Juillet 29, 2021
Par CQFD
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Illustration Gautier Ducatez

Les rĂ©sistances les plus radicales sont parfois invisibles pour les profanes. Chaque annĂ©e, dĂ©but juillet, lors du jour de transhumance Ă  pied (la « dĂ©vĂȘte Â» comme on l’appelle dans la vallĂ©e d’Ossau), des dizaines de touristes s’amassent Ă  la tombĂ©e de la nuit dans les rues Ă©troites de Laruns. EnvoĂ»tĂ©s par le son sourd des cloches, les spectateurs mitraillent avec leurs appareils photo le dĂ©filĂ© de milliers de basco-bĂ©arnaises, brebis laitiĂšres Ă  la laine drue comme de longs cheveux blancs qui pendouillent jusqu’aux sabots. Tous connaissent le « fromage du pays Â» et l’AOC Ossau-Iraty. Peu cependant savent que, derriĂšre leur apparence rude – Ă©paules larges et cuisses Ă©paisses sous leur short de rugby –, les Ă©leveurs accompagnant les bĂȘtes se partagent les estives de maniĂšre solidaire : ils se rĂ©partissent ces pĂąturages de montagne au-delĂ  de toute notion de propriĂ©tĂ© privĂ©e ou de limite communale.

Une « anomalie Â» : en montagne, les pĂątures et cabanes sont souvent privĂ©es. Et quand les alpages appartiennent Ă  une commune, il existe gĂ©nĂ©ralement un contrat de location direct, parfois trĂšs onĂ©reux, entre celle-ci et l’éleveur.

De nombreux travaux historiques ont pourtant montrĂ© qu’en termes d’usage des terres, la stricte propriĂ©tĂ© privĂ©e n’a pas toujours Ă©tĂ© la rĂšgle. Jusqu’à la RĂ©volution, la majoritĂ© des lois et des usages privilĂ©giait les droits collectifs Ă  la terre. Mais aujourd’hui, la vallĂ©e d’Ossau est une rare exception, une survivance Ă  la rĂ©forme des enclosures dĂ©butĂ©e autour du XVIe siĂšcle en Grande-Bretagne, durant laquelle de grands propriĂ©taires anglais, puis europĂ©ens, ont fermĂ© les parcelles et exclu des terres communes les paysans les plus pauvres qui les utilisaient depuis le haut Moyen Âge. Une spoliation lĂ©gale, qui initia une nouvelle pratique du droit Ă  la propriĂ©tĂ© dans lequel s’enracina le capitalisme naissant [1].

DĂ©cisions collectives

OfficialisĂ©e dĂšs 1012, la « dĂ©vĂȘte Â» ossaloise a donc pour sa part traversĂ© les Ă©poques en rĂ©sistant Ă  l’envahisseur privĂ©. Le Haut-BĂ©arn compte en effet encore de 90 Ă  95 % de terres collectives, la plupart propriĂ©tĂ© des communes. Et quand une estive s’étale sur plusieurs municipalitĂ©s, de maniĂšre indivisible, la gestion se fait alors par les Ă©leveurs au travers d’un syndicat. Un fonctionnement que dĂ©crit Daniel Carrey, le prĂ©sident du « syndic Â» du bas-Ossau : « Il s’agit de montagnes non dĂ©limitĂ©es entre les communes. Dans chaque commune, les Ă©leveurs choisissent un reprĂ©sentant pour faire valoir des droits, Ă©quivalents Ă  des parts, sans savoir oĂč se trouvent prĂ©cisĂ©ment leurs parts de pĂąturage. Ils Ă©lisent un â€œprĂ©sident”, qui a plus un rĂŽle de coordinateur puisque les dĂ©cisions sont votĂ©es ou prises sous le principe du compromis. Fait rare, tous les paysans reversent leur prime Ă  l’herbe de la PAC [2] au syndic. Ce qui permet de construire ou d’entretenir en commun les cabanes et de mettre aux normes les salles de fabrication fromagĂšre. Â»

La date de la fameuse « dĂ©vĂȘte Â», fixĂ©e cette annĂ©e au 8 juillet, est aussi dĂ©cidĂ©e de maniĂšre concertĂ©e, en fonction des conditions de dĂ©neigement et de circulation. Sachant que les troupeaux les plus courageux remontent la vallĂ©e sur plus de 60 km, tout ça Ă  pied et Ă  pattes…

Rien que pour le syndicat du bas-Ossau, environ 3 000 hectares de montagnes sont pĂąturĂ©s de maniĂšre « transcommunale Â». Cela concerne 65 familles ou fermes, originaires de 9 villages diffĂ©rents, pour un total d’environ 7 000 brebis laitiĂšres, 1 200 vaches et 140 juments de trait. Ajoutons qu’en Haut-BĂ©arn, les choses ont changĂ© depuis l’époque oĂč Pierre Bourdieu dĂ©crivait dans Le Bal des cĂ©libataires [3] une organisation traditionnelle oĂč le cadet non mariĂ© s’occupait des troupeaux transhumants : un tiers des cabanes abritent aujourd’hui une bergĂšre.

Libéralisme économique en PLS

En 1968, un article qui rendra cĂ©lĂšbre le biologiste amĂ©ricain Garrett Hardin, « La TragĂ©die des communs Â», renouvelait un clichĂ© classique du libĂ©ralisme Ă©conomique, selon lequel un bien est mieux gĂ©rĂ© s’il fait l’objet d’une appropriation. Hardin prenait justement l’exemple d’un champ ouvert Ă  tous les bergers. Au terme d’une rĂ©flexion thĂ©orique en apparence complexe, mais sans la moindre rĂ©fĂ©rence ethnographique, il estimait que chaque berger Ă©tait poussĂ© Ă  augmenter Ă  outrance son troupeau et que cela conduisait Ă  l’épuisement de la ressource et Ă  la ruine de tous.

Les syndics de la vallĂ©e d’Ossau sont un contre-exemple Ă©vident. Les concernĂ©s s’échinent Ă  les gĂ©rer de maniĂšre Ă©quitable, assure Daniel Carrey : « Chacun se voit attribuer un â€œcujalar” : une cabane, un parc pour la nuit et un secteur de montagne. Mais selon l’emplacement, les conditions de pĂąturage sont diffĂ©rentes. Celui qui est installĂ© Ă  1 600  mĂštres d’altitude aura plus d’herbe que celui Ă  2 200  mĂštres. Nous faisons donc en sorte de ne pĂ©naliser personne, en attribuant, par exemple, les secteurs en fonction de la taille des cheptels. Â»

Versant thĂ©orique, alors que les notions de droits exclusifs et de propriĂ©tĂ© privĂ©e semblaient s’ĂȘtre imposĂ©es, les sciences sociales sont actuellement bousculĂ©es par de nombreux travaux de recherche sur la notion des « communs Â» : « Au dĂ©but des annĂ©es 1990, la politologue Elinor Ostrom s’est attachĂ©e Ă  pointer les erreurs thĂ©oriques de Hardin, soulignant qu’il postulait que les individus agissent uniquement dans la recherche de leur seul intĂ©rĂȘt immĂ©diat, excluant que certains agissent en fonction d’une forme d’intĂ©rĂȘt collectif, explique GeneviĂšve Azam, Ă©conomiste et membre d’Attac. En 2009, Elinor Ostrom a reçu le prix Nobel d’économie pour avoir montrĂ© que l’autogouvernement Ă©tait la stratĂ©gie la plus optimale pour gĂ©rer au mieux les ressources et ce que l’on appelle aujourd’hui les biens communs. Â»

Le fruit de luttes acharnées

À l’instar des montagnes bĂ©arnaises, arrosĂ©es par les entrĂ©es ocĂ©aniques, le cirque d’Aneu, Ă  la frontiĂšre franco-espagnole, est un espace verdoyant, aux cimes souvent masquĂ©es par la brume. Visage rond et bĂ©ret sur la tĂȘte, Jean Esturonne, 88 printemps, y a longtemps menĂ© son troupeau. Il rappelle que la gestion commune des alpages n’est pas le fruit du hasard mais le rĂ©sultat de luttes contre l’État central et le paradigme de la propriĂ©tĂ© privĂ©e : « Les Ossalois ont dĂ» rĂ©sister, parfois avec violence, pour maintenir leurs usages, comme en 1828, pour les terres du Pont-Long dont le tribunal civil de Pau a Ă©tĂ© contraint de leur laisser l’usage, raconte Jean. Ces derniĂšres annĂ©es, nous avons aussi combattu le projet d’une station de ski Ă  Aneu et nous avons mĂȘme tentĂ© de racheter, sans succĂšs, la montagne de Socques, une estive privĂ©e qu’un seigneur avait obtenue Ă  l’époque et dont jouissent ses descendants. Â»

MĂȘme si l’expĂ©rience (hors) du commun menĂ©e ici s’avĂšre concluante et mĂ©riterait d’ĂȘtre exportĂ©e, les tenants de la propriĂ©tĂ© privĂ©e n’ont de cesse de s’y opposer : en 2015, l’État a ainsi imposĂ© que les reprĂ©sentants des Ă©leveurs des syndics de la vallĂ©e d’Ossau soient forcĂ©ment des conseillers municipaux, sous peine de perdre leur pouvoir dĂ©cisionnaire. Mais pour Jean Esturonne, c’est un simple obstacle Ă  dĂ©passer : « On s’adapte, de maniĂšre Ă  continuer Ă  mettre en avant une approche basĂ©e sur l’usage et le partage des ressources. Â» Un combat sans fin.

Jean-SĂ©bastien Mora


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- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le dossier du numĂ©ro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Il est consacrĂ© aux insurrections de la terre et piĂ©tine allĂ©grement les bĂ©tonneurs et leurs vassaux. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org