We are the ones we have been waiting for

June Jordan

On le devine : la vertu synthétique du titre du dernier livre de Françoise Vergrès en fera à coup sûr jaser quelques-un·e·s. Mais qu’importe, cet ouvrage paru chez La fabrique aplatit un certain nombre de questions auquel on est décidément fatigué·e·s de devoir répondre et c’est tant mieux.

D’abord, il y a cette réticence avouée, ce virage finalement engagé vers la voie du féminisme, alors que le mot effrayait encore les travaux de recherche et le discours de Françoise Vergès il y a quelques années. Il est vrai que la famille Vergès, dont j’ai beaucoup entendu parler au cours de mon enfance, comme n’importe quel Réunionnais·e, est davantage réputée pour la ténacité de la lutte communiste qu’elle a menée de père en fils (Jacques et Paul à la suite de Raymond) depuis la création du PCR (Parti communiste réunionnais) en 1959 que pour un quelconque souci féministe. Loin de rencontrer une adhésion totale de la part des habitants de l’île, les différents représentants du PCR doivent d’ailleurs leur réputation au moins autant aux accusations de sectarisme et de magouillage qui leur sont portées qu’à l’exception d’une proposition partisane réunionnaise radicalement positionnée à gauche dans la découpe traditionnelle des partis politiques. Mais peu nous importe, finalement, si l’autrice triche un peu avec la datation du combat féministe auquel elle s’est de toute façon adjointe depuis plusieurs années [1] ou qu’une thèse (brillamment) soutenue par Myriam Paris à l’hiver dernier [2] nous avertisse du peu de cas que ces Messieurs du PCR faisaient de la condition féminine tandis que des femmes solidaires, elles, s’organisaient, obstinément, musculairement, sur l’île-volcan.

Il faut pourtant en faire le constat navrant : chez beaucoup de Réunionnais·e·s, aujourd’hui, la tendance à la méfiance minimise et annihile la résonnance politique que Françoise Vergès s’évertue à donner à une certaine écriture trouée et arrangée de l’Histoire française, ainsi qu’aux formes toujours nouvelles que prend l’étau néocolonial où sont coincés les territoires d’outre-mer.

Si la lecture de cette petite centaine de pages m’a arrêtée, de temps à autre, je ne crois pas que ce soit une raison suffisante pour en invalider la pertinence ni la nécessité. Oui, l’opposition Nord/Sud avec laquelle un féminisme civilisationnel se différencie d’un féminisme décolonial semble parfois réanimer une lecture géopolitique trop schématique – et de fait, eurocentrée – séparant en deux grandes tendances la diversité des pensées. De même, je ne suis pas entièrement séduite par la catégorie uniformisante des « femmes du Sud global » avec laquelle la pensée est élaborée. Elle est trop vague, parfois presque fourre-tout, et l’on aurait du mal à positionner concrètement tou·te·s les individu·e·s avec une telle dialectique Nord/Sud : qu’en serait-il, par exemple, du cas de l’autrice elle-même ? Elle, en tout cas, parle clairement à la page 89 de « nos » luttes. Je dois pourtant bien avouer que j’aurais moi-même du mal à me situer : ni blanche, ni bourgeoise d’origine, j’ai transfugé vers une classe bourgeoise par le biais de mes études supérieures, sans toutefois pouvoir adopter entièrement la configuration sociale de camarades que les déficits de mémoire du récit national français préoccupent peu ou pas du tout. Je ne saurais trop me classer, entre ce Sud et ce Nord – mais il me semble, de toute façon, qu’il y a une question plus intéressante à poser : de qui suis-je l’alliée ?

Que notre positionnement diffère ou pas de celui de Vergès, la condamnation totale d’une pensée nécessaire et élancée vers la solidarité serait à la fois exagérée et impertinente. L’ouvrage dissèque avec beaucoup de justesse et un grand jeu de références (illustrant par là qu’en effet, les théories féministes décoloniales ne sont pas sans historique) ce qui fait d’un féminisme blanc-bourgeois le complice d’une organisation racisée de l’économie néo-libérale. Le renvoi à la fabrication nationaliste du problème du burkini ou la simple mention d’une publicité vidéo d’une société de nettoyage s’attachant à faire briller les bureaux de travail des femmes blanches par l’emploi de travailleuses racisées en sont des exemples frappants. En plus de multiplier les liens d’analyse entre les problèmes posés, l’ouvrage de Françoise Vergès référence abondamment ses exemples par les renvois en fin de livre. On y trouve des citations de travaux théoriques, des extraits du Journal officiel, des déclarations de l’OTAN consultables sur Internet ou des publications des chercheur·se·s de l’INSERM (Institution national de la santé et de la recherche médicale), ainsi qu’un nombre abondant de sources issues de la presse mondiale. Voilà qui pose on ne peut mieux les clés de lecture des faits sociaux dont il est question.

De la même façon que celleux qui trouveraient « rebutant » le langage analytique de l’autrice, celleux qui se dispensent de lire les ouvrages de Françoise Vergès en l’accusant de sectarisme ou de snobisme ne se trompent-ielles pas de colère ? Ce qu’il y a de bien dans le fait de ne pas adhérer pleinement à une pratique ou une pensée, c’est que cela permet de se rendre compte que, justement, la lutte, ici la sororité, consiste à s’organiser et à agir dans les différences d’expérience et de positionnement de chacun·e.

J’ai lu le livre de Vergès au cours d’un week-end où j’ai eu l’occasion d’assister à plusieurs prises de paroles publiques. Il y avait ce 10 mars une assemblée générale à La Colonie [3] sur le thème « Quand des femmes s’unissent », dans le cadre de l’université « Décoloniser les arts ». J’avais participé, la veille et l’avant-veille, à une rencontre avec Marie- Clémence Andriamonta-Paes à l’Espace Saint-Michel suite à la projection de son film documentaire Fahavalo traitant de la répression de l’insurrection malgache de 1947, ainsi qu’à la projection, au Musée du Quai Branly, d’un court-métrage de Sophie Louÿs, Dann fon mon kèr, dédié à la tradition poétique du fonnkèr réunionnais.

J’ai eu le réflexe de penser, à la fin de mon week-end, que l’assemblée à La Colonie m’avait moins déstabilisée que les deux projections-débats parce que la formulation des enjeux m’y avait paru plus claire et les participant·e·s armé·e·s d’une rhétorique plus ferme. Nous nous étions pourtant rassemblé·e·s, à chaque occasion, dans un souci partagé de réinvestir un espace public, parfois institutionnel, par des récits dont nous estimions qu’ils possédaient une valeur collective. La difficulté avec laquelle se sont exprimées nos intentions, à la fois concernant les enjeux des débats lancés et relativement à une orientation future de nos désirs communs, m’a néanmoins sauté aux yeux (ou plutôt aux oreilles). Comme souvent, les débats étaient mal délimités ou versaient dans la confession psychologique – là où les œuvres d’art, en l’occurrence les films, avaient justement réussi à pointer avec une ampleur de vue et beaucoup d’intelligence la systématisation, l’organisation structurelle(ment héritée) d’une domination.

Au cours de l’assemblée à La Colonie, une des participant·e·s n’a pas eu peur de formuler la possiblilité d’une tactique d’inflitration : s’organiser pour faire partie de l’élite, à notre tour, et modifier les configurations actuelles par l’accès au pouvoir. Cette suggestion m’a frappée, après coup, car elle synthétisait le problème d’une parole de désordre avec laquelle j’avais été en contact au cours des projections-débats.

Bien qu’elle se réfère sans cesse aux témoignages écrits ou oraux, individuels ou collectifs autour desquels la sororité prend forme, Françoise Vergès oublie de poser le critère de la parole structurée. Il y avait déjà eu, à vrai dire, cette rencontre-lecture à partir de laquelle je me suis mise à penser la liaison langage-pouvoir. C’était, encore une fois, au cours d’un débat, cette fois l’hiver passé, à la librairie coopérative d’Ivry-sur-Seine. Françoise Vergès y présentait son livre Le Ventre des femmes et répondait aux remarques qui lui étaient adressées. À un moment donné, une des participant·e·s a pris la parole et s’est appliquée à bégayer pendant plusieurs minutes au cours d’une incompréhensible (pour moi) loghorrée faite d’emportement, de souffrance remémorée et de voix tremblée. La conversation a été redirigée par une bouche habile vers les voies attendues et le débat s’est soldé dans les formalités habituelles. Je restai perplexe un moment en me demandant s’il était possible d’être entendu·e sans devoir donner à sa parole la forme que les structures étatiques, universitaires et médiatiques attendent d’elle. De toute évidence, les nombreux entretiens radios et papiers de Françoise Vergès, à ce moment-là, me bluffaient par la perspicacité cinglante de leurs analyses et par l’efficacité de leurs formulations. Certain·e·s, sans doute, n’ont pas manqué d’accuser un certain jargon néologique typique de la gauche gauchiste – mais on ne risque pas de penser plus loin que le bout de son privilège si on attend l’assentiment des académicien·ne·s pour lier à la forme du mot la saillie d’une pensée.

Ce week-end dernier, donc, c’est encore la même impression qui s’est emparée de moi : les féministes dont la parole sera conforme aux normes du débat public seront seul·e·s entendu·e·s. Raison pour laquelle, sans doute, on voit se multiplier les invitations de Françoise Vergès dans des espaces culturels, librairies, cinémas – et qui fait que la sphère médiatique, soudainement, découvre l’existence de l’île de la Réunion, consacre des articles, émissions ou vidéos au maloya, aux enfants de la Creuse ou à ces « 30 courageuses » à qui France Ô demande de témoigner à propos des milliers de stérilisations et d’avortements imposés à des femmes réunionnaises dans les années 1960 (sujet du Ventre des femmes).

Il faut se réjouir de cette focalisation (partielle et éphémère) mais ne pas s’en satisfaire. Car le problème de la prise de parole reste entier et il ne faut pas le négliger dans la puissance de conviction qu’il octroie ou retire à une lutte. Tou·te·s armé·e·s que nous sommes, il reste difficile d’envisager de pouvoir porter des actions institutionnelles, publiques ou massives sans maîtriser la rhétorique de l’adversaire. C’est, il me semble, ce que Léonora Miano avait très bien compris quand on l’invectivait à propos de son opposition aux érections ou aux conservations, dans l’espace public, de statues de personnes ayant participé à des entreprises criminelles, comme de Gaulle ou Colbert. Elle répondait, en toute cohérence, que la République française (sans même remettre en cause cette dénomination) avait elle-même reconnu la déportation transatlantique des Africains et l’esclavage colonial comme des crimes contre l’humanité – ce qui faisait de certaines consécrations dans l’espace public un non-sens, ou une hypocrisie certaine.

Le grand intérêt du livre de Vergès, donc, et quel que soit le degré de proximité que l’on se sente ou non avec les formes de sa pensée, est de formuler dans les termes du débat politique français actuel les tenants et les aboutissants de la lutte féministe décoloniale. Et tout comme d’autres l’avaient déjà formulé avant, ainsi qu’elle le rappelle, il faudra encore que nous aussi, nous reformulions, à sa suite – et ce jusqu’aux termes des changements que nous entamons. Il faut retenir, surtout, l’effort de distinction d’une tentative de penser les mécanismes instaurant, perpétuant et renouvelant les oppressions fondées sur les notions de race, de genre et de classe de toute une panoplie de propositions courtes-sur-pattes assujetties à une révision molle et peu exigeante du concept de féminisme. On ne dénombre plus les personnes pour qui le militantisme « féministe » est devenu un hobby, au même titre que l’industrie du certifié biologique. N’allons pas jusqu’à rejeter l’ensemble des stratégies de construction élaborées via des blogs ou des réseaux sociaux où le self-care que l’on nous incite à nous prodiguer peut nous permettre de gagner en capacité d’action, et qui aident sûrement certain·e·s d’entre nous à se tenir debout plus fermement. Il faudrait cependant faire preuve de peu de clairvoyance pour ne pas noter vers quelle capitalisation de nos forces et de nos vies ces pratiques naïves du développement personnel nous emmènent. Là encore, la souffrance y est psychologisée, réduite à l’individualité (rien de plus logique, puisqu’après tout ces stratégies sont pensées par et pour une économie capitaliste) ; jamais on ne daigne s’interroger sur la présence et l’organisation de la collectivité, pas plus que sur les conditions de possibilité et de réalisation de ce contre quoi on lutte.

On ne saurait dresser de panorama critique valide sans prendre en compte tous les aspects de ce qui pose problème. C’est de là que tire sa pertinence le compte-rendu de la racisation et de la féminisation du travail de nettoyage et de soin que propose en dernier lieu l’autrice, en nous mettant sous le nez les « tartufferies managériales » des sociétés qui tirent savamment bénéfice des travailleuses aux corps abîmés par leurs conditions de travail et la toxicité des produits qu’elles utilisent.

Quant à cette parole de désordre qui nous anime et/ou nous traverse, je ne pense pas une seule seconde qu’il faille l’abandonner. Seulement, je crois que c’est dans la pratique multiple, consciente et organisée de nos réseaux de parole que l’écho trouvera son chemin le plus foudroyant. Que notre parole croisse, grandisse, se multiplie, occupe l’espace.

Peut-être que si l’on tentait de s’intéresser aux problèmes en pointant la commune structure (capitaliste) qui les réalise, on serait plus à même de déceler l’outrance de la situation et de mettre en place les conditions des changements ? Et l’on verrait que le chlordécone ne s’est pas répandu par hasard dans les sols antillais, par exemple, ni le Round up dans les plantations de canne réunionnaises (alors qu’il est interdit en Europe).

Peut-être bien, oui. Personne ne dit que c’est facile ni que les résultats adviennent rapidement. Mais il ne s’agit pas du tout de lutter ex nihilo – puisque nos sœurs ont déjà bien travaillé avant nous et pour nous. Même persévérance, même enthousiasme et, si l’on peut, même générosité.

Estelle Coppolani 15 mars 2019


[1] À se demander cependant : cette longévité présumée est-elle censée assurer une garantie politique ? Devrait- elle asseoir une légitimité dans l’espace public d’un débat ? Comme si le vieux valait plus que le neuf…

[2] Myriam Paris, « Nous qui versons la vie goutte à goutte ». Féminismes et économie reproductive : une sociohistoire du pouvoir colonial à La Réunion. La thèse a été soutenue à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne et a reçu les félicitations du jury. C’est la seule soutenance de thèse à laquelle je suis allée assister au cours de ma scolarité, par simple curiosité, et j’ai été bluffée par la rigueur et la minutie du travail dont Myriam Paris a fait preuve au cours de sa fréquentation des archives réunionnaises.

[3] La Colonie se définit comme un lieu de « Savoir-vivre » et de « Faire-savoir » fondé par Kader Attia, Zico Selloum et leur famille (sic). C’est un espace dédié aux rencontres et aux événements ayant trait au pratiques et aux pensées décoloniales.