Avril 13, 2021
Par Archives Autonomie
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Ouf ! le gouvernement français vient de décider que le 19 Mars ne serait pas fête nationale ! Cela va permettre à beaucoup d’oublier, dans le secret de leurs consciences, leur appartenance passée à l’une des dernières armées coloniales en exercice. Évidemment cela fera marronner quelques nostalgiques. Tant pis pour eux ! Après tout, s’ils veulent des honneurs, la Mauritanie, le Tchad, la République Centrafricaine et le Shaba offrent encore quelques théâtres d’opérations présentables !

Que le gouvernement français se sente un peu morveux en cette affaire, on le comprend : on ne peut décemment commémorer une guerre opérée à l’encontre de gens que l’on courtise pour leur gaz, pétrole et autres exportations (dont les travailleurs émigrés). A tous égards, le silence s’impose !

Par contre on peut être quelque peu surpris par l’acharnement mis par certains à revendiquer cette date. La F.N.A.C.A. (Fédération Nationale des Anciens Combattants d’Afrique du Nord), représente assez bien l’opinion d’une certaine gauche en la matière et de toutes façons n’agit guère sans l’assentiment des “grands” partis (P.C.F. et P.S.). Cette revendication peut apparaître purement électoraliste et démagogique par le fait qu’elle concerne quelques dizaines de milliers de français aujourd’hui dans la force de l’âge. Nonobstant cet aspect de la question, nous dirons qu’en définitive elle nous apparaît bien plus comme le reflet d’une politique parfaitement cohérente. La “gauche” française porte la guerre d’Algérie comme une véritable croix !

Le P.S. tout d’abord qui ne peut guère oublier que c’est son propre secrétaire général — François Mitterrand — qui a inauguré la politique de répression appuyé par une S.F.I.O. (le P.S. de l’époque) quasi unanime (sauf les militants qui ont formé en 1958 le Parti Socialiste Autonome, puis le P.S.U. actuel). Le P.S. a eu dans cette affaire non seulement une politique de capitulation mais, bien plus, en gérant l’Etat capitaliste il s’en est montré un fer de lance encore plus féroce justifiant ainsi la malédiction traditionnelle de “chien de garde”. Les grandes féodalités socialistes se sont bâties à cette période. Ce sont toujours les mêmes hommes qui sont au pouvoir dans le parti. Nulle surprise donc ! Du P.C. on ne peut que rappeler le vote de pouvoirs spéciaux que les néo-staliniens repentis essayent aujourd’hui de justifier. Fondamentalement hostile à une insurrection qu’il ne pouvait contrôler, il s’est opposé par tous les moyens à la jonction entre les luttes des travailleurs français et algériens mais de surcroît a cloisonné (que dire : bétonné !) les rapports “internationalistes” qui auraient dû se développer en de telles circonstances,

Ceci dit, et les libertaires ?

Que peuvent-ils aujourd’hui dire de la guerre d’Algérie ?

L’on aborde là un problème épineux que les dernières publications sur ce thème ne sont pas près de résoudre.

Tout d’abord précisons les problèmes pour lesquels nous n’avons encore aucune donnée :

  • Le mouvement libertaire espagnol, après la débâcle de 1938-1939, s’est replié en partie en Afrique du Nord française. De nombreux documents attestent de la vitalité des sections et fédérations locales du M.L.E. en Algérie. Quelle a été l’attitude de ces camarades à partir de 1954 ? Ont-ils rejoints les rangs pieds-noirs, comme les militants communistes ? Quel contrôle les organisations exilées dans d’autres pays ont-elles pu exercer sur ces groupes ? On peut poser les mêmes questions à propos des quelques groupes se réclamant de (ou revendiqués par) la F.C.L, la F.A ou la C.N.T.F.
  • Le soutien au mouvement de libération nationale algérien n’a été admis que très lentement au sein du mouvement libertaire international. Par le fait qu’il était “national”, donc nationaliste, il fut de prime abord rejeté [1]. Ce n’est que vers la fin du conflit que l’internationalisme reprit en partie ses droits. Cette attitude s’est renouvelée périodiquement par la suite, notamment durant les années 70 en France à propos des revendications “nationales” des minorités de l’hexagone. Est-ce donc là une tare rédhibitoire de l’anarchisme que de ne concevoir l’internationalisme et la solidarité ouvrière que lorsque ceux-ci s’appliquent à des mouvements spécifiques (et encore !).
  • Aucune analyse sérieuse n’a été faite des mouvements anticolonialistes (car c’était d’abord cela la “guerre d’Algérie” !). On peut penser qu’il ne s’agit pas là d’une “erreur”. En fait, il semble bien que les libertaires n’aient guère eu de réflexion sérieuse sur le colonialisme lui-même (s’il y avait cette réflexion, il est probable que la première revendication avancée par les anarchistes espagnols aurait été l’indépendance immédiate du Maroc septentrional [2] — base de l’insurrection fasciste). En fait, en la matière, les anarchistes n’ont jamais dépassé une position oscillant entre l’humanisme primaire et la neutralité hypocrite.

Ces questions-critiques étant formulées, il ne nous faut pas tomber dans l’excès inverse. Quelques textes récents — et tranchant avec la littérature habituelle sur la guerre d’Algérie faite d’Histoire événementielle ou de mémoires de chefaillons — mettent en évidence le rôle des libertaires durant ces événements… ou le travestissent !

Le livre d’Hervé Hamon et de Patrick Rotman sur “Les porteurs de valises” est un sommet dans la falsification et l’interprétation tendancieuse. La “résistance française à la Guerre d’Algérie” se résume pour eux à l’action d’un quarteron de personnalités qui s’étaient — ou se sont — fait un nom dans le monde des arts ou de la politique : E. Bolo, S. Blumenthal, Henri Curiel, R. Davezies, Pablo, Spitzer et bien évidemment le sempiternel Francis Jeanson. L’action de ces réseaux de fourmis que furent les porteurs de valises du F.L.N. est réduite ici à une série d’actes individuels ou spectaculaires peu conformes à la réalité. Outre Jacques Charby présenté comme fils d’un militant libertaire, et un peu libertaire lui-même, seuls trois camarades ont droit de cité dans ce gotha. Tout d’abord André Bösiger, infatigable animateur du sans cesse renaissant mouvement libertaire genevois. Deux petites allusions à son action pages 143 et 333 pour quelqu’un qui a accueilli plusieurs dizaines de militants algériens et de déserteurs, franchi frontières et frontières, dépensé son énergie et sa santé pour l’internationalisme… Il est vrai que le personnage n’accepte ni les honneurs ni les interviews et que nos “historiens” n’ont pas cherché plus loin !

De même pour le camarade Guy Bourgeois, plaque tournante de la résistance dans la région du Centre-Est. Une vague allusion p. 59, pas de référence dans l’index biographique. Aucun intérêt ; il ne s’agit que d’un vague militant n’animant qu’une vague revue, pas du tout dans le vent !

Résistance de “personnalités” (nous oserons presque dire “résistance en dentelle” pour certains), les libertaires ne figurent pas dans cette “histoire”.

Que fut exactement l’internationalisme militant des libertaires face à la guerre d’Algérie ? Nous allons essayer de la préciser.

Il faut tout d’abord distinguer plusieurs périodes. L’histoire du mouvement anarchiste est, durant ces années, une succession de scissions et de naissances. A chaque nouvelle étape, de nouvelles attitudes, de nouvelles pratiques sont élaborées.

LA FÉDÉRATION COMMUNISTE LIBERTAIRE ET LA GUERRE D’ALGÉRIE (1954-1956)

Au Congrès de 1953, la F.A. s’était transformée en F.C.L. (à vrai dire, quelques temps après, à l’issue d’un référendum interne). Ce changement de sigle consacrait la victoire définitive du courant incarné par G. Fontenis sur les autres tendances (individualistes, pacifistes, partisans de la “Synthèse”…). Il voulait faire de l’organisation anarchiste un mouvement efficace, uni, cohérent. Les méthodes employées, certaines thèses développées restent très discutables encore aujourd’hui. Cependant, s’il est un domaine dans lequel les communistes-libertaires de la F.C.L. firent avancer la réflexion et payèrent de leurs personnes, c’est bien dans celui de la lutte contre la guerre d’Algérie.

Ce sont les évènements de Tunisie et du Maroc qui provoquèrent les prises de position fondamentales de la F.C.L. Ainsi, bien avant le déclenchement même de l’insurrection en Algérie, “Le Libertaire”, sous la signature de Fontenis, précise la notion de soutien critique aux luttes des peuples d’Afrique du Nord. Pour lui : “(elles) battent en brèche l’impérialisme sur une de ses positions essentielles (tant du point du vue économique que stratégique) et posent le problème de l’émancipation totale…”. Il précise plus loin : “En Tunisie, comme au Maroc, comme au Vietnam… la poursuite inéluctable des luttes des peuples contre l’occupant démasque peu à peu les intérêts particuliers des dirigeants officiels des partis nationalistes.., à la lutte des peuples toutes classes unies contre l’occupant, se substitue peu à peu la lutte des classes”.

C’est évidemment sur cette dernière notion que l’auteur insiste : “tandis que le prolétariat colonial prend conscience de ses intérêts propres, de leur nature révolutionnaire et de la nature révolutionnaire du combat qu’il poursuit seul.., plus ou moins vite selon le déroulement et les étapes particuliers de la lutte dans chaque pays, mais inexorablement.”

Cette prise de conscience doit se traduire par la formation “d’organisations nettement prolétariennes puis révolutionnaires, de partis axés sur la lutte de classes, dégagés des revendications nationalistes primaires, orientés vers la Révolution, pour la société communiste-libertaire”. Outre qu’on reconnaît là un thème classique de la F.C.L. (elle se dira couramment à partir de 1955 : “parti” révolutionnaire), Fontenis indique que des bases “objectives” existent déjà, et il cite le Parti Tudeh en Iran (qualifié quand même de “plus ou moins stalinien” !), les anarcho-syndicalistes du Quatémala, le M.T.L.D. (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques) en Algérie, la base du Néo-Destour en Tunisie. Dès lors “il appartient aux communistes-libertaires d’amener le plus rapidement possible (ces organisations) à une conscience révolutionnaire, la plus élevée possible, le but étant la formation de sections de l’I.C.L. (Internationale Communiste-Libertaire)”.

La notion de soutien critique est conçue d’une façon dynamique “en ce sens que les communistes-libertaires font le point, à chaque étape de la lutte, dénonçant les illusions, mettant en garde les masses contre les confusions, leur proposant un programme révolutionnaire véritable, analysant les caractères profonds de leurs luttes… en un mot se faisant un instrument efficace pour la prise de conscience révolutionnaire des masses coloniales…”.

L’ensemble de ces citations est extrait du “Libertaire” du 26 Août 1954, soit deux mois avant le début des “évènements” en Algérie. Ces positions resteront inchangées jusqu’à la disparition de la F.C.L.

La F.C.L. annonce en Octobre la création d’un Mouvement Libertaire Nord-Africain “après des assemblées tenues à Alger le 2 Septembre et le 3 Octobre”. Une adresse et toute une série de communiqués viendront concrétiser, dans les colonnes du “Libertaire”, l’existence de ce mouvement. Il est évidemment difficile d’estimer l’importance numérique de ce groupe, ni ses origines (français ou algériens ; le secrétaire semble avoir été un instituteur).

Dès le 4 Novembre, “Le Libertaire” titre : “L’AFRIQUE DU NORD : UN MÊME PEUPLE EN LUTTE CONTRE L’IMPÉRIALISME”. Le n°404, daté du 11 Novembre, est saisi en particulier pour un article repris en affiche (interdite aussi) intitulé “VIVE L’ALGÉRIE LIBRE” qui dénonce la répression et conclut “nous pouvons affirmer qu’une nouvelle guerre d’Indochine commence”. Deux colleurs d’affiches, Fontenis et Joulin, sont inculpés d’atteintes à la Sûreté extérieure de l’Etat. Ce ne sera qu’un début : 7 “Libertaire” seront saisis (outre le 404, les numéros 438 du 7 Juillet 1955, 441 du 3 Août 1955, 474 du 10 Avril 1966, 482 du 6 Juin 1956, 484 du 19 Juin 1956 et 485 du 26 Juin 1956). Les inculpations pour des articles toucheront plus d’une dizaine de numéros et plus d’une centaine de chefs d’accusation seront retenus. En Juillet 55, les principaux responsables de la F.C.L. auront été condamnés à 26 mois de prison avec sursis (13 pour Caron, 9 pour Fontenis, 4 pour Joulin) et la série de procès ne faisait que commencer ! “Le Libertaire” ayant disparu à cette date, il nous est difficile d’en faire un bilan définitif. Coston consulté à ce sujet indique dans son article sur Fontenis qu’il fut condamné à un nombre incalculable d’années de prison”. Sans commentaire !

Il faut dire que “Le Libertaire” ne mâche pas ses mots. Les communiqués d’informations sont regroupés sous une rubrique “Résistance” où l’armée française est souvent assimilée aux S.S./Gestapo, les harkis aux collabos (et de se réjouir lorsque l’un de ceux-ci est victime d’un attentat !). Les titres sont aussi éloquents : “LA PAIX FRANÇAISE C’EST LA PAIX DES CIMETIÈRES” (n°406), “LA POLICE-GESTAPO FRANÇAISE A L’ŒUVRE” (n°408), “MITTERRAND SÈME LA TERREUR” (411), “L’ÉTAT D’URGENCE N’Y FERA RIEN !, LE CHOIX IMPOSÉ PAR LES TRAVAILLEURS ALGÉRIENS AUX COLONS EXPLOITEURS RESTE TOUJOURS LA VALISE OU LE CERCUEIL !” (426), “UNE SEULE ISSUE : GRÈVE GÉNÉRALE AVEC OCCUPATION DES USINES ET CHANTIERS” (442), “C’EST LA PAIX DES CIMETIÈRES ET DES ORADOUR QUE VEULENT LES COLONS D’ALGÉRIE” (465), “NOUS NE FERONS PAS LA GUERRE AU PEUPLE ALGÉRIEN” (470)…

La F.C.L. tentera aussi d’avoir une action de masse contre la guerre en impulsant divers comités. En pratique cela ne conduira qu’à des regroupements avec d’autres organisations d’extrême-gauche. Mais étant donné la faiblesse du mouvement révolutionnaire en général à cette période, cela ne doit guère nous étonner.

Fin 1954, un Comité de Lutte anticolonialiste regroupe, outre la F.C.L. et le M.N.L.A., le P.C.I. (trotskystes), les Comités de Défense Sociale et d’Entraide, la Fédération Abondanciste Révolutionnaire, les Cahiers Maghrébins, Socialisme ou Barbarie, et des individualités dont D. Guérin et J. Berthelet (qui, par la suite, sera l’un des organisateurs des réseaux d’aide aux déserteurs). Un meeting prévu pour la fin Décembre est interdit ainsi qu’une manifestation pour commémorer la résistance antifasciste de Février 1934. L’audience du comité s’élargit au Parti Socialiste de Gauche (ex-Parti Socialiste Unitaire), à des militants du M.L.P. (chrétiens), Jeune République (chrétiens) ainsi qu’au sein des Auberges de Jeunesse. Des comités locaux sont créés (Macon, Paris 13°, Paris 19°, Alfortville). “Le Libertaire” publie aussi de nombreux témoignages de militants algériens victimes de brutalités. C’est à l’occasion d’un de ces articles, reproduit sous forme de tract et distribué le 1° Mai 1955 qu’un militant F.C.L. de Lille, P. Morain, est arrêté. Il sera condamné à un an de prison ferme après que le Parquet ait fait appel d’une condamnation de quatre mois ! Un comité P. Morain sera créé et regroupera, outre les signataires du Comité de lutte anticolonialiste, de nombreuses personnalités dont le Comité de Rédaction de “Libération” (le premier). Le Comité de lutte anticolonialiste voit le départ des trotskystes (eux aussi fortement touchés par la répression) et est transformé en Mouvement de Lutte anticolonialiste.

La répression asphyxie progressivement la F.C.L. Plus de 3.000.000 de Frs d’amendes, plus les coûts des saisies (à titre de comparaison, “Le Libertaire” est vendu 20 F et un numéro revient à 100.000 F.) amènent les quelques militants fidèles à Fontenis à suspendre la publication du “Libertaire”. L’annonce d’une revue “Le Partisan” ne semble pas avoir eu de suite.

L’hémorragie de militants au sein de la F.C.L. n’a pas été provoquée, semble-t-il, par ses prises de position en faveur des révolutionnaires algériens, mais par la série de déviations et d’erreurs commises dans d’autres domaines (participation à la campagne électorale de 1956…). Dans le domaine anticolonialiste,, il est aussi des ombres qui n’ont manqué, à l’époque, de déconcerter les militants. Ainsi, l’appui constant de la F.C.L. (et du P.C.I.) au M.N.A. de Messali Hadj. Que celui-ci ait pu apparaître comme plus révolutionnaire que l’organisation de cadres parachutés du Caire (Ben Bella…) L’erreur était possible, mais la persistance de ce soutien finit par devenir ambigüe. De même, certaines prises de position à l’emporte-pièce : le 24 Novembre 1955, “Le Libertaire” titre : “LIBÉRATION DE 57.000 RAPPELÉS : PREMIÈRE VICTOIRE. E. FAURE A PEUR DE LA COLÈRE POPULAIRE” (sic).

Ce qui est surprenant c’est aussi la relative indifférence du mouvement libertaire vis-à-vis de la répression qui s’abat sur la F.C.L. : les haines sont tenaces ! De même, les bons apôtres, catholiques de gauche et marxistes plus ou moins libéraux qui commencent seulement à réagir, ne lèveront pas le petit doigt ! Un seul meeting (le 25 Avril 1 956) les réunira (A. Breton — qui lui a soutenu la FCL depuis le début —, E. Morin, Daniel Renard, Yvan Craipeau). Il réunira 800 personnes. Ce sera le chant du cygne de la F.C.L.

LA FÉDÉRATION ANARCHISTE ET LA GUERRE D’ALGÉRIE (1953-1962)

L’organisation de “Synthèse” reconstituée en 1953 aura une position beaucoup plus souple que la FCL… au point que l’on peut se demander s’il y en eut une ! En fait, la F.A. ne s’engage guère que lorsqu’elle est directement concernée ! Du fait national algérien, de la lutte et de la répression, elle ne dira pas grand chose. Peu de choses en tout cas puisque “Le Monde Libertaire” ne fut jamais saisi (alors que l’Humanité,Libération,France Observateur, …et même l’Express le furent — sans parler du Canard Enchainé !).

Par contre, la F.A. adhère à un Comité des Organisations contre l’utilisation du contingent en Afrique du Nord, aux côtés des Auberges de Jeunesse, des Étudiants Socialistes, du Regroupement de la Gauche Etudiante… Cette initiative semble avoir eu un certain écho puisqu’elle subit les foudres de l’U.D.-C.G.T. de la Seine : “Les mouvements de jeunesse et les organisations se sont trouvé placés devant des propositions provocatrices émanant de groupements trotskystes et libertaires où pullulent les éléments policiers…”.

A l’intérieur de la F.A. la confusion est à son comble. Les B.I. (bulletins intérieurs) se font l’écho de débats stériles. Nous en donnerons ici un échantillon :

  • Prunier (B.I. de Juillet 19551 : “nous avons eu tort de croire à l’abolition des barrières nationales, confessionnelles, raciales. Nous pensons qu’il est plus fécond de travailler à dissiper les préjugés et à établir le droit humain sans patrie ni frontière — même de classe — que d’exploiter ces mêmes préjugés jusqu’à l’assassinat collectif… (l’accession à l’indépendance des pays d’Afrique du Nord) serait une rétrogradation évidente sur le plan de la culture et des mœurs”.
  • Barbé (Monde Libertaire, Juillet 1956) : “avant qu’il ne soit trop tard, exigeons la négociation avec l’Algérie.., car l’Algérie aurait tout à perdre de faire sa sécession… La vraie méthode pour arriver à la fin de cette pacification est celle que préconisent les libertaires : suppression des nationalismes et des frontières…”.
  • Groupe de Lille (B.I. n°29) : “Quant à la question du camarade P. “une insurrection est-elle en accord avec les principes libertaires ?” nous lui répondons franchement : non !”.

Le putsch gaulliste de 1958 amène la F.A. à adhérer provisoirement à un Comité d’Action Révolutionnaire qu’elle abandonne rapidement pour se rallier au Comité de Liaison et de Défense des Libertés, où siègent la S.F.I.O., l’U.G.S. (gauche socialiste), les Radicaux, la Ligue des Droits de l’Homme… Le dit Comité fera une unique apparition, dans les rues, lors de la manifestation du 28 Mai.

En 1960, elle préconisera l’abstention au référendum sur l’auto-détermination : “Vous refuserez l’escroquerie ! De Gaulle triche… Il sait que le peuple veut la Paix et réclame l’auto-détermination. Il exploite ce sentiment profond pour faire plébisciter son régime et imposer en Algérie un gouvernement fantoche qui poursuivra sous une forme plus moderne le régime colonial. En écartant la seule question claire et honnête : “Etes-vous pour ou contre l’indépendance du peuple algérien”, De Gaulle discrédite son référendum. Les politiciens veulent nous faire voter OUI ou NON. Voter c’est avaliser l’escroquerie. Une seule réponse à cette manœuvre grossière : l’Abstention”.

Quelques militants de la F.A. (dont M. Joyeux) signeront le Manifeste pour le droit à l’insoumission (ou Manifeste des 121) aux côtés de nombreux autres libertaires : Anne et Daniel Guérin, Louzon, Denais, Rosmer, Mayoux…

Certains de ses militants participeront aux réseaux d’aide au F.L.N. (dits Réseaux Jeanson), à Jeune Résistance. Ces engagements individuels ne peuvent cependant faire oublier la déliquescence de la majorité, perdue dans son discours a-nationaliste (et non antinationaliste !). On peut constater la même attitude chez Louis Lecoin et son journal “Liberté” (créé en 1958) : au nom du pacifisme on renvoie dos à dos les belligérants ! On pourra même lire dans le B.I. n.38 de la F.A : “De Gaulle est un moindre mal, mais le moindre mal est souvent le pire !”. Ce qui n’a pas dû beaucoup éclairer les militants de l’époque !

LES G.A.A.R., “NOIR ET ROUGE” ET LA GUERRE D’ALGÉRIE (1956-1962)

Créés par les dissidents de la dernière heure de la F.C.L., les Groupes Anarchistes d’Action Révolutionnaire sont d’emblée sensibilisés par le problème algérien. Mais sans audience et sans organe, il nous est difficile de cerner leurs positions et pratiques. En Mai 1958, ils prennent l’initiative d’un Comité d’Action Révolutionnaire qui regroupera le P.C.I., Socialisme ou Barbarie, Pouvoir Ouvrier, les Jeunesses Socialistes Autonomes (contrôlées par le PCI), les Jeunes Libertaires, le Mouvement Indépendant des A.J., la CNT…

Ce comité provoquera une mobilisation certaine de militants révolutionnaires et fit une apparition fracassante le 28 Mai. Il n’y eut pas de suite… sinon la scission du groupe ! Les partisans d’une “non-intervention” politique se regroupèrent autour de “Noir et Rouge”, les autres continuèrent quelques temps les GAAR, puis adhérèrent à la F.A. (1961).

On voit que, dans ces conditions, l’intervention de ce courant dans le débat comme dans l’action fut bien maigre ! Mais il faut préciser que c’est surtout au niveau de l’engagement que son apport fut important. Autour de G. Bourgeois, Ramet, Bösiger…

C’est aussi ce courant qui tirera de la lutte anticolonialiste les conséquences les plus originales. En 1965, l’Union des Groupes Anarchistes Communistes publiera sa “Lettre au mouvement anarchiste international” qui fait une large place aux luttes du Tiers-

Monde. Pour l’U.G.A.C., au-delà de la lutte nationale, le combat anticolonialiste est porteur d’éléments et de pratiques nouveaux. A terme, le Tiers-Monde risque de devenir le terrain essentiel des luttes. Les libertaires se doivent d’être présents comme composante du mouvement révolutionnaire. Option désintéressée et sincère, le “tiers-mondisme” de l’U.G.A.C. fit long feu. Une tentative éphémère de création d’un Front de Solidarité Internationale Révolutionnaire, la même année, échoua dans l’indifférence totale. La thèse de l’U.G.A.C. ne pouvait résister à la normalisation post-coloniale.

EN GUISE DE CONCLUSION

L’action ou la pensée libertaires pendant la Guerre d’Algérie n’ont pas provoqué de bouleversements ! Divisé entre une élite dirigiste et aux options étriquées (le M.N.A.), un marais (la F.A.) indifférent et une minorité aux objectifs utopiques, il ne pouvait guère aller au-delà. Comme dans beaucoup de domaines, le mouvement libertaire n’était pas prêt, sa réflexion insuffisante, ses militants non suffisamment aguerris. L’engagement individuel des uns et des autres, s’il a représenté une contribution non négligeable à l’internationalisme, n’a pu permettre une prise de conscience réelle et ceci tout à la fois tant à l’intérieur du mouvement lui-même que vis-à-vis des peuples en luttes. Notre absence sur tous les grands fronts de lutte n’est, dans ces conditions, nullement un hasard.




Source: Archivesautonomies.org