Juillet 1, 2022
Par CQFD
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Il y a deux maniĂšres d’envisager les politiques sanitaires en matiĂšre de drogues. Primo : la stigmatisation, sur fond de rĂ©pression globale. Secundo : l’écoute des principaux concernĂ©s. BĂąti Ă  Marseille en 1994, le Tipi a clairement optĂ© pour la deuxiĂšme, contribuant largement Ă  un prĂ©cieux mouvement de fond local en matiĂšre de rĂ©duction des risques.


Illustration d’Alex Less

2 janvier 2021. La France dĂ©marre l’annĂ©e dans l’aigreur. Pendant deux jours, une bande de dangereux malfaiteurs a dĂ©fiĂ© la RĂ©publique sanitaire, passant le rĂ©veillon et le 1er janvier Ă  danser sur de la techno en gobant des pilules. Inacceptable pour les rĂ©acs et jaloux de tous bords, qui fustigent les 2 500 fĂȘtards de la rave party de Lieuron, en Ille-et-Vilaine. Outre le volet judiciaire ubuesque (plus de 1 600 amendes, neuf mises en examen et trois semaines de dĂ©tention provisoire pour un organisateur prĂ©sumĂ©), les grandes envolĂ©es sont de sortie, notamment contre Techno+, association de rĂ©duction des risques narcotiques, qui tenait un stand de prĂ©vention lors de la fĂȘte et voit son action largement caricaturĂ©e – certains l’accusant mĂȘme d’en profiter pour dealer.

Un emballement absurde dĂ©montrant qu’il reste encore beaucoup Ă  faire pour sortir des orniĂšres de la rĂ©pression aveugle – versant Covid comme versant drogues. ForgĂ©es dans les annĂ©es 1990 en rĂ©action Ă  l’explosion du sida, les politiques de rĂ©duction des risques sont en effet rĂ©guliĂšrement remises en cause. Et c’est bien pour cela qu’il est nĂ©cessaire d’en rappeler les fondamentaux. L’histoire du Tipi, lieu associatif ouvert en 1994 dans le quartier de la Plaine, Ă  Marseille, est en la matiĂšre une bonne piqĂ»re de rappel.

Le sida, l’hĂ©ro & le ragga

« J’suis d’l’époque oĂč cette ville a connu tant d’peines / OĂč sa jeunesse s’envoyait du rĂȘve dans les veines Â», chante le vĂ©tĂ©ran rappeur Akhenaton dans « Je suis Marseille Â», pĂ©pite de l’album 13 organisĂ© (2020) qui a cartonnĂ© en terre phocĂ©enne. Cette Ă©poque, c’est assurĂ©ment la fin des annĂ©es 1980 et le dĂ©but de la dĂ©cennie suivante, moment mĂȘme oĂč son groupe IAM s’ins talle dans le paysage musical. L’heure est alors grave pour ceux qui s’envoient du « rĂȘve dans les veines Â», raconte Basile1, longtemps usager de drogues : « Le Tipi est nĂ© dans un moment festif, mais il faisait suite aux noires annĂ©es 1980, oĂč l’hĂ©roĂŻne Ă©tait partout Ă  Marseille. Quand le sida s’en est mĂȘlĂ©, ça a Ă©tĂ© un vĂ©ritable carnage. Â»

Dans son livre HĂ©ro(s)2, la sociologue Claire Duport rappelle que certains considĂšrent que cette drogue a Ă©tĂ© le « Vietnam de Marseille Â». Lors de notre entretien, elle tient Ă  insister sur un point : l’extraordinaire Ă©nergie dĂ©ployĂ©e par celles et ceux qui se lancent alors dans l’aventure de la rĂ©duction des risques. Et notamment sur les pirates originelles du Tipi, majoritairement des femmes investies dans le milieu festif.

Nicole Ducros Ă©tait l’une d’elles. Aujourd’hui ĂągĂ©e de 70 balais, elle se rappelle avec enthousiasme des dĂ©buts de leur collectif azimutĂ© : « C’est bizarre Ă  dire, mais les dĂ©buts du Tipi c’était une Ă©poque merveilleuse. Alors que tout le monde mourait autour de nous, on avait une Ă©nergie folle, bien symbolisĂ©e par la regrettĂ©e HĂ©lĂšne, dite Tati N’inja. Quand on s’est lancĂ©es, dans un petit local surchargĂ©, tout Ă©tait Ă  inventer en matiĂšre de rĂ©duction des risques. Pour financer nos actions, on tenait des stands d’artisanat. Et on a vite montĂ© toutes sortes d’ateliers, qui allaient du tricot Ă  la musique, mĂȘlant toxicomanes et autres gens du quartier de la Plaine. Â»

Nicole se marre quand je lui rappelle l’existence d’un CD de ragga qu’elle et ses copines du Tipi ont sorti Ă  l’époque. IntitulĂ© Ragalliza Lo, il comprend de joyeux morceaux informatifs comme « La trithĂ©rapie Â» ou « Le prĂ©so fĂ©minin Â». Il y a mĂȘme une chanson qui s’appelle « Le T. Le I. Le P. Le I. Â», dont les paroles permettent de comprendre l’ambition du lieu et sa raison d’ĂȘtre : « On m’appelle Tati, j’ai construit un Tipi / Un abri une maison, pour les plus dĂ©munis / Un Tipi pour contrer toutes les maladies / Un Tipi pour pouvoir y poser ma vie Â».

Illustration d’Alex Less

Un Tipi, des Tipis

En cette fin d’hiver 2021, quand j’y passe pour discuter avec Simon, jeune animateur de prĂ©vention, c’est d’abord cette dimension « un abri une maison Â» ouvert Ă  tous qu’il met en avant. Le minuscule local de la rue Vian a depuis longtemps laissĂ© place Ă  un vaste espace rue de la BibliothĂšque, toujours prĂšs de la Plaine. Il y a une cuisine collective, un grand jardin avec une cabane faisant office d’épicerie solidaire et un salon aux Ă©tranges moulures surannĂ©es. Oui, ça a tout pour ĂȘtre chaleureux
 sauf que ça ne l’est plus vraiment. En effet : personne ne squatte dans les canapĂ©s ou sur les chaises de la cuisine. PandĂ©mie oblige, le Tipi, qui a dĂ©crochĂ© l’agrĂ©ment Caarud3 en 2006, ne fonctionne plus que sur rendez-vous. Et ça dĂ©sole Simon : « Cette ouverture sur la rue est au cƓur mĂȘme de notre action en temps normal. Â»

Simon est l’un des « rĂ©fĂ©rents injections Â» de l’association. Il s’assure que les usagers de telle ou telle drogue puissent la consommer en sĂ©curitĂ©. Un rĂŽle fondamental, rappelant que si les usages de drogues ont changĂ© et si l’hĂ©roĂŻne s’est faite plus discrĂšte, l’objectif reste le mĂȘme : que les usagers consomment ce qu’ils veulent en toute sĂ©curitĂ© et connaissance de cause. Piochant dans une Ă©tagĂšre, Simon me montre donc les diffĂ©rents accessoires qu’il distribue : seringues bien sĂ»r, mais aussi des kits d’accessoires aux noms barbares tels que « StĂ©ricup Â» ou « StĂ©rifilt Â». Pour ceux qui ont les veines trop abĂźmĂ©es, il y a mĂȘme un appareil permettant de les scanner en quĂȘte d’un coin de peau prĂ©servĂ© oĂč pratiquer l’injection.

« Ce n’est qu’un pan de nos actions Â», explique Simon, qui insiste sur les diverses facettes du Tipi, entre consultations et ateliers en pagaille. Et si le Tipi est sans doute plus sage qu’à ses dĂ©buts, s’il se dĂ©finit moins par le cĂŽtĂ© festif4, il a grandement contribuĂ© Ă  lancer une lame de fond marseillaise en matiĂšre de rĂ©duction des risques, dressĂ©e sur une exigence d’auto-sup port. L’objectif, encore et toujours : que les usagers s’emparent des questions les concernant. C’est le principe de Sang d’encre, revue ouvrant ses colonnes Ă  tous les galĂ©riens et galĂ©riennes, dont le dernier numĂ©ro, sorti en fĂ©vrier dernier, parle aussi bien de rĂ©bellion contre le « confinement infernal Â» que de heavy metal. Citons aussi ASUD (Auto-support des usagers de drogues) qui mĂšne des maraudes de rue en collaboration avec le Tipi5 ou le Bus 31/32 et son Ă©quipe mobile.

Appel aux indiens

En clair : il y a lĂ  une constellation associative hyperactive, fonctionnant sur des principes hĂ©ritĂ©s du renouveau des annĂ©es 1990, quand une crise sanitaire de grande ampleur (le sida) et l’inaction criminelle de l’État en la matiĂšre ont poussĂ© les personnes concernĂ©es Ă  se serrer les coudes, dĂ©laissant le surplomb mĂ©dical des « sachants Â» pour favoriser l’auto-support. Si Nicole Ducros dĂ©plore une forme d’institutionnalisation et la professionnalisation de ces lieux, qui selon elles ne seraient plus autant porteurs d’expĂ©rimentation, c’est infiniment prĂ©fĂ©rable au grand dĂ©sert rĂ©pressif. D’ailleurs, rappelle-t-elle, il ne tient qu’à nous de bĂątir de nouveaux Tipis.

Pour le reste, Nicole n’hĂ©site pas Ă  comparer le dĂ©sastre sanitaire du VIH avec la crise du Covid. Et elle prĂ©vient : « Vous savez, il nous a fallu de longues annĂ©es pour rĂ©agir Ă  l’épidĂ©mie de sida et lancer le Tipi. Et avec le Covid, on voit bien que si les gens Ă©taient sonnĂ©s au dĂ©part, lĂ  ils sont en colĂšre. Il est temps de passer Ă  la prochaine phase : la rĂ©volte positive, constructive, celle oĂč les gens se regroupent et lancent les choses par eux-mĂȘmes sans rien attendre d’un gouvernement clairement incompĂ©tent. Â»

Émilien Bernard


1 Le prĂ©nom a Ă©tĂ© modifiĂ©.

2 HĂ©ro(s) : au cƓur de l’hĂ©roĂŻne, Wildproject, 2016.

3 Centre d’accueil et d’accompagnement Ă  la rĂ©duction des risques des usagers de drogues.

4 Il garde cependant un pied dans le monde de la nuit et des free party, avec une personne chargĂ©e spĂ©cialement de ce volet.

5 ASUD a d’ailleurs fusionnĂ© avec le Tipi dĂ©but 2021.




Source: Cqfd-journal.org