Juin 16, 2021
Par Les mots sont importants
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À l’origine de ce texte, il y a un mail de menaces, signĂ© Alain Soral – auquel j’ai choisi de rĂ©pondre publiquement par ces quelques lignes, oĂč il est question du courage, de la virilitĂ©, et de la diffĂ©rence entre les deux.

Il y a maintenant plus de deux ans, le 6 dĂ©cembre 2004, Fatiha Kaoues et moi mĂȘme avons publiĂ©, sur les sites « Arabesques Â», « Les mots sont importants Â» et « Oumma.com Â» un long texte intitulĂ© « Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcĂ©ment nos amis Â», consacrĂ© au personnage d’Alain Soral, qui dĂ©frayait alors la chronique pour un « dĂ©rapage Â» antisĂ©mite. Ce texte mettait en exergue, Ă  partir d’une trentaine de citations de l’écrivain, le fond plus que nausĂ©abond d’une pensĂ©e que son auteur se plaisait, pour mieux brouiller les pistes, Ă  prĂ©senter comme subversive et progressiste. DerriĂšre une façade mal repeinte aux couleurs de la sociologie, du marxisme, de l’antisionisme et de la lutte contre l’islamophobie, c’était bel et bien Ă  une vulgate antisĂ©mite et anti-tzigane que nous avions affaire, ainsi qu’à un nationalisme matinĂ© de nostalgie pour l’AlgĂ©rie française, le tout sur fond de virilisme, de mysogynie et d’homophobie maladive. Notre article concluait Ă  une pensĂ©e « fascisante Â», tout en se rĂ©jouissant que ladite pensĂ©e n’ait jusqu’alors trouvĂ© aucun relais politique.

Deux ans aprĂšs, le lien est fait entre les Ă©lucubrations soraliennes et une force politique, et le dernier masque, celui du « provocateur Â» ou du pitre tĂ©lĂ©visuel « qui ne croit pas vraiment Ă  ce qu’il dit Â», tombe dĂ©finitivement. Car c’est au Front National que vient de faire publiquement allĂ©geance notre « sociologue marxiste Â» [1]. Les collectifs de soutien Ă  la Palestine comme les mĂ©dias musulmans l’ayant naguĂšre identifiĂ© assez rapidement pour ce qu’il Ă©tait, notre Drieu-la-Rochelle de sĂ©rie B s’était retrouvĂ© trĂšs isolĂ©, et il avait d’abord trouvĂ© refuge auprĂšs de DieudonnĂ©, sur lequel il semble hĂ©las avoir exercĂ© une rĂ©elle influence, avant de se rapprocher de Jean-Marie Le Pen et de finalement intĂ©grer son Ă©quipe de campagne pour l’élection prĂ©sidentielle de 2007.

La boucle est donc bouclĂ©e, et ceux qui nous reprochaient, Ă  Fatiha Kaoues et moi mĂȘme, d’ « exagĂ©rer Â», et de prendre trop au sĂ©rieux les « excĂšs Â» et les « provocations Â» d’Alain Soral, savent dĂ©sormais Ă  quoi s’en tenir. Que dire d’autre ? Rien. Si ce n’est que cette actualitĂ© me remĂ©more deux lettres que m’a adressĂ©es Alain Soral. La premiĂšre fut une « Lettre ouverte Â» Ă©lĂ©gamment adressĂ©e Ă  mon « anus Â», Ă©crite et diffusĂ©e sur internet le 1er fĂ©vrier 2005. La seconde est un mail privĂ©, qui m’est parvenu [2] le 31 mars 2006. Manifestement saisi par une nouvelle bouffĂ©e de ressentiment, sans pourtant que je me sois rendu coupable d’une nouvelle offense Ă  son Ă©gard, Alain Soral dĂ©laissait cette fois-ci le registre de la Lettre ouverte pour celui, moins distinguĂ©, des menaces physiques :

From : Alain Soral <[email protected]>
To : < [email protected] >

Subject : Ange de justice… Date : Fri, 31 Mar 2006 17:45:32 +0200

Cher petit Tevanian de mon cul,

J’ai appris avec dĂ©lectation tes dĂ©boires avec le MRAP et j’ai bien ri Ă  ce remake de l’arroseur arrosĂ©…

J’ai lu aussi ton amphigourique et pitoyable texte de dĂ©fense qui me confirme combien tu es bĂȘte et combien tu n’as rien compris. Je peux lĂ©gitimement estimer que le sort t’as dĂ©jĂ  bien puni pour tes bassesses et ta connerie, mais je ne renonce pas quand mĂȘme au pur plaisir de me retrouver un jour physiquement face Ă  toi pour achever de te montrer,

avec mes mains cette fois, tout ce qui nous sĂ©pare effectivement…

Au revoir, donc, petit enculé tout meurtri,

Alain S.

L’honnĂȘtetĂ© m’oblige Ă  dire que j’ai d’abord souri Ă  la lecture de ce courrier, dont la tonalitĂ© trĂšs « tare-ta-gueule-Ă -la-rĂ©crĂ© Â» et la thĂ©matique anale trĂšs prononcĂ©e (« Tevanian de mon cul Â», « petit enculĂ© Â») confirmait, au-delĂ  du nĂ©cessaire, l’analyse que nous avions faite, Fatiha et moi, du virilisme et de l’homophobie pathologique du personnage. Mais j’avoue aussi n’avoir pas Ă©tĂ© trĂšs rassurĂ© : l’idĂ©e qu’une GBBBB [3] comme Alain Soral, qui revendique (sur son site personnel) vingt ans de boxe anglaise (et un diplĂŽme d’« instructeur fĂ©dĂ©ral Â» en la matiĂšre) puisse s’en prendre « physiquement Â», « avec ses mains Â», au « petit enculĂ© tout meurtri Â» que je suis, ne m’enchante pas spĂ©cialement. Ce ne sont certes pas des menaces de mort comme en a rĂ©cemment reçues mon collĂšgue raciste Robert Redeker, mais tout de mĂȘme… Quatre-vingt kilos de muscles et vingt ans de boxe anglaise contre un malheureux Tevanian, si petit, si frĂȘle, qui sait si tout cela ne peut pas dĂ©gĂ©nĂ©rer en « coups et blessures volontaires entraĂźnant la mort sans intention de la donner Â» ? Qu’on se rassure : en exprimant ainsi mes craintes sans aucune retenue, je ne cherche pas Ă  me « redekeriser Â». Je ne veux ni me faire plaindre, ni me rendre cĂ©lĂšbre, ni arrĂȘter l’enseignement en lycĂ©e (quoique, un poste au CNRS, ce ne serait peut-ĂȘtre pas de refus…) – mais surtout, surtout, je ne veux pas ĂȘtre dĂ©fendu par BHL, Philippe Val, Alain Finkielkraut ou Michel Onfray ! Mon dessein est tout autre : tout d’abord rendre public un document qui, s’il ne change pas la face du monde, n’est malgrĂ© tout pas inintĂ©ressant par ce qu’il rĂ©vĂšle du personnage Soral. Ensuite, la prose soralienne, dans sa « puretĂ© Â» [4], m’a inspirĂ© une petite mĂ©ditation sur « la virilitĂ© Â», que j’ai l’immodestie de juger intĂ©ressante, et que voici.

Je n’ai dĂ©posĂ© aucune plainte pour menaces, d’abord parce que je n’en avais pas le temps, ensuite parce que le prĂ©sent texte a valeur de « main courante Â» (les menaces sont dĂ©sormais de notoriĂ©tĂ© publique). Quant au dĂ©lit d’injure, il ne me paraĂźt pas forcĂ©ment constituĂ©, dans la mesure oĂč le sobriquet de « petit enculĂ© tout meurtri Â» me convient tout Ă  fait. Dans la dramaturgie soralienne, je choisis volontiers, car je m’y reconnais davantage, le rĂŽle de la « demi-fiotte Â» post-soixantuitarde, plutĂŽt que celui du « vrai mec Â» Ă  la mode de « jadis Â», ce « macho Â» sĂ»r de lui qui savait « respecter sa mĂšre, protĂšger sa femme et se sentir responsable de ses enfants Â». Question de tempĂ©remment, ou de sensibilitĂ©. Ce que je refuse, en cochant la case « demi-fiotte Â», c’est toute une tradition, millĂ©naire mais encore vivace, que l’on peut qualifier de masculiniste ou de viriliste, dans la mesure oĂč elle fait toute une histoire et fonde tout un empire sur la masculinitĂ©, en unifiant trois rĂ©alitĂ©s aussi Ă©trangĂšres l’une Ă  l’autre que

- le hasard de la naissance et de l’anatomie (naĂźtre garçon plutĂŽt que fille, pourvu de testicules plutĂŽt que d’ovaires)

- la position dominante au sein des rapports sociaux de sexe et de genre, que confĂšrent l’appartenance au genre masculin et la conformitĂ© Ă  la norme hĂ©tĂ©rosexuelle

- une qualitĂ© morale : le courage, que le dictionnaire dĂ©finit comme la capacitĂ© Ă  endurer ou affronter la souffrance, la difficultĂ© ou le danger.

Cette fusion entre l’anatomie, le social et la morale trouve son expression la plus concise dans un Ă©noncĂ© aussi vide d’intĂ©rĂȘt dans son sens littĂ©ral que chargĂ© de sens, de valeur et d’affect dans ses usages sociaux :

« Moi, j’ai des couilles ! Â»

Ou dans cet autre Ă©noncĂ© :

« Je ne suis pas une gonzesse ! Â»

Ou encore dans celui-ci :

« Je ne suis pas un pĂ©dĂ© ! Â»

Ce « virilisme Â» se fonde Ă©videmment sur une subversion complĂšte du concept de « courage Â», qui ne dĂ©signe plus la capacitĂ© Ă  affronter le danger ou la difficultĂ©, mais exactement le contraire : la capacitĂ©, pour le dominant (c’est-Ă -dire celui pour qui tout est facile) d’assumer son privilĂšge et/ou d’écraser plus faible que soi (c’est-Ă -dire d’exercer la violence sans courir aucun risque), et de le faire sans problĂšmes de conscience [5].

Le « courage Â» devient, dans cette acception viriliste, la propriĂ©tĂ© exclusive (ou au moins la spĂ©cialitĂ©) des mĂąles, et le principe de lĂ©gitimation de leurs privilĂšges. L’idĂ©ologie viriliste peut, en d’autres termes, se rĂ©sumer par ce cercle vicieux :

J’opprime donc je suis courageux.

Je suis courageux, donc je mĂ©rite d’ĂȘtre distinguĂ© et de jouir de privilĂšges.

Mes privilĂšges me permettent d’opprimer…

… et donc de me sentir courageux, et donc de me sentir digne de mes privilĂšges, qui me permettent d’opprimer…

… Etc.

Mais il existe une autre maniĂšre de voir les choses. Elle consiste tout d’abord Ă  dĂ©connecter complĂštement la morale de la biologie, et Ă  affirmer que le courage n’entretient aucun rapport particulier avec le sexe masculin, ni avec l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ© ; pas plus que la lĂąchetĂ© n’entretient de rapport avec le sexe fĂ©minin, ni avec l’amour entre personnes de mĂȘme sexe. Il n’y a pas de « gĂšne du courage Â», ni dans les testicules, ni dans le phallus, ni d’ailleurs dans les ovaires, ni oĂč que ce soit. Ce gĂšne n’a tout simplement aucune existence – pas plus qu’il n’existe une « bosse des maths Â» ou un « sens innĂ© du rythme Â».

Cela revient-il Ă  dire que « le courage Â» est Ă©galement rĂ©parti chez tous les individus, ou bien que les diffĂ©rences en la matiĂšre sont « inexplicables Â», ou encore qu’elles dĂ©pendent uniquement de la « personnalitĂ© Â» de chacun ? Pas nĂ©cessairement. Une certaine corrĂ©lation peut assurĂ©ment ĂȘtre Ă©tablie entre le courage et des variables de genre (homme / femme) ou d’orientation sexuelle (homo / hĂ©tĂ©ro). Mais cette corrĂ©lation est de nature sociale, et non biologique ou mĂ©taphysique, et elle est Ă  l’avantage des « gonzesses Â» et des « pĂ©dĂ©s Â» plutĂŽt qu’à celui des « vrais bonhommes Â». Il s’agit d’une loi sociale vieille comme le monde, dont Hegel a donnĂ© une formulation sous le nom de « dialectique du maĂźtre et de l’esclave Â». Elle veut que le dominĂ©, dans l’adversitĂ©, est nĂ©cessairement amenĂ© Ă  acquĂ©rir des qualitĂ©s physiques, intellectuelles et morales que ne cultive pas le dominant (parce qu’il peut s’en dispenser). C’est Ă  ce processus que Beaumarchais fait rĂ©fĂ©rence lorsqu’il fait dire au personnage de Figaro, simple domestique :

« Perdu dans la foule obscure, il m’a fallu dĂ©ployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on en a mis depuis cent ans Ă  gouverner toutes les Espagnes ! Â»

Il en va de mĂȘme dans les rapports sociaux de sexe et de genre : la domination systĂ©mique, l’infĂ©riorisation et la stigmatisation que subissent, depuis l’enfance, les filles et les homosexuel-les, et le surcroĂźt de difficultĂ©s, d’obstacles ou de pĂ©rils que l’ordre hĂ©tĂ©rosexiste dresse sur leur chemin tout au long de leur existence, pĂšsent d’un poids tel qu’il faut aux femmes et aux homosexuel-le-s, pour simplement subsister, tenir debout, s’affirmer et s’épanouir, dĂ©ployer plus de science, de calcul et de courage qu’il n’en faut Ă  n’importe quel monarque pour gouverner toutes les Espagnes. C’est cela, le courage : endurer et/ou combattre l’oppression au quotidien, et continuer sa route. Et non pas pĂ©ter la gueule de plus faible que soi. Ce qui, Ă  la rigueur, pourrait ĂȘtre courageux, si Alain Soral veut vraiment se situer sur un plan « physique Â» et se servir de « ses mains Â», ce serait de dĂ©fier Djamel Bouras, Mike Tyson ou David Douillet. Mais s’en prendre Ă  un « petit enculĂ© tout meurtri Â», franchement !




Source: Lmsi.net