Juillet 26, 2022
Par Archives Autonomie
216 visites

Le “Groupe de communistes internationalistes” de Hollande, Ă  la demande de camarades français, a fait paraĂźtre dans l’Internationale, organe de l’”Union communiste” en France, un article oĂč est exposĂ© dans ses grandes lignes le point de vue du groupe. Nous reproduisons cet article d’aprĂšs la traduction parue dans l’organe français. Le lecteur pourra se rendre compte de la concordance de cet exposĂ© avec les idĂ©es maintes fois dĂ©fendues dans notre Bulletin. (NdlR)

“L’hiver prochain prĂ©pare des combats dĂ©cisifs. C’est le dernier quart d’heure, pour tous les militants honnĂȘtes pour se ressaisir et se regrouper. Tout l’avenir pĂšse sur nos Ă©paules de plus en plus. Une grande bataille perdue par la faute des traĂźtres doit ĂȘtre le commencement de la prĂ©paration des batailles nouvelles victorieuses.”

(L’Internationale n°30, aoĂ»t 1937)

Il est possible que l’hiver prochain prĂ©pare des combats dĂ©cisifs dans la lutte des classes. Il se peut aussi que le temps en soit encore Ă©loignĂ©. On ne peut pas le savoir exactement parce que cela dĂ©pend entre autre de la durĂ©e de la reprise prĂ©sente de l’industrie. Il est une faute usuelle des ouvriers rĂ©volutionnaires, c’est qu’ils regardent le dĂ©veloppement avec “une perspective abrĂ©gĂ©e”, c’est-Ă -dire qu’ils voient les Ă©vĂ©nements dans leur esprit plus vite qu’ils ne se dĂ©veloppent en rĂ©alitĂ©. Ce qui est certain, c’est que ces combats approchent, particuliĂšrement en France. La situation politique intĂ©rieure oblige la classe capitaliste d’en finir avec l’anarchie dans la vie Ă©conomique. jusqu’ici nous sommes d’accord avec l’auteur de l’Internationale.

Mais nous ne sommes pas d’accord avec lui quand il dit que l’avenir pĂšse de plus en plus sur les Ă©paules des militants. L’avenir ne pĂšse pas sur leurs Ă©paules, mais sur les Ă©paules de toute la classe ouvriĂšre.

Les groupements de militants, relativement petits, ne peuvent pas repousser et renverser Ă  eux seuls le capital. Cette vĂ©ritĂ© simple est toujours de nouveau oubliĂ©e. Et c’est pour cela que les militants sont toujours trĂšs occupĂ©s de la “tĂąche du parti” et de la “tĂąche de l’avant-garde”. Mais en rĂ©alitĂ©, il s’agit de la tĂąche des masses, de la lutte de la grande masse elle-mĂȘme. Autrement dit d’abord, il est nĂ©cessaire d’acquĂ©rir une vue juste sur cette question, et ensuite nous pourrons envisager le rĂŽle des militants dans les mouvements des masses.

Autrefois, ces problĂšmes n’existaient pas parce que les organisations ouvriĂšres Ă©taient les “guides naturels” des mouvements ouvriers. Mais depuis que tous les grands et mĂȘme petits mouvements de classe se mĂšnent en dehors de ces organisations et que les masses doivent mĂȘme lutter contre elles, les problĂšmes de la tĂąche des masses, de leurs formes de lutte, de leur structure d’organisation dans la lutte se posent d’eux-mĂȘmes. La situation est donc totalement changĂ©e, et de ce fait, il faut propager un nouveau principe parmi les masses, un principe qui est l’incarnation de la lutte indĂ©pendante, de la solidaritĂ©, du sacrifice et du communisme lui-mĂȘme. Ce principe est dĂ©jĂ  nĂ© dans les luttes des classes.

D’abord clartĂ©, puis unitĂ©.

C’est aussi pour cela que nous ne sommes pas d’accord qu’est venu maintenant le dernier quart d’heure, pour tous les militants de se regrouper. Évidemment, le regroupement est nĂ©cessaire. Mais il ne peut ĂȘtre une jonction simple de diffĂ©rents groupements, tels qu’ils sont actuellement.

Dans la situation prĂ©sente, avec les conditions de lutte dans l’avenir, une rĂ©vision profonde des formes de lutte est nĂ©cessaire avant tout. “D’abord clartĂ©, et puis unitĂ©” cette belle expression de Liebknecht, est applicable en ce moment. Un petit groupement qui prend l’indĂ©pendance des mouvements des masses comme le centre d’oĂč rayonne toute son action et sa pensĂ©e est maintenant plus important, plus grand, qu’un groupement numĂ©riquement plus important, mais qui est imbu encore de l’idĂ©e de la faiblesse et de l’inconsĂ©quence des masses.

Il y a en France des pĂ©riodiques qui nous donnent chaque fois une bonne critique de la politique du gouvernement français, des partis du Front populaire et de la fonction contre-rĂ©volutionnaire de la CGT. Mais cette critique ne repose pas sur un grand principe qui soit lui-mĂȘme l’expression d’un monde nouveau. La rĂ©volution russe nous appris que la suppression de la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production n’est pas suffisante pour Ă©tablir le communisme. Le problĂšme rĂ©el est L’ABOLITION du salariat. À quelles conditions cela est-il liĂ©  ? Quand on rejette le socialisme d’État, quelles sont donc les bases Ă©conomiques d’une sociĂ©tĂ© sans salariat  ? Par quoi seront dĂ©terminĂ©es les relations Ă©conomiques entre les usines  ? Quelles sont les bases Ă©conomiques d’une production communiste planifiĂ©e  ? Par quoi est dĂ©limitĂ© le rapport entre les ouvriers et le produit total  ?

Tous les groupements gardent le silence sur ces problĂšmes. Quand on aborde la production communiste, on parle de la domination par les organisations, mais on oublie quels principes Ă©conomiques doivent rĂ©gler la rĂ©partition des biens de production. Et sans cette base fondamentale, toutes les conceptions sont utopiques. Car c’est l’économie qui dĂ©termine la structure organique de la sociĂ©tĂ©.

VoilĂ  un cĂŽtĂ© nĂ©gatif pour une “avant-garde” qui veut conduire les masses vers la rĂ©volution.

L’abolition du salariat est Ă  examiner en rapport avec l’économie et la politique. Pour l’économie, nous renvoyons au livre du GIC (Hollande) : “Principes Ă©lĂ©mentaires de la production et rĂ©partition communistes.”

Ces problĂšmes vus sous l’angle politique posent la question de sauvegarde du pouvoir une fois qu’il a Ă©tĂ© conquis par les ouvriers.

Le grand principe qui est l’expression d’un nouveau monde est Ă  rechercher sur le terrain du dĂ©veloppement du pouvoir au cours des luttes de classes de tous les jours, jusqu’à la conquĂȘte et le maintien du pouvoir et l’application du communisme. Le communisme ne peut ĂȘtre rĂ©alisĂ© par un parti, il ne peut pas ĂȘtre “introduit”, mais il peut seulement ĂȘtre Ă©difiĂ© par les grandes masses elles-mĂȘmes. Communisme veut dire que les masses prennent leur sort dans leurs propres mains, qu’elles abolissent le salaire, qu’elles unissent les pouvoirs lĂ©gislatifs et exĂ©cutifs par la suppression du chaĂźnon bureaucratique. C’est lĂ  l’unitĂ© des ouvriers, non pas l’union sacrĂ©e des partis ou des syndicats, mais dans les actes accomplis comme action des masses. Tous les problĂšmes des masses rĂ©volutionnaires doivent ĂȘtre abordĂ©s en rapport avec le dĂ©veloppement de l’action elle-mĂȘme, en rapport avec la tĂąche des masses.

“GrĂšve sauvage”

Il serait inexact de dire que le manque de combativitĂ© contre le capitalisme de la part des partis ouvriers politiques ou des syndicats provient uniquement de la mauvaise volontĂ©, de la mĂ©chancetĂ© ou de rĂ©formisme des chefs. Ces organisations sont impuissantes. Et parce qu’elles ne le peuvent pas, elles ne le veulent pas. Le capitalisme est politiquement trĂšs fort Ă  prĂ©sent, parce qu’il est trĂšs faible Ă©conomiquement. Il doit faire tous ses efforts pour se maintenir. L’accumulation du capital, Ă©norme sur tout le monde, a abrĂ©gĂ© sa base de profit. Ce fait se montre dans la politique extĂ©rieure par l’exacerbation constante des contradictions entre les nations ; dans la politique intĂ©rieure, par l’expropriation partielle des petits capitalistes et l’abaissement du niveau de vie des ouvriers au moyen de la “dĂ©valuation” ; et en gĂ©nĂ©ral, par la centralisation du pouvoir des grands capitaux dans les mains de l’État.

Il n’y a rien Ă  faire contre ce pouvoir avec de petits mouvements, le pouvoir ne peut ĂȘtre combattu que par de trĂšs grandes masses, qui Ă©branlent le pouvoir d’État et deviennent une puissance politique elles-mĂȘmes. C’est pour cela que la lutte de mĂ©tier est vieillie “objectivement” et que des mouvements de classe qui ne connaissent pas de frontiĂšre des mĂ©tiers, doivent la remplacer obligatoirement.

Telle est la situation nouvelle pour les ouvriers. C’est lĂ  aussi que rĂ©side leur faiblesse actuellement ; la vieille mĂ©thode de lutte au moyen des Ă©lections et grĂšves syndicales limitĂ©es, est devenue impuissante, une nouvelle mĂ©thode est bien faite “instinctivement”, mais pas encore appliquĂ©e consciemment et pour cela, elle n’est pas encore appliquĂ©e rigoureusement.

À l’impuissance de leurs partis et syndicats, les masses ouvriĂšres rĂ©pondent par la “grĂšve sauvage”. En AmĂ©rique, Angleterre, France, Belgique, Hollande, Espagne, Pologne, chaque fois des grĂšves sauvages Ă©clatent, par lesquelles les masses donnent le tĂ©moignage vivant que leurs organisations ne sont plus des organisations de combat. Pourtant ces grĂšves sauvages ne sont pas si “sauvage” que ça. C’est une vieille vĂ©ritĂ© que la classe ouvriĂšre ne peut lutter et vaincre que comme masse organisĂ©e. C’est encore vrai aujourd’hui. Par consĂ©quent, les grĂ©vistes organisent la grĂšve sauvage eux-mĂȘmes. Ils forment les piquets de grĂšve, prennent soin de repousser les briseurs de grĂšve, organisent les secours, entrent en relations avec d’autres usines, en un mot, ils organisent la grĂšve Ă  la base des usines. Les bureaucrates syndicaux qualifient ces grĂšves de “grĂšves sauvages” parce que l’organisation de la lutte se fait en dehors des organisations officielles.

Dans ces mouvements, les grĂ©vistes trouvent leur unitĂ© de lutte. Ils prennent leur sort dans leurs mains et ils unissent “le pouvoir lĂ©gislatif et exĂ©cutif” par l’élimination des syndicats et des partis (plusieurs grĂšves en Belgique et en Hollande.)

Cette action de classe indĂ©pendante est trĂšs faible encore. C’est un dĂ©but. La faiblesse la plus grande, c’est que les grĂ©vistes ne continuent pas leur action indĂ©pendante dans la voie de l’élargissement du mouvement par lui-mĂȘme, mais qu’ils s’adressent Ă  leur syndicat pour prendre la suite de la lutte. Pratiquement, cela signifie que cette lutte devienne une force politique, capable de lutter contre le capital concentrĂ©.

Parfois, la lutte indĂ©pendante fait un grand saut en avant comme avec les grĂšves des mineurs asturiens en 1934, des mineurs de Belgique en 1932, les grĂšves en France, Belgique et AmĂ©rique en 1936 et la rĂ©volution de 1936 en Catalogne. Une force sociale nouvelle, surgie des ouvriers, dirigĂ©e directement par eux-mĂȘmes et qui a comme tendance de soumettre toutes les fonctions sociales aux masses, est en marche.

Actuellement, la fonction essentielle de la grĂšve n’est plus l’interruption de la formation du profit, ou le bouleversement dans la vie Ă©conomique. L’essentiel de la grĂšve indĂ©pendante, c’est que les ouvriers agissent comme classe organisĂ©e. Quand un rĂ©seau de comitĂ©s d’usines et de conseils d’ouvriers s’étend sur des vastes rĂ©gions, les prolĂ©taires crĂ©ent les organes qui assurent Ă  la fois la production et la rĂ©partition et toutes les autres fonctions de la vie sociale. Autrement dit : l’appareil administratif civil est destituĂ© de son pouvoir : la dictature du prolĂ©tariat va s’établir. Ainsi l’organisation de la classe dans la lutte pour le pouvoir de gestion directe est Ă  la fois l’organisation du pouvoir de gestion des forces productives et de la vie sociale. C’est l’association des producteurs et consommateurs libres et Ă©gaux.

Voici le danger essentiel que prĂ©sentent pour la sociĂ©tĂ© capitaliste les mouvements de classe indĂ©pendants. Le dĂ©clenchement d’une grĂšve sauvage, — peu importe que le mouvement soit grand ou petit — est un morceau du communisme, quand les prolĂ©taires ne transfĂšrent pas la direction aux partis ou syndicats. Une grĂšve sauvage petite, mais dirigĂ©e par les prolĂ©taires eux-mĂȘmes, montre Ă  une petite Ă©chelle ce que sera le pouvoir du prolĂ©tariat dans l’avenir.

Regroupement

Un regroupement de militants doit partir de la reconnaissance que les conditions de lutte rendent nĂ©cessaire d’unir “le pouvoir lĂ©gislatif et exĂ©cutif” dans les mains des ouvriers des usines eux-mĂȘmes. Pas de compromis Ă  cet Ă©gard : tout le pouvoir aux comitĂ©s d’action et aux conseils d’ouvriers. C’est le front de classe, la marche au communisme. C’est la tĂąche des militants de rendre conscients l’unitĂ© des formes d’organisation de la lutte, la dictature de classe et la vie Ă©conomique du communisme, l’abolition du salariat.

Maintenant, les militants qui s’appellent “l’avant-garde” ont encore la mĂȘme faiblesse que les masses Ă  l’égard des mouvements de masses oĂč ils propagĂšrent que les syndicats doivent diriger la lutte de classe, mais par des moyens rĂ©volutionnaires. S’il est vrai, et nous le croyons aussi, que les combats dĂ©cisifs approchent, il ne suffit pas de dire que les Blum, Jouhaux, Duclos et Cie, sont des traĂźtres. Aujourd’hui prĂ©cisĂ©ment, il est nĂ©cessaire de formuler une ligne de conduite pour le Front de Classe et les formes d’organisation. La direction par les partis et syndicats doit ĂȘtre combattue inconditionnellement. C’est lĂ  le point brĂ»lant de la lutte pour le pouvoir comme Barcelone l’a prouvĂ© de nouveau. Dans la pratique, les masses iront chaque fois aux mĂ©thodes anciennes. Le compromis dĂ» Ă  l’inconscience des masses caractĂ©rise celles-ci, comme la propagande intransigeante due Ă  la conscience des militants caractĂ©rise l’avant-garde.

Hollande, 30 août 1937




Source: Archivesautonomies.org