Phil Mailer, Portugal 1974-75, révolution manquée ?, Paris, Les nuits rouges, 2019.

Contretemps publie le chapitre 8 de l’ouvrage de Phil Mailer sur le processus rĂ©volutionnaire portugais des annĂ©es 1974-1975. L’auteur y revient sur les luttes urbaines, en particulier autour de la question du logement, et met en Ă©vidence Ă  la fois la radicalitĂ© de ces luttes et l’activitĂ© intense des diffĂ©rents cadres d’auto-organisations qui y Ă©taient Ă  l’oeuvre. Il insiste enfin sur la maniĂšre dont se sont dĂ©veloppĂ©es dans ce cadre les luttes et les revendications fĂ©ministes.

***

Le contexte

L’émigration est une caractĂ©ristique de l’histoire portugaise depuis le XVIIe siĂšcle[1]. Mais il y eut aussi des migrations internes. L’exode rural vers les zones urbaines s’accĂ©lĂ©ra pendant la pĂ©riode d’expansion Ă©conomique, Ă  partir de 1959. La combinaison – fuite vers les villes et politique du logement du rĂ©gime salazariste â€“ conduisit Ă  la formation de bidonvilles dans la banlieue de Lisbonne et autour de Porto et de Braga. La promesse tĂŽt faite par Salazar d’« une maison pour chaque Portugais » Ă©tait devenue, dĂšs 1956, un Ă©lĂ©ment du « dĂ©veloppement dual ». Sedas Nunes, un sociologue, put Ă©crire que « deux sociĂ©tĂ©s coexistent au Portugal, la “moderne” dĂ©passant rapidement la “traditionnelle” Â». Les contradictions du dĂ©veloppement capitaliste Ă©taient attribuĂ©es aux soi-disant « comportements traditionnels de la population des campagnes », ou « expliquĂ©es » par des sermons sur la pauvretĂ© « habituelle Â». Ce genre de concepts permettait aux autoritĂ©s de fermer les yeux sur ce qui se passait en rĂ©alitĂ©.

Par contraste, les classes moyennes s’en sortaient bien, surtout Ă  Lisbonne et Ă  Porto. La surĂ©valuation du prix des terrains et les programmes de construction de logements coĂ»teux avaient progressivement chassĂ© les ouvriers vers les banlieues. Les plans de crĂ©ation de logements municipaux n’étaient pas seulement complĂštement inadaptĂ©s aux besoins, ils ne faisaient que camoufler le relogement des ouvriers Ă  la pĂ©riphĂ©rie. Des quartiers (Bairros Camararios) destinĂ©s Ă  abriter des fonctionnaires de l’Etat en vinrent Ă  constituer environ 10 % du total du marchĂ© locatif.

Les bidonvilles : Apparus dans les annĂ©es 1960, rĂ©sultat combinĂ© d’une mauvaise planification urbaine, d’une Ă©migration massive depuis les campagnes et les colonies, ils avaient Ă©tĂ© construits hors de tout cadre lĂ©gal gĂ©nĂ©ralement en bois, en tĂŽle ondulĂ©e ou en plastique, sur des terrains municipaux ou dans des parcs publics. Des familles entiĂšres pouvaient s’entasser dans une seule piĂšce. Ces masures pouvaient cependant ĂȘtre louĂ©es par ceux qui les avaient Ă©difiĂ©es Ă  d’autres misĂ©reux, voire vendues. La misĂšre exploitait la misĂšre. Bien qu’il s’agĂźt principalement d’un phĂ©nomĂšne lisboĂšte, des bidonvilles existaient Ă©galement dans de nombreuses autres rĂ©gions du pays.

Les sous-locations : Un immeuble était loué par un marchand de sommeil, qui ensuite le sous-louait (à la chambre), faisant ainsi un gros bénéfice. Celui-ci ne se préoccupait que fort peu, en général, des conditions de vie des habitants. Ainsi, trois ou quatre familles se retrouvaient dans un appartement de quatre ou cinq piÚces. Tel était le schéma dominant à Porto et à Braga, mais également à Lisbonne (surtout pour les familles venues du Cap-Vert).

Les propriĂ©taires : La plupart des constructions nouvelles Ă©taient rĂ©alisĂ©es par des compagnies privĂ©es. En limitant le nombre de constructions (ce qui, de fait, avait un effet sur les loyers), ils rĂ©gnaient sur l’offre. Seules trente-cinq mille logements furent bĂątis annuellement pendant les annĂ©es 1960, alors que le dĂ©ficit Ă©tait tel qu’il aurait fallu en construire cinquante mille. Les loyers augmentĂšrent avec la demande. Seule la petite bourgeoisie tira son Ă©pingle du jeu. Les pauvres s’appauvrirent davantage.

Les logements destinĂ©s aux ouvriers et Ă  la petite bourgeoisie : Etant donnĂ© le montant Ă©levĂ© des loyers (les logements neufs atteignaient 1 000 escudos mensuels par chambre), les ouvriers et les petits bourgeois devaient faire de gros sacrifices pour obtenir ou simplement conserver un toit. Le loyer seul constituait 40 % du budget d’une famille dans la rĂ©gion de Lisbonne (et dans certains cas bien davantage). Dans les anciens quartiers ouvriers, les loyers ne pouvaient augmenter que tous les cinq ans, et selon un certain pourcentage. Les loyers y demeuraient donc bas. Mais dans d’autres secteurs les familles arrivantes s’exposaient aux pires formes d’exploitation. Beaucoup Ă©taient alors contraintes d’aller se loger dans les « citĂ©s-dortoirs » de la banlieue. La qualitĂ© de la vie familiale dans ces lieux reculĂ©s s’en ressentait, notamment du fait des transports publics dĂ©ficients. Les travailleurs partaient le matin, passaient jusqu’à une heure dans les bus jusqu’à leur lieu de travail, et ne rentraient qu’à la nuit tombante, Ă©puisĂ©s et irritables, regardaient la tĂ©lĂ©vision, se chamaillaient avec leur famille, et accumulaient de jour en jour les frustrations.

Les occupations

Le 25 avril provoqua une explosion de rĂ©vĂ©lations sur « l’état de la nation ». Le nouveau gouvernement fit de mĂ©diocres tentatives de redressement des torts commis par le passĂ©, rĂ©cemment exposĂ©s au grand jour. Quelques ministĂšres furent remodelĂ©s. La « Junte de la colonisation interne » devint « l’Institut de la rĂ©organisation de l’agriculture ». Le FFH (Fonds pour le dĂ©veloppement du logement) fut purgĂ© des salazaristes et restructurĂ©. Le 14 mai 1974, la junte publia un communiquĂ© Ă  propos des saisies spontanĂ©es de logements qui s’étaient produites juste aprĂšs le putsch. Les « occupations dĂ©sordonnĂ©es de maisons » y Ă©taient prĂ©sentĂ©es comme des « actions irrĂ©flĂ©chies contre l’inefficacitĂ© des ministĂšres officiels qui n’avaient jamais trouvĂ© de solution au problĂšme ». La junte appelait Ă  leur « Ă©vacuation Â» en prĂ©cisant qu’elle ne les lĂ©galiserait pas.

Le dĂ©cret n° 217/74 gela tous les loyers au niveau de ce qu’ils Ă©taient au 25 avril. Une loi votĂ©e peu aprĂšs accorda quelque cinq milliards d’escudos au logement et exemptait les promoteurs de certains impĂŽts. Le gouvernement montrait ainsi son inclination Ă  favoriser le secteur privĂ©. Cette manne devant permettre une augmentation du nombre des logements de 10 Ă  25 % en un an, ce qui ne se rĂ©alisa pas.

La rĂ©ponse des travailleurs fut une nouvelle vague d’occupations en mai et en juin. Ce qui contraignit le gouvernement Ă  promulguer une nouvelle loi, le 12 septembre, qui limitait Ă  120 le nombre de jours pendant lesquels un logement pouvait rester vacant sur une annĂ©e. Les autoritĂ©s parlaient mĂȘme de publier des listes de maisons vides. Mais les propriĂ©taires ne s’inquiĂ©tĂšrent pas. Ils contournĂšrent facilement la mesure en produisant de fausses listes de locations et de contrats. En novembre, un autre dĂ©cret (le n° 663/74) avantagea encore le secteur privĂ© en lui accordant de nouvelles remises d’impĂŽts.

A la suite des Ă©purations et de la restructuration du FFH, un Service mobile de contrĂŽle local (Saal), agence semi-gouvernementale, destinĂ©e Ă  « soutenir les luttes urbaines », fut installĂ©. Les autoritĂ©s mirent aussi en place le Cabinet du logement (CTH) et l’Entreprise publique d’urbanisation de Lisbonne (Epul). Ces organismes, Ă  leur tour, crĂ©Ăšrent des Brigades de soutien local (BAL). L’idĂ©e Ă©tait toujours la mĂȘme : dĂ©samorcer la situation explosive au moyen d’une sĂ©rie de promesses, et contrĂŽler les choses par le haut.

Beaucoup de militants rĂ©volutionnaires rejoignirent le Saal, en le radicalisant considĂ©rablement. Le soutien inconditionnel du Saal aux occupations, par exemple, n’était Ă©videmment pas apprĂ©ciĂ©e par le gouvernement. Une tentative de dissolution de l’association eut d’ailleurs lieu en novembre 1974, accompagnĂ©e de la mise en place d’un organisme parallĂšle plus rĂ©formiste, le SAC. Mais, en dĂ©pit de son image de gauche, ce ne fut qu’aprĂšs le 3 mars 1975 et le limogeage du prĂ©sident conservateur du FFH, que le Saal se mit effectivement Ă  jouer un rĂŽle mobilisateur, Ă  travers la mise en place de Commissions de quartiers. Le Saal dĂ©nonçait les estimations du FFH (selon lesquelles six mille logements devaient ĂȘtre construits en 1975 et quatre-vingt dix mille d’ici 1978). Il critiquait aussi le financement de l’Etat limitĂ© Ă  40 % du coĂ»t de chaque logement, laissant aux particuliers le soin de payer le reste au moyen d’emprunts Ă  7 %.

Les occupations avaient deux buts : faire en sorte que chacun ait un toit et créer des centres communautaires ou des crÚches. Le second était en général soutenu par le Copcon ; on occupait et puis on les appelait. Et eux ordonnaient à la police de ne pas intervenir.

Les squats Ă©taient d’une nature trĂšs diffĂ©rente. Quand, le 26 novembre, 260 familles venues d’un bidonville emmĂ©nagĂšrent dans un immeuble vacant Ă  Chelas prĂšs de Lisbonne, le Copcon leur ordonna de partir. Mais les familles tinrent bon et le Copcon dut reculer. D’autres occupations suivirent rapidement. Le journal Revoluçao reproduisit des dĂ©clarations recueillies Ă  Lapa, un quartier majoritairement bourgeois, mais avec un bidonville au milieu :

« Ici, certaines maisons sont vides depuis dix-huit ans, et toujours en bon Ă©tat. Dix-huit familles qui ont occupĂ© certaines d’entre elles ont signĂ© des contrats avec les propriĂ©taires. Mais certains propriĂ©taires renĂąclent. Ils obtiennent des ordres d’expulsion, [ou] aprĂšs avoir consultĂ© des avocats, dĂ©cident de louer les maisons. Les loyers vont de 500 Ă  1 200 escudos par mois. Si le comitĂ© des rĂ©sidents (mis en place pour la dĂ©fense des occupations) pouvait ĂȘtre lĂ©galisĂ©, nous pourrions assigner les propriĂ©taires et les faire condamner, voire les arrĂȘter. Mais, en l’état, [
] nous n’avons pas le pouvoir d’aller plus loin. S’ils ont laissĂ© les maisons vides pendant si longtemps sans faire de travaux, c’est qu’ils n’ont pas besoin d’argent ; nous, on a besoin des maisons. »

« Nous sommes au bord d’une rĂ©volution. A mon avis, il va y avoir un bain de sang entre propriĂ©taires et occupants. J’ai six enfants et j’en attends un septiĂšme. Je vais y aller avec les sept et il faudra bien me trouver une maison. Celle que j’occupe actuellement appartient Ă  un type qui possĂšde des banques au BrĂ©sil. Il dit qu’il veut la faire dĂ©molir et que le Conseil municipal l’y a autorisĂ©. Cela montre que les riches ont toujours la loi pour eux. Ils ont de l’influence jusqu’à l’intĂ©rieur du Conseil [
]. Personne, en ce moment, ne devrait nous chasser. Si la police essayait ou se mettait Ă  tirer, il y aurait une Ă©meute, et le Copcon devrait alors choisir son camp. »

Dans le quartier de Fonsecas, des bidonvilles avaient Ă©tĂ© dĂ©truits par la police avant le 25 avril. A Porto, oĂč les sous-locations Ă©taient nombreuses, les habitants du bloc 402, Rua de D. Joao IV, publiĂšrent cette adresse aux ouvriers de la ville[2] :

« Les sous-locations sont toujours interdites par la loi, et nous pouvons ĂȘtre chassĂ©s de chez nous [Ă  tout moment]. Nous sommes 15 familles, avec 20 enfants ; au total 100 personnes. Le bĂątiment n’est pas du tout amĂ©nagĂ©. Il n’y a mĂȘme pas de salles de bain : nous devons aller aux Bains municipaux. Les plafonds tombent. Il n’y a qu’un WC, sans chasse d’eau. Le bĂątiment suinte l’humiditĂ© jusqu’au dernier Ă©tage. Un cochon n’y resterait pas. Nous payons des loyers de 600 Ă  1 000 escudos pour de petites chambres oĂč s’entassent nos familles. Notre propriĂ©taire, Maria da Costa Pereira, possĂšde plusieurs immeubles comme celui-ci. Elle refuse de rĂ©parer quoi que ce soit. Le rĂ©seau Ă©lectrique est trĂšs dangereux.

[
] Nous avons refusĂ© de payer le loyer de septembre, en prĂ©cisant que nous ne le verserions qu’aprĂšs rĂ©alisation des travaux nĂ©cessaires. Nous mettons d’ailleurs l’argent de cĂŽtĂ©. Elle nous a assignĂ©s au tribunal et dĂ©sormais nous sommes menacĂ©s d’expulsion. Nous sommes allĂ©s au FFH. Nous nous sommes tournĂ©s vers le gouverneur civil. Tous ont rĂ©pondu qu’ils n’avaient aucun pouvoir [en la matiĂšre], qu’ils ne pouvaient rien faire. Ils ont ajoutĂ© qu’ils pensaient que nous allions perdre. Ils ont dit que les sous-locations Ă©taient lĂ©gales. La loi protĂšge les propriĂ©taires, comme elle protĂšge tous ceux qui exploitent les travailleurs. Est-ce juste ?

Tout le monde nous dit d’ĂȘtre patients, de rester calmes. Ils nous ont conseillĂ© de faire des papel selados [pĂ©titions sur papier timbrĂ©, portant le cachet du gouvernement]. Comment pouvons-nous ĂȘtre calmes et patients alors que nous vivons dans cette misĂšre depuis si longtemps ? Seuls ceux qui n’ont pas de problĂšmes peuvent se payer le luxe d’ĂȘtre patients. Nous aimerions rĂ©gler le problĂšme sur le plan lĂ©gal, mais nous voyons bien que les lois ne sont pas faites pour nous. Nous n’avons ni temps ni argent Ă  consacrer Ă  des avocats. Et, de toutes façons, les lois dĂ©fendent les sous-loueurs parasitaires. Pas nous. Ce n’est pas la dĂ©mocratie : c’est le fascisme. Cela Ă©tant dit, nous allons faire nos propres lois et nous emparer de nos droits.

Nous ne permettrons aucune expulsion.

Nous exigeons que les travaux soient faits rapidement, en commençant par l’électricitĂ©.

Nous voulons que cessent les sous-locations, et un contrat signé entre nous et la propriétaire.

Nous voulons l’unitĂ© de tous les travailleurs dans le combat pour des logements corrects. A bas les sous-loueurs et les capitalistes ! Â»

Porto, 23 octobre 1974

*

Le 26 octobre, les rĂ©sidents de cet immeuble envahirent le Conseil municipal (Camara) de Porto, avec des rĂ©sidents d’autres logements sous-louĂ©s. Leurs loyers furent suspendus pour les mois de septembre et d’octobre.

Le nombre d’occupations augmenta en janvier et fĂ©vrier 1975. La Luar et le MES jouĂšrent un rĂŽle important dans l’obtention de bĂątiments pour y installer des crĂšches, des jardins d’enfants et des « cliniques populaires ». La luxueuse clinique privĂ©e de Santa Cruz, prĂšs de Lisbonne, fut saisie par ses employĂ©s et renommĂ©e « HĂŽpital du 25 avril », avec l’appui de la population et de la Luar. Certains mĂ©decins offraient leurs services gratuitement. Cela dura un certain temps, mais au bout d’un moment la clinique dut cesser ses activitĂ©s par manque de fonds. Les employĂ©s continuĂšrent pourtant l’occupation. De mĂȘme, le FSP (Front socialiste populaire) ouvrit une « UniversitĂ© populaire » Ă  Porto, destinĂ©e Ă  « aider au dĂ©veloppement de groupes rĂ©volutionnaires et Ă  l’étude de textes politiques ». Bien qu’on n’y pratiquait ni examens, ni droits d’entrĂ©e, qu’on n’y dĂ©cernait pas de diplĂŽmes, et que tous, enfants comme adultes, y Ă©taient admis, peu de travailleurs profitĂšrent de ses enseignements. De belles demeures et des palais, dans tout le pays, furent rĂ©quisitionnĂ©s par divers groupes, pour servir de bureaux. En gĂ©nĂ©ral, ces bĂątiments Ă©taient vides depuis des annĂ©es. Ces occupations furent lĂ©galisĂ©es ; aucun loyer n’étant versĂ©.

A Campo de Ourique (Ă  Lisbonne), il y avait environ quatre cents maisons vides que la commission des rĂ©sidents commença Ă  occuper. Il fixa un loyer « social », pour faire face aux travaux d’amĂ©lioration. Le gouvernement, alarmĂ© par l’extension des occupations, qui, dĂšs avril 1975, avaient atteint le nombre de cinq mille rien que dans la rĂ©gion de Lisbonne, durcit sa position, refusant de les lĂ©galiser. Les partis de la coalition (y compris le PCP) interdirent Ă  leurs militants de participer Ă  ces actions. Nuno Portas, secrĂ©taire d’Etat au Logement, ex-MES, ex-PCP, condamna les occupations « sauvages » car elles n’étaient pas « sous contrĂŽle Â».

Luttes pour le logement

Deux sortes d’organisations autonomes apparurent au cours de ces luttes. La premiĂšre Ă©tait constituĂ©e par les Commissions autonomes rĂ©volutionnaires de rĂ©sidents (ComissĂ”es revolucionĂĄrias autĂłnomas de moradores – Cram). Ils trouvaient gĂ©nĂ©ralement du soutien dans les vieux secteurs ouvriers et les classes moyennes appauvries. Bien qu’ils fissent une critique globale de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, ils s’occupaient surtout d’implanter dans les maisons vides des services communautaires tels que des crĂšches. AprĂšs mars 1975, ce sont ces commissions (il y en avait pas moins de trente-huit rien qu’à Lisbonne) qui furent Ă  l’origine de la plupart des occupations. Elles Ă©taient Ă©lues lors d’assemblĂ©es regroupant tous les habitants d’une zone donnĂ©e, jusqu’à cinq cents personnes parfois. On y dĂ©battait des problĂšmes de voisinage et on tentait d’y trouver des solutions. Evidemment, il y avait des conflits entre militants des partis, mais la plupart des commissions n’étaient dominĂ©es par aucun d’entre eux. L’aversion populaire envers les partis Ă©tait telle que leurs militants qui s’y faisaient Ă©lire devaient souvent cacher leur affiliation politique.

Le second type d’organisation avait une origine diffĂ©rente et rĂ©pondait Ă  des besoins plus pressants. L’Inter-Commissions des bidonvilles et des rĂ©sidents pauvres de Lisbonne (Inter-ComissĂ”es de Bairros da Lata e Moradores Pobres de Lisboa) rassemblait des dĂ©lĂ©guĂ©s de trente bidonvilles diffĂ©rents. Elle en vint Ă  reprĂ©senter quelque 150 000 personnes et se considĂ©rait comme une organisation indĂ©pendante et « apartidaire ».

« L’Inter » critiquait les Cram qu’elle qualifiait de « bourgeoises ». Ce n’était pas exact Ă  proprement parler, bien que leurs domaines d’action fussent clairement diffĂ©rents. « L’Inter Â» ne voulait rien avoir Ă  faire avec « des partis qui viennent ici pour dĂ©truire le travail que nous avons rĂ©alisĂ© nous-mĂȘmes Â». Elle Ă©vitait consciencieusement de se trouver prise dans des relations ou des arrangements avec les services locaux du gouvernement, parce qu’« ils ne servent que la bureaucratie, ne font que bavarder, et sont remplis de gens qui vivent dans de belles maisons et ne connaissent rien de nos problĂšmes Â».

Le 15 fĂ©vrier 1975, l’« Inter Â» n’en prĂ©senta pas moins une liste d’exigences. Elle s’élevait contre le plan gouvernemental d’« aide Ă  la construction Â», qui prĂ©voyait des fournitures gratuites de briques aux habitants des bidonvilles pour qu’ils construisent leurs propres maisons. Le texte de l’« Inter » parle de lui-mĂȘme :

« Lors des rĂ©unions [que nous tĂźnmes avec elles], nous avons vu que les Brigades de soutien local (BAL) ne pouvaient rĂ©soudre nos problĂšmes (Ă©gouts, eau, ordures). Les rĂ©sidents de certaines zones ont dĂ©cidĂ© que la lutte devait ĂȘtre menĂ©e par eux-mĂȘmes. Ils ont dĂ©cidĂ© d’occuper des maisons, mĂȘme si le gouvernement a dĂ©crĂ©tĂ© ces occupations illĂ©gales. La nĂ©cessitĂ© avait force de loi pour nous.

En tant que travailleurs, nous savons tous que c’est nous qui produisons la richesse de ce pays, et en dĂ©pit de cela, nous n’avons aucun droit Ă  des logements dĂ©cents que nous pourrions louer avec nos salaires, aucun droit Ă  des crĂšches, Ă  des Ă©coles ou Ă  des jardins d’enfants. C’est pour cela que trente commissions de rĂ©sidents se sont regroupĂ©es.

Nous exigeons qu’on construise de nouveaux quartiers, proches des endroits oĂč nous vivons aujourd’hui, et oĂč la plupart d’entre nous sont nĂ©s. Les ouvriers sont relĂ©guĂ©s Ă  la pĂ©riphĂ©rie des villes, parce que certains veulent construire des magasins et des bureaux dans le centre. Le gouvernement spĂ©cule sur les terrains. Il offre de nous allouer 60 000 escudos par maison, prĂȘtĂ©s Ă  un taux d’intĂ©rĂȘt de 7,5 %. Cela ne nous servira Ă  rien, surtout avec le remboursement des intĂ©rĂȘts. En ce qui concerne l’attribution de ces sommes, nous ne pouvons pas oublier qu’elles ne reprĂ©sentent qu’une part minuscule de la plus-value que nous produisons quotidiennement en travaillant, et que la classe capitaliste nous vole.

Nous n’avons pas Ă  supplier pour qu’on nous accorde ce qui nous revient de droit. Nous exigeons la solution de nos problĂšmes. Et ils doivent ĂȘtre rĂ©solus sans que nous ayons besoin d’engraisser ceux qui nous exploitent. C’est ce qui arrive quand les spĂ©culateurs et ceux qui profitent de la propriĂ©tĂ© du sol au moyen d’indemnisations viennent au secours des entreprises du bĂątiment capitalistes. Cela se produit Ă©galement avec l’« aide Ă  l’auto-construction ». Les gens disent que cette aide est une bonne chose, que nous construirons nos maisons nous-mĂȘmes. En rĂ©alitĂ©, cela signifie un redoublement d’exploitation. AprĂšs une journĂ©e de travail Ă  remplir les poches des capitalistes, on attend de nous que nous nous Ă©puisions Ă  construire des maisons.

Aujourd’hui, il y a 400 000 chĂŽmeurs, jetĂ©s Ă  la rue et rĂ©duits Ă  la misĂšre par les capitalistes. Il faut donner du travail Ă  ces frĂšres. Pourquoi ne pas les employer Ă  des travaux de construction civile ? Les projets de coopĂ©ratives de logement sont une porte de sortie pour le gouvernement. Avec ce genre de projets, le gouvernement Ă©vite d’avoir Ă  payer la construction de nouvelles maisons. Cela lui permet de placer nos justes demandes sous le boisseau.

Les rĂ©sidents de divers bidonvilles et les pauvres de Lisbonne et des banlieues en ont assez de toutes les fausses promesses de solution du problĂšme du logement. Nous rejetons les mesures anti-populaires qui ne font que tenter d’arnaquer les gens et de retarder la solution de nos problĂšmes. L’« Inter », qui rassemble les divers commissions et coopĂ©ratives, [
] exige les mesures concrĂštes qui suivent :

  1. Qu’on construise de nouveaux quartiers dans les zones existantes.
  2. L’expropriation des terrains vacants et inoccupĂ©s dans les quartiers actuels comme moyen de reloger les gens. Nous voulons une rĂ©ponse prĂ©cise : quels terrains et quand ?
  3. Une réponse au sujet de la date de début des travaux de construction des nouveaux quartiers.
  4. Le droit de décider du type de maisons à construire.
  5. Le droit de s’organiser en coopĂ©ratives. Les emprunts doivent ĂȘtre remboursables Ă  un taux de 2 % sur vingt-cinq ans.
  6. Dans le cas des quartiers qui choisiront le logement social, les loyers ne devraient pas dépasser 10 % des salaires du chef de famille (sans préjudice de ceux qui ne peuvent pas payer).
  7. Une information sur les fonds qui doivent ĂȘtre allouĂ©s aux bidonvilles par le Conseil municipal, avec des prĂ©cisions concernant leurs destinataires, de sorte que les personnes concernĂ©es puissent contrĂŽler les fonds.
  8. Que tous les cas d’urgence prĂ©sentĂ©s par les commissions (y compris la BAL et l’Epul) soient pris en charge immĂ©diatement.
  9. Une rĂ©ponse aux demandes dĂ©jĂ  dĂ©posĂ©es par d’autres bidonvilles.
  10. Que tant que des maisons adĂ©quates ne seront pas construites, l’occupation des maisons vides soit lĂ©galisĂ©e.
  11. Qu’un membre de l’« Inter » soit prĂ©sent aux diffĂ©rentes rencontres entre le Conseil de Lisbonne et l’Epul.
  12. Que la rĂ©partition des maisons, soit par le Cabinet du logement, soit par l’Epul, soit par les Fondations, soit par un quelconque organisme officiel, soit contrĂŽlĂ©e par des reprĂ©sentants des habitants.

Nous rejetons :

  1. L’auto-construction.
  2. La rĂ©novation ou la rĂ©habilitation de quartiers existants, ainsi que l’utilisation de prĂ©fabriquĂ©s.
  3. La lĂ©gislation existante sur les coopĂ©ratives, car elle n’est qu’un moyen de tromper les gens et de retarder les solutions (par exemple la nĂ©cessitĂ© de rassembler 200 membres, etc., quand la loi en gĂ©nĂ©ral n’en requiert que 50) Â».

Inter-Commissions, 15 février 1975[3].

Bien qu’il fĂ»t largement repris par la presse, le document fut ignorĂ© par le gouvernement, dont les membres, Ă  cette Ă©poque, s’intĂ©ressaient plus aux Ă©lections qu’à ce type de problĂšmes pressants pour la population.

Au dĂ©but du mois d’avril, quelque vingt mille occupations avaient Ă©tĂ© rapportĂ©es dans tout le pays. Le 14 avril 1975, le gouvernement, inquiet du fait qu’il ne contrĂŽlait pas la situation, vota une loi (DL 198-A) qui lĂ©galisait toutes les occupations collectives (de crĂšches, etc.) mais interdisait les squats[4]. L’extrĂȘme-gauche tomba d’accord avec le centre pour combattre cette loi, mais pour des raisons opposĂ©es, Ă  cause des restrictions qu’elle apportait au mouvement des occupations.

Les Cram appelĂšrent Ă  une manifestation le 19 avril. Celle-ci fut soutenue par divers groupes, bien qu’aucun ne fĂ»t autorisĂ© par les habitants Ă  porter de banderoles. Une autre manifestation, le 17 mai, organisĂ©e par l’« Inter », rassembla environ dix mille mal-logĂ©s Ă  Lisbonne, qui scandaient « Des maisons, oui ! Des bidonvilles non ! »

L’Inter, les Cram, le Saal et les bidonvilles

Les diffĂ©rences entre l’« Inter » et les Cram mĂ©ritent qu’on s’y arrĂȘte, car elles illustrent la dialectique complexe Ă  l’Ɠuvre Ă  l’intĂ©rieur de la classe ouvriĂšre. L’« Inter » se rendait pleinement compte de la diffĂ©rence de situations vĂ©cues par ses mandants et celles des travailleurs qui avaient un logement. Mais, par ses exigences et son organisation, elle radicalisa ces derniers. D’autres commissions de quartier (liĂ©s ou non aux Cram) plus mĂ©langĂ©s sociologiquement (enseignants, employĂ©s de bureau, etc., tout autant qu’ouvriers d’usine) avaient tendance par consĂ©quent Ă  voir les choses diffĂ©remment.

Pour les gens des bidonvilles, une maison, c’était vital. Pour les travailleurs dĂ©jĂ  logĂ©s, les questions de contrĂŽle (ou d’abolition) des loyers, ou de contrĂŽle de l’espace, Ă©taient plus importantes. Ces travailleurs, qui n’étaient pas des « privilĂ©giĂ©s », ne pouvaient ĂȘtre Ă©cartĂ©s simplement parce qu’ils avaient un toit. Cependant, de plus graves problĂšmes subsistaient. Les bidonvilles Ă©taient dĂ©sunis. Certains louaient leurs « propriĂ©tĂ©s » Ă  d’autres. A l’intĂ©rieur d’une mĂȘme citĂ©, on pouvait trouver des « bidonvilles de noirs » (cap-verdiens) Ă  cĂŽtĂ© de Â« bidonvilles de blancs ». En gĂ©nĂ©ral, les habitants de ces quartiers ne disposaient que d’emplois instables, sans contrat, souvent de terrassiers.

Alors que dans bien des bidonvilles l’apparition de commissions de rĂ©sidents Ă©tait accueillie avec enthousiasme, ailleurs l’apathie prĂ©valait. Cela ne pouvait s’expliquer seulement en termes de « pauvretĂ© habituelle » ou autres interprĂ©tations rĂ©actionnaires. Cette apathie pouvait d’ailleurs ĂȘtre le signe d’une certaine mĂ©fiance Ă  l’égard d’une rĂ©cupĂ©ration en train de s’opĂ©rer, du sentiment des habitants que leur combat Ă©tait dirigĂ© par d’autres.

C’était un dilemme dont les fonctionnaires du Saal Ă©taient bien conscients. Ils faisaient profil bas, n’intervenant que rarement dans les assemblĂ©es. Ceux qui tentaient de trouver du travail en recourant Ă  ses services se heurtaient Ă  la bureaucratie Ă©tatique (en ce qui concernait les financements, notamment). L’adresse de l’« Inter » fut donc cruciale en ce qui concernait la maniĂšre dont les luttes des bidonvilles Ă©taient perçues.

Pour leur part, les commissions de rĂ©sidents Ă©taient soumises Ă  des ingĂ©rences partisanes (du PRP, de l’UDP, etc.), les Ă©lĂ©ments les plus politisĂ©s se retrouvant en position de leaders. Ceux qui tenaient la tribune utilisaient un langage qui rebutait les gens. Certains mĂȘme refusaient de s’exprimer. Ce qui facilitait la tĂąche des idĂ©ologues et soi-disant leaders. MalgrĂ© tout, la base usait parfois de son pouvoir de rejeter des motions venues d’en haut.

Les problĂšmes soulevĂ©s lors des rĂ©unions des commissions de rĂ©sidents, portaient sur des questions plus gĂ©nĂ©rales que celles qui Ă©taient dĂ©battues dans les bidonvilles. En gĂ©nĂ©ral, le rĂŽle des Cram Ă©tait de collecter toutes les informations utiles dans un quartier, puis d’aller occuper les maisons disponibles. Mais les obsessions du PRP-BR quant Ă  la « construction du parti Â» (le PCP, le MES, et l’UDP faisaient largement la mĂȘme chose) ne favorisaient pas vraiment l’unitĂ© d’action. En gĂ©nĂ©ral, l’action de ces groupes, qui fournissaient du papier pour les tracts, convoquaient les rĂ©unions, etc., avaient un effet nĂ©gatif sur les rĂ©sidents. DĂšs qu’ils avaient l’impression d’ĂȘtre tombĂ©s sous la coupe d’un groupe particulier, beaucoup s’en allaient.

Par ailleurs, l’action des commissions de rĂ©sidents Ă©tait amoindrie par la distance qui sĂ©parait les lieux de travail et les lieux d’habitation. Les commissions ouvriĂšres fonctionnaient le jour, les commissions de rĂ©sidents le soir. Les bidonvilles entourĂ©s de citĂ©s rĂ©sidentielles petites-bourgeoises (comme Ă  Cruz Quebrada, prĂšs de Lisbonne) Ă©taient souvent soumis Ă  la pression de leurs voisins. Une femme du bidonville de Falgueiro, par exemple, fut critiquĂ©e parce qu’elle ne pouvait pas payer son loyer.

Un grand nombre d’habitants entreprenaient de construire leurs propres maisons petit Ă  petit, mur aprĂšs mur, au-dessus de leurs masures en bois. Ils Ă©difiaient un mur un week-end, un autre le week-end suivant, et ainsi de suite, comme prĂšs d’Odivela, une des citĂ©s-dortoirs de Lisbonne. Les bidonvilles Ă©taient la Â« grande honte » du capitalisme portugais. Ils blessaient horriblement la vue, et tout le monde voulait leur suppression. Mais que mettre Ă  la place ? A quoi devaient ressembler les nouveaux quartiers ? De tels problĂšmes Ă©taient rarement dĂ©battus dans les assemblĂ©es. La paralysie de l’imagination Ă©tait universelle. Les problĂšmes de toutes sortes (liĂ©s au travail, Ă  la pauvretĂ© ou Ă  la drogue
) dans les nouveaux logements (lorsque les habitants en obtiendraient Ă©ventuellement un), baisseraient-ils d’intensitĂ©, ou seraient-ils simplement d’une nature diffĂ©rente ? Ces questions ne furent jamais dĂ©battues ouvertement, parce qu’elles n’étaient pas considĂ©rĂ©es comme pertinentes. Le silence de la gauche sur ce point Ă©tait assourdissant.

Les habitants des bidonvilles voulaient une solution rapide Ă  leurs problĂšmes. Mais aussi conserver leur culture, qui s’était construite pendant des dĂ©cennies. Les conditions dans lesquelles ils vivaient (sans eau, ni Ă©lectricitĂ©, ni Ă©gouts, avec toutes les contraintes qui en dĂ©coulaient dans un espace surpeuplĂ©) devaient changer, dans le bon sens bien sĂ»r. Mais comment et dans quel but ? Pour en faire « de meilleurs travailleurs », de sorte qu’ils produisent une plus-value augmentĂ©e ? Qu’ils partagent les idĂ©es de la classe dominante ? – comme cela transparaissait dans les divers programmes de l’« aide pour l’auto-construction ».

Au dĂ©but de juin 1975, la situation Ă©tait encore ouverte. La classe dirigeante Ă©tait toujours au pouvoir. Mais elle Ă©prouvait des difficultĂ©s Ă  maintenir sa loi. La classe ouvriĂšre (logĂ©e ou non) continuait d’exercer sa pression pour obtenir tout ce qu’elle pouvait, comme elle le pourrait et quand elle le pourrait.

Le machisme et le mouvement des femmes

Aucun exposĂ© sur le logement et les luttes urbaines ne serait complet sans parler des femmes. Dans les sociĂ©tĂ©s oĂč la plupart restent Ă  la maison, ce sont elles qui supportent le poids du mal-logement.

Je vais essayer de dĂ©crire leur condition de façon rĂ©aliste et sans faux optimisme, car elle est emplie de contradictions. Les luttes urbaines furent trĂšs positives. Les sentiments de joie et d’espoir qu’elles suscitĂšrent sont difficiles Ă  dĂ©crire. Elles avaient tant d’aspects : la libertĂ© dans les rues, la libertĂ© d’aller et de venir, de petits changements qui faisaient une grande diffĂ©rence dans la vie de tous les jours. Beaucoup de femmes ressentirent cette libertĂ©. Une femme de Tinturaria Portugalia, une entreprise de nettoyage Ă  sec, quand on lui demanda quel Ă©tait le plus grand changement qu’elle avait ressenti aprĂšs le 25 avril, rĂ©pondit : « Avant, j’étais enfermĂ©e chez moi. Je ne sais pas pourquoi. AprĂšs, je suis allĂ©e dans les rues, dans les manifestations. [
] Je ne puis dĂ©crire les joies que j’ai vĂ©cues depuis. » Mon ex-voisine, elle aussi, dĂ©bordait aussi de confiance dans l’avenir. Elle se mit Ă  me critiquer pour ne pas ĂȘtre allĂ© Ă  des manifestations auxquelles elle avait participĂ©. C’était lĂ  de vrais changements.

Mais cette mĂ©daille avait son revers. Les femmes restaient des citoyens de seconde classe, mĂȘme en 1975, l’« AnnĂ©e internationale de la Femme ». Avant le 25 avril, elles Ă©taient lĂ©galement dĂ©savantagĂ©es de bien des façons. Le divorce Ă©tait interdit. Les contraceptifs ne pouvaient ĂȘtre obtenus que sur ordonnance, et, de ce fait, n’étaient pas accessibles aux plus pauvres. La maternitĂ© et la fertilitĂ© Ă©taient largement glorifiĂ©es, dans le but de fournir des dirigeants Ă  la peau blanche et des soldats pour les colonies. Je me souviens clairement d’une femme de pĂȘcheur enceinte prĂšs de NazarĂ© (c’était avant le 25 avril) qui se tapotait le ventre, disant avec rĂ©signation : « C’est pour la guerre. » L’avortement Ă©tait illĂ©gal, mĂȘme quand la santĂ© de la femme Ă©tait en jeu. Les relations au sein du couple Ă©taient presque moyenĂągeuses. Un mari pouvait ouvrir les lettres de sa femme. Elle ne pouvait quitter le pays sans sa permission Ă©crite. Toutes les dĂ©cisions Ă©conomiques revenaient de droit au mari.

Les choses changĂšrent aprĂšs le coup d’Etat, mais on ne pouvait demander Ă  des officiers de l’armĂ©e de nourrir trop de sympathie pour les idĂ©es fĂ©ministes. Une campagne se dessina nĂ©anmoins en faveur de la lĂ©galisation du divorce, soutenue par le MDP et les CDE. La loi fut finalement modifiĂ©e, bien que l’avortement restĂąt illĂ©gal et les contraceptifs disponibles que sur ordonnance.

Un dĂ©cret fut rapidement promulguĂ© aprĂšs le 25 avril, qui disait que l’Etat serait dĂ©sormais responsable des enfants. « C’est la nationalisation des enfants », s’écria une femme qui faisait ses courses au marchĂ©. En fait, ce dĂ©cret retirait aux familles (et surtout au pĂšre) le droit de faire ce qu’elles voulaient de leur progĂ©niture, rĂ©primant les violences et les mauvais traitements Ă  leur encontre.

Les mĂšres de famille Ă©taient appelĂ©es Donas de casa (maĂźtresses de maison). Mais les hommes les prĂ©sentaient souvent, particuliĂšrement dans le Nord, comme les « patronnes ». Ce n’était pas que de la condescendance : c’était vrai en un sens limitĂ©. Mais cela n’empĂȘchait Ă©videmment pas l’usage courant de dĂ©signations insultantes : une femme qui couchait avec des hommes hors mariage Ă©tait une puta, tandis que l’homme qui faisait l’inverse Ă©tait un garanhĂŁo, un Ă©talon digne d’admiration.

Entre 1969 et 1974, le nombre de travailleuses augmenta rapidement, parce que beaucoup d’hommes devaient aller combattre en Afrique. Mais leurs salaires Ă©taient Ă©videmment moindres, et ils le restĂšrent aprĂšs le 25-avril. Dans les coopĂ©ratives aux alentours de Beja, les femmes travaillaient de 6 Ă  8 heures du matin Ă  la maison, puis elles allaient dans les champs, ramassant des olives, etc., de 19 Ă  22 heures, elles reprenaient leur mĂ©nage. Pourtant elles Ă©taient payĂ©es moins que les hommes, qui ne travaillaient que de 8 heures Ă  19 heures. Mais dans d’autres coopĂ©ratives, indĂ©pendantes, prĂšs de Lisbonne ou Ă  Setubal par exemple, les femmes recevaient le mĂȘme salaire pour leur travail.

Les habitudes machistes ont la vie dure. Les hommes justifiaient souvent leurs salaires supĂ©rieurs en prĂ©tendant que leur travail Ă©tait plus productif. Mais quand les femmes faisaient remarquer que le ramassage des olives Ă©tait une tĂąche que les hommes ne voulaient pas faire, l’argument de ces derniers s’effondrait. Ce genre de problĂšmes ne fut jamais vraiment rĂ©solu et le machisme persista.

Le 13 janvier 1975, un meeting se tint au Parc Eduardo VII, organisĂ© par le MLM (Mouvement de libĂ©ration des femmes). Il n’y avait qu’une dizaine de femmes qui brandissaient des affiches et des placards, mais cela dĂ©clencha une des pires contre-manifestations rĂ©actionnaires jamais vues dans le pays. Ces femmes dĂ©claraient notamment dans leur manifeste :

« Nous brĂ»lerons les objets qui sont des exemples ou des symboles de l’oppression des femmes. Nous dĂ©truirons, par exemple, le Code civil et le Code pĂ©nal du Portugal, qui ont force de loi aujourd’hui, ainsi que la lĂ©gislation du travail. Tous ces textes impliquent un statut d’infĂ©rioritĂ© de la femme, et sa sujĂ©tion Ă  l’homme. Nous brĂ»lerons les magazines pornographiques, qui prĂ©sentent le corps de la femme comme un objet sexuel ; les chiffons et les balais qui sont le symbole de l’esclavage domestique de la femme, comme les livres dans lesquels son image est prĂ©sentĂ©e d’une maniĂšre totalement dĂ©formĂ©e, crĂ©Ă©e par les hommes, et qui montrent tout ce qu’ils ont fait d’elles ; les couches en tant que symbole du mythe de la mĂšre-qui-fait-tous-les-sacrifices (le pĂšre fait la loi), qui exĂ©cute tous les travaux rebutants, qui passe des nuits sans sommeil ; les jouets qui, depuis le plus jeune Ăąge, montrent aux enfants, trĂšs clairement, les rĂŽles auxquels on les destine dans la sociĂ©tĂ©, selon qu’ils sont garçons ou filles, des jouets qui, chez les garçons, induisent l’agressivitĂ© et la violence (les mitraillettes, des tanks) et qui cantonnent les filles aux rĂŽles passifs de mĂšre et de femme au foyer (les poupĂ©es, les dĂźnettes). [
] Nous espĂ©rons que 1975, « AnnĂ©e internationale de la femme », sera au moins celle qui permettra d’attirer l’attention sur ces rĂ©alitĂ©s scandaleuses, et sur le fait que la moitiĂ© de la population mondiale (53 % au Portugal) est soumise (contrĂŽlĂ©e, dominĂ©e) simplement parce qu’elle est constituĂ©e de femmes. Â»

La manifestation annoncĂ©e reçut une publicitĂ© des plus triviales. A Capital (journal gĂ©nĂ©ralement sĂ©rieux) traita tout cela sur le mode de la plaisanterie, prĂ©voyant des soutiens-gorge brĂ»lĂ©s et mĂȘme « un strip-tease ». Les autres journaux ne furent Ă©videmment pas en reste. Chez les politiques, le MDM (Mouvement dĂ©mocratique des femmes, contrĂŽlĂ© par le PCP) dĂ©nonça violemment l’initiative. Le jour dit, des foules d’hommes se prĂ©sentĂšrent et vilipendĂšrent les manifestantes, se moquant d’elles et les provoquant. Elles n’échappĂšrent que d’extrĂȘme justesse Ă  de graves violences.

Dans son reportage, O Seculo Ilustrado du 17 janvier condamnait ces hommes :

« Ce sont probablement les mĂȘmes qui applaudissaient les victoires de Caetano, qui jetaient des pĂ©tales de fleurs sur le passage des [hiĂ©rarques du rĂ©gime], qui se rĂ©jouissaient des massacres perpĂ©trĂ©s aux colonies, qui informaient la Pide avec diligence, qui depuis un demi-siĂšcle approuvaient les lavages de cerveau et l’oppression et qui aujourd’hui manifestent avec opportunisme pour la dĂ©mocratie. Tous de bons dĂ©mocrates. »

Le MDM, bien qu’impliquĂ© dans des luttes fĂ©minines, prĂ©fĂ©rait dĂ©fendre la famille que de dĂ©battre des problĂšmes plus concrets rencontrĂ©s par les femmes. Il cantonnait les luttes Ă  des sujets qui, quoique importants pour les familles (comme les allocations familiales, les crĂšches, les jardins d’enfants, etc.), ne concernaient pas les femmes en tant que telles et ne remettaient pas en cause les rĂŽles qu’on leur assigne dans les sociĂ©tĂ©s de classe. AprĂšs ce malheureux Ă©pisode, des femmes radicales furent menacĂ©es et dĂ©couragĂ©es de poursuivre leur engagement. Tout un pan de la lutte pour l’émancipation fut ainsi bĂąillonnĂ©.

Notes

[1] Dans le Nord, 212 111 tenures prises ensemble ne couvraient que 332 353 hectares. Pour ceux qui ont un peu d’imagination, cela donnera une idĂ©e de la taille de la plupart des exploitations du Nord.

[2] Revolução, 6 décembre 1974.

[3] Revolução, 8 novembre 1974.

[4] Revolução, 24 janvier 1975.

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Article publié le 25 Sep 2020 sur Contretemps.eu