Depuis le meurtre de Mehdi, trois jours se sont écoulés et peu sont les médias ayant publié des articles sur cette histoire révoltante. Selon une vidéo du Collectif habitants de la maison Blanche, les médias auraient été interdits vendredi soir de venir sur place, alors que quand il y a des règlements de compte les articles fusent moins d’une demi heure après les faits. La lecture des quelques articles parus dans la Provence force à constater que, sans surprise, les articles de ce puissant journal sont en train de construire une histoire basée sur des “informations” de “sources proches” non-citées ni décrites ; et qui correspond parfaitement au scénario bien rôdé dans lequel la « légitimité des actions policières ne peut être remise en question et que la victime est toujours coupable » [1]. Cette version des faits est d’ailleurs depuis le tout début contestée par des témoins et le collectif de la Maison Blanche que nous vous invitons à suivre sur leur facebook.

En août 2018, le site internet paris-luttes.info publiait un article intitulé “Autopsie des techniques policières et journalistiques pour maquiller les violences policières”. Dans cet article, les auteur·e·s décrivent un schéma systématique. Nous allons utiliser des passages de cet article ici afin de démontrer à quel niveau la complicité entre médias réactionnaires et police n’a rien d’exceptionnel.

Dans l’article “Fusillade des Marronniers : le début d’une double enquête” publié le dimanche 16 février, le journaliste Denis Trossero, chef du service justice-police du journal la Provence et enseignant à l’École de Journalisme et de Communication d’Aix-Marseille, écrit que « Le policier tireur est présenté, de source proche de l’enquête, comme un bon professionnel qui a 20 ans de police, dont 13 ans de Bac. La thèse de la légitime défense est fortement privilégiée à ce stade, dans la mesure où le malfaiteur a mis en joue les policiers avec son fusil à pompe ». Le lendemain, dans le même journal, Denis Trossero écrit encore dans son article “Tirs des Marronniers : l’arme du malfaiteur se serait enraillée”« Une expertise balistique a également été ordonnée, mais selon nos informations, l’arme du braqueur aurait déjà “parlé” : elle se serait enraillée au moment du tir. Une balle Brenneke – une munition destinée à la chasse au sanglier – aurait été retrouvée engagée dans le fusil à pompe. Dans cette hypothèse, les deux policiers successivement ciblés par le malfaiteur sont passés de peu à côté de la mort. La procureure de la République de Marseille, Dominique Laurens, évoquait samedi, dans un communiqué, le fait qu’ « un fonctionnaire de police [avait ouvert] le feu à plusieurs reprises après avoir été lui-même, puis un de ses collègues, mis en joue par un des malfaiteurs armé d’un fusil ».

Le réflexe immédiat de la police et de la préfecture de communiquer sur la légitime défense des policiers est décrit par l’article paris-luttes comme la première importance lorsque le “volet médiatique” est activé :

3. Communiquer par voie de presse pour faire croire que la situation était simple et dangereuse et que les flics n’avaient pas le choix



La préfecture va alors écrire un communiqué repris avec le moins de conscience journalistique possible par des médias avides de sensations fortes et de faits divers sordides pour expliquer les circonstances « du drame » ou de « l’intervention dans des circonstances difficiles » des forces du désordre. La base de cette rhétorique s’organise comme suit :

3.1 Les policiers ont été attaqués par la victime / le quartier / de dangereux délinquants / des gens radicalisés

C’est la base de la rhétorique policière : les policiers se sont fait attaquer. Quelles que soient les circonstances, les flics doivent avoir l’air de victimes qui ont simplement riposté et n’avaient pas le choix : ils seraient donc a priori en état de légitime défense (Aulnay).

Aulnay-sous-Bois : la presse encore surprise à couvrir une violence policière, la vidéo vient les contredire

L’autre aspect appuyé par le journaliste Denis Trossero dans ses articles est bien sûr le grand passé criminel de Mehdi et de son entourage. Ainsi, dans son article de lundi, il écrit : « Selon nos informations, Mehdi avait été interpellé il y a deux ans, presque jour pour jour, et déjà pour des faits de vol à main armée, commis dans une supérette à l’aide d’un fusil à pompe. Ce jour-là, les auteurs étaient au nombre de quatre et Mehdi sera le seul interpellé. Le parquet avait eu, alors, la bonté de tirer cas de sa jeunesse. Il avait en effet moins de 17 ans et avait échappé à une comparution dure dans la foulée ». Dimanche, il avait déjà écrit la phrase vide de « Les malfaiteurs, dont deux ont été finalement interpellés et sont âgés également d’une vingtaine d’années, étaient connus des services de police, l’un pour des faits plus aggravés que les autres. »

Dans “Autopsie des techniques policières et journalistiques pour maquiller les violences policières” nous pouvions lire déjà que les victimes de violences et meurtres policiers sont systématiquement accusées d’absurdités que personne ne peut vérifier :

3.2 Communiquer sur le fait que la victime est coupable de beaucoup de choses illégales que cela ait un rapport ou non avec les circonstances de la bavure

Oubliée donc la présomption d’innocence (c’est à dire que tant qu’on n’a pas été jugé pour un crime et reconnu coupable, on n’en est pas coupable, et ce quelles que soient les preuves à charge ou décharge apportées par l’institution policière) ! Il s’agit d’accuser la victime de tout et n’importe quoi à la fois, quand bien même cela ne serait pas cohérent avec l’histoire racontée par les flics sur l’intervention. (Malik Oussekine, Amine Bentousi).

Malik Oussekine assassiné dans la nuit du 6-7 décembre 1986 par deux policiers

Finalement, pour vraiment bien aller dans le sens du schéma décrit dans l’article de paris-luttes, Denis Trossero est aussi passé à la quatrième étape du schéma qui est de discréditer « toutes formes de soutien à la victime (famille/amis/comités de soutiens/syndicats etc.) » : Ainsi, dans un article à cinq phrases, si typique pour la Provence, il ment à propos d’une « soixantaine d’individus [qui] voulait s’en prendre à l’hôtel de police », qui sont en vérité simplement venus devant le comico crier des slogans, et qui demandaient « la libération des deux braqueurs du Lidl en garde à vue depuis hier soir ». Comme le décrit le Collectif habitants de la maison Blanche, les personnes rassemblées demandaient la libération du meilleur ami de Mehdi, qui a été embarqué par la police quand les gens du quartier sont descendus dans la rue, ayant compris que quelque chose de grave était arrivé à l’un de leurs.

La rubrique des faits divers des journaux attire du lectorat, et reprend les communications de la police sans les remettre en question ou en contexte. Dans cette rubrique se retrouvent pleins de mensonges ou d’informations non-vérifiables. Croyons les voisin·e·s et non les policiers, lisons les médias permettant aux proches de s’exprimer sur les choses qui importent dans cette histoire. Parlons de réalités sociales si difficiles qu’elles poussent des mineurs et jeunes adultes à risquer leurs vies. Parlons de la police raciste. Parlons de ce qui fait système lors des meurtres policiers. Ne lisons pas la Provence.


Article publié le 18 Fév 2020 sur Mars-infos.org