Novembre 28, 2021
Par Les mots sont importants
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Depuis 25 ans, l’association Acrimed (Action-Critique-Médias), créée en 1996 dans la foulée et en réaction au traitement médiatique des mobilisations contre le plan Juppé en novembre 1995, a beaucoup diversifié les cibles de ses observations. Mais elle n’a jamais cessé de scruter la façon dont les médias dominants s’adonnent régulièrement à l’un de leurs sports favoris : la démobilisation sociale.

Et depuis 25 ans, les occasions n’ont pas manqué. Après avoir soutenu le plan Juppé, la quasi-totalité des grands médias ont salué (entre autres) : en 2003, « la réforme » du statut des intermittents et des retraites ; en 2006, le « Contrat première embauche » ; en 2007, « la réforme » des régimes spéciaux de retraites ; en 2009, celle des universités ; en 2010, celle des retraites (encore) ; en 2014 (déjà), celle de la SNCF ; en 2016, la loi Travail ; en 2018, « la réforme » de la SNCF (à nouveau) ; en 2020, celle des retraites (toujours), etc., etc. Liste non exhaustive, et en constante augmentation.

Depuis 25 ans, chaque réforme néolibérale, chaque régression sociale, entraîne immanquablement une nouvelle mobilisation médiatique. Mais comme dans une série à bas prix confiée à des scénaristes paresseux, chaque nouvel épisode frappe par sa ressemblance avec le précédent. Mis à part quelques détails négligeables (en particulier le fond de la réforme et les revendications des grévistes), généralement laissés hors-champ, rien ne ressemble plus à un mouvement social, vu à travers le prisme déformant et méprisant des partis pris et des caricatures médiatiques, qu’un autre mouvement social : inutile, importun, inopportun, essoufflé avant d’avoir commencé, menacé à tout instant de sombrer dans la violence sinon le chaos. Le scénario est bien balisé, le vocabulaire bien rodé, les formats bien ajustés : « la réforme » a une étonnante capacité à mettre en marche la machine médiatique à fabriquer sa bouillie, parfaitement conforme aux intentions des « élites » économico-politiques.

La critique – précise, rigoureuse, s’appuyant sur la sociologie et l’économie pour affûter sa radicalité – des mauvais traitements médiatiques infligés aux mouvements sociaux, à leurs acteurs et aux revendications qu’ils portent, est donc cruciale. Suscitant (pour les plus importants, qui mobilisent de larges secteurs du monde du travail) beaucoup de bruit médiatique – et pour d’autres des silences éloquents –, dévoilant un unanimisme confondant, révélant, sous la morgue et le mépris décomplexés, la violence des rapports sociaux, ces épisodes sont riches d’enseignements sur la contribution du petit monde des grands médias au maintien de l’ordre social – nous rappelant ainsi régulièrement qu’on ne saurait parvenir à changer le premier sans se préoccuper sérieusement du second.

Qu’il s’agisse des médias privés, aux mains de milliardaires à la tête de grandes entreprises qui sont des acteurs économiques majeurs, ou des médias publics, dont les dirigeants épousent le point de vue des gouvernants qui les nomment ou les surveillent, les médias « dominants » jouent leur partition dans la grande symphonie de la domination sociale. Loin d’être de simples « médiums », intermédiaires ou témoins, ils sont ainsi partie prenante des conflits sociaux sur lesquels ils prétendent informer.

À chaque mouvement social de quelque ampleur, l’orchestre médiatique se met ainsi en ordre de bataille, chacun à sa place et remplissant sa fonction, de l’éditorialiste chargé d’expliquer doctement à quel point les manifestants ont tort de s’opposer à « la réforme » à l’« expert » chargé d’expliquer doctement à quel point le gouvernement a raison de la mettre en place, en passant par le présentateur-intervieweur chargé de leur confier la parole et de la confisquer à tous les autres. L’orchestre médiatique a ceci de particulier qu’il n’a pas besoin d’un chef pour trouver sa direction, qui est peu ou prou toujours la même : dans le sens du vent et du côté du manche.

Pour cela il suffit d’avoir soigneusement promu les cadres, « chefs de service » et autres sommités de l’information, en fonction de leur incurie, leur incompétence et leur servilité. Cette « éditocratie » ne se confond pas avec les quelques enquêteurs dont elle recouvre l’activité, et encore moins avec les « soutiers de l’information », majeure partie de la profession, souvent précarisée et soumise à une hiérarchie qui veille au grain, formatée plus que formée par les écoles de journalisme, qui produit certes des « contenus » désastreux, mais sur commande, parfois à contre-cœur et souvent par nécessité.

Mais si, au sein du journalisme, tous les acteurs n’ont pas la même implication ni les mêmes responsabilités, il n’en demeure pas moins que pris dans leur ensemble et selon leur plus grande pente, les grands médias se situent clairement du côté du pouvoir et de la classe dirigeante. Et il ne suffit pas de le dire : il importe de le montrer, en détail, pour bien mesurer, comprendre et le cas échéant dénoncer à bon escient, sans le surestimer, le rôle qu’ils jouent. Pour notre part, nos vingt-cinq ans d’observations nous permettent de poser un diagnostic relativement précis sur la façon dont les médias dominants (re)couvrent et (mal)traitent un mouvement social. Certes il y a des nuances, des ajustements, des variations, d’un média à l’autre, d’une mobilisation à l’autre. Mais il y a aussi des invariants, massifs, et des tendances, lourdes.

Comment (re)couvrir un mouvement social

Ce qui est le plus évident, pour un observateur tant soit peu critique, c’est sans doute l’hostilité – à peu près unanime, même si son intensité peut varier – des commentateurs officiels. Mais ce n’est pourtant pas la seule façon, ni peut-être la pire, de nuire à un mouvement social : les routines professionnelles du journalisme « mainstream » s’en chargent tout aussi bien, et plus discrètement.

Vu à travers le prisme médiatique, passé à la moulinette des filtres, des cadres et des formats des principaux médias, un mouvement social est d’abord une « info » parmi d’autres, un « sujet ». Ce sujet sera traité (avec les aménagements spécifiques qu’il mérite) comme tel : comme un « événement » destiné à entrer (de gré ou de force) dans un scénario dont les grandes lignes sont écrites à l’avance. Et bien souvent, la première étape de ce processus consiste précisément à faire de cet événement… un non-événement.

Ignorer, minorer

Car la conséquence logique du désintérêt médiatique pour l’enquête sociale et de la réduction de la politique aux querelles et aux intrigues du petit cercle des « têtes d’affiche » des grands partis, c’est que les médias sont bien souvent à la traîne dans la couverture des mouvements sociaux – avec des variations là encore, en fonction de l’ampleur des mouvements, de la catégorie des travailleurs concernés, de leur plus ou moins grande distance avec les sommités du journalisme.

Dans le meilleur des cas, c’est à la veille de la première manifestation que les journaux annonceront cette dernière, annonce qui sera l’occasion, à côté du détail des conséquences (fâcheuses) à prévoir, d’informer de l’existence d’une opposition à un projet de réforme (on ira rarement plus loin dans l’information, au moins dans un premier temps).

Une mobilisation sectorielle, limitée à une profession engagée dans une lutte spécifique, ne parviendra parfois jamais à l’existence médiatique. À moins que Leurs Éminences finissent par être incommodées jusque dans leurs beaux quartiers par les mauvaises odeurs, peu de chance que les chefferies éditoriales daignent accorder la moindre attention à une grève des éboueurs…

Si le mouvement a trop d’ampleur pour être purement et simplement ignoré, il sera diversement mais invariablement minoré : non pas – ou pas seulement – quantitativement, en jouant sur les chiffres (en privilégiant ceux fournis par le pouvoir en place, en comparant des mobilisations qui n’ont pas grand-chose à voir… – en la matière, l’imagination des médias dominants est assez féconde), mais d’abord qualitativement, en le réduisant aux manifestations qui le ponctuent.

Ausculter, diagnostiquer, pronostiquer

Cette réduction n’a pourtant rien d’évident. Tous ceux qui ont participé à un mouvement social le savent : on ne saurait en rendre compte en se contentant d’égrener les chiffres des manifestations successives. Or la plupart des médias limitent généralement leur couverture à ces épisodes – pour ne rien dire encore de la façon dont ils les couvrent.

Assemblées générales, débats, contre-propositions, actions (quand elles ne sont pas spectaculaires et/ou destinées, précisément, à attirer leur attention) : tout cela passe généralement sous le radar des commentateurs officiels, qui s’attardent sur les chiffres mesurant les cortèges et, sur cette base, auscultent la vigueur de la contestation, diagnostiquant « l’état du rapport de forces » ou pronostiquant l’issue de la mobilisation – ces métaphores médicales n’ayant rien de gratuit, les éditocrates considérant régulièrement les mobilisés comme de doux (mais parfois enragés) malades, en proie à des affects qui leur troublent l’esprit et dont ils craignent la « contagion ».

Siffler la fin de la récré (avant qu’elle ait commencé)

Appelés au chevet d’une mobilisation quelconque, ces médecins imaginaires ont ceci de particulier qu’ils se délectent de guetter et d’annoncer sa mort, quand ils ne l’appellent pas ouvertement de leurs vœux. Inquiets pour un corps social miné par une maladie aux symptômes divers et aux noms variés, mais qu’ils appellent généralement « refus de la réforme », « archaïsme » ou « corporatisme », ils observent les journées de mobilisation comme autant de convulsions, dont on commente la fréquence et l’intensité – mais dont le terme ne saurait être que la purge de ces mauvaises passions.

Ces prophéties, heureusement pas toujours auto-réalisatrices, mais qui n’en sont pas moins révélatrices de l’espérance qui les motive, apparaissent parfois très tôt dans la couverture d’un mouvement social, dont on s’efforce de décrire l’essoufflement, parfois même avant qu’il ait débuté. Et si le mouvement perdure, s’il fait de la résistance ou, pire, s’il s’amplifie, on sifflera alors la fin de la récréation, devant les images de violences (commises par les manifestants) qu’on passera en boucle, en criant à la chienlit et en appelant l’exécutif à la rescousse pour mettre un point final à cette dangereuse récidive.

Raconter les effets, oublier les causes

Autre routine médiatique, tellement systématique qu’elle tend à devenir la norme dans nombre de reportages : (re) couvrir les journées de mobilisation et de manifestation en se focalisant sur les désagréments qu’elles vont occasionner. Embouteillages prévus, trains qui ne partiront pas, quartiers à éviter – et « galères » diverses glanées sur le terrain par des envoyés spéciaux compatissants – envahissent les ondes et les écrans.

Le détail des conséquences néfastes des grèves, sujet inépuisable, « facile » et dépolitisé, se substitue avantageusement à l’exposé de leurs causes – ou de « remèdes » autres que « la réforme » elle-même. Routine qui permet par ailleurs, et ce n’est pas là son moindre intérêt, de diviser la population en deux : « grévistes » contre « victimes des grévistes ».

Rien ne plaît d’ailleurs tant à certains experts en distinctions que de dresser la liste des « non-concernés » par tel ou tel mouvement. Ainsi les lycéens seront sommés de ne pas s’opposer à une réforme des retraites qui ne les « concernerait » en rien, et les fonctionnaires ou toute autre partie de la population active seront priés d’applaudir celle des « régimes spéciaux » qui ne « concernent » que d’affreux privilégiés avec lesquels toute solidarité est manifestement inenvisageable.

Le profil socio-économique de nos maîtres à penser les mettant largement à l’abri des effets néfastes des réformes qu’ils soutiennent, ils pourraient à ce compte figurer eux-mêmes parmi ces « pas concernés » – mais généralement personne n’est là pour le leur faire remarquer.

Ainsi, entre les routines journalistiques qui tendent à le dénaturer et les commentaires qui s’efforcent de le délégitimer, un mouvement social a toutes les chances de ressortir en miettes de la moulinette médiatique. Ceux qui le soutiennent ou y participent ne devraient jamais perdre cela de vue, en particulier quand il s’agit d’y faire entendre leur voix. D’autant que d’autres obstacles les attendent.

Deuxième partie à venir.





Source: Lmsi.net