encore, les Palestiniens de 1948 ont renouvelĂ© l’espoir de la libertĂ© et de la vĂ©ritable libĂ©ration nationale. Ces mots d’ordre prĂ©valaient dĂ©jĂ  dans les manifestations d’avril et mai 2021.

Si mai 1948 est associĂ© au souvenir de la Nakba, mai 2021 porte un message diffĂ©rent : les sept millions de Palestiniens prĂ©sents sur leur patrie et les huit millions de la diaspora n’accepteront plus pour longtemps les conditions du colonialisme. Les gĂ©ographies de la fragmentation que le souverain colonialisme a essayĂ© d’instiller parmi les Palestiniens au cours des soixante-treize derniĂšres annĂ©es ont Ă©tĂ© rĂ©tablies, en moins de rien, en des gĂ©ographies de l’unitĂ© et de la rĂ©sistance. Les Palestiniens de 1948 continueront Ă  faire partie intĂ©grante de cette lutte, jusqu’à ce que les conditions de libertĂ© et de justice prĂ©valent.

*

Traduction par Aya Khalil

Notes

[1] Dans cet article, les Palestiniens « citoyens Â» d’IsraĂ«l seront dĂ©signĂ©s par le terme de « Palestiniens de 1948 Â», qui est l’identitĂ© autoproclamĂ©e de la majoritĂ© des Palestiniens vivant dans ce qui est aujourd’hui connu sous le nom d’IsraĂ«l, rejetant activement la catĂ©gorisation imposĂ©e par l’État d’IsraĂ«l d’« Arabes israĂ©liens Â».

[2] MbembĂ©, J.-A. and Libby Meintjes. “Necropolitics”, Public Culture, vol. 15 no. 1, 2003, p. 11-40.

[3] Par ailleurs, de nombreux Palestiniens ont dĂ©clarĂ© avoir Ă©tĂ© contraints, Ă  l’époque, de voter aux Ă©lections de la Knesset israĂ©lienne sous les ordres de l’armĂ©e (rĂ©cit oral – anciens de la communautĂ© du village de Sakhnin).

[4] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte, Paris, p.53

[5] L’ancien ministre israĂ©lien Gilad Ardan a dĂ©clarĂ© que 70% de ces armes proviennent des bases et des marchĂ©s de l’armĂ©e israĂ©lienne. En outre, ce n’est que ces derniĂšres annĂ©es que l’acquisition d’armes par les Palestiniens a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e par les autoritĂ©s israĂ©liennes comme une infraction pĂ©nale plutĂŽt que comme une infraction Ă  la sĂ©curitĂ©.

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Source: Contretemps.eu