Novembre 19, 2020
Par ACTA
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La guerre de Corée, dont l’histoire demeure encore largement méconnue, a débuté il y a 70 ans. Dans le sillage de la Seconde Guerre Mondiale et à l’aube de la Guerre Froide, l’armée américaine y est intervenue avec plus de 300 000 soldats afin d’endiguer l’expansion communiste en Asie, subissant l’une de ses plus cinglantes débâcles au prix de pertes humaines considérables. L’article qui suit explique comment la représentation de cette guerre a été peu à peu transformée par les élites états-uniennes jusqu’à construire le mythe d’une « victoire » exemplaire. Cette opération idéologique, fondée en particulier sur la dissimulation des massacres de civils dont s’étaient rendues coupables les troupes américaines, a permis à Washington de légitimer ses interventions militaires ultérieures. Ce qui est ainsi mis en lumière, de la Corée à l’Irak en passant par le Vietnam, c’est la centralité du mensonge dans la politique impérialiste – qu’il s’agisse de la justification de la guerre, de son déroulement même, ou de sa perception rétroactive.

Cette année marque le 70ème anniversaire du début de la guerre de Corée, dont les responsables politiques à Washington n’ont strictement rien appris. Près de 40 000 soldats américains sont morts dans ce conflit qui aurait dû vacciner définitivement la nation contre la folie des interventions étrangères. Au lieu de cela, la guerre a été redéfinie rétroactivement. Comme l’a déclaré Barack Obama en 2013, « cette guerre n’était pas un match nul, la Corée était une victoire ».

La guerre a commencé le 25 juin 1950 avec ce que Harry Truman a qualifié d’invasion surprise de l’armée nord-coréenne qui a franchi la ligne de démarcation d’avec la Corée du Sud conçue après la Seconde Guerre mondiale. Mais le gouvernement américain avait été largement averti de l’imminence de l’invasion. Selon le regretté Justin Raimondo, fondateur du site antiwar.com, le conflit a en fait commencé par une série d’attaques des forces sud-coréennes, aidées par l’armée américaine : « De 1945 à 1948, les forces américaines ont assisté le président sud-coréen Syngman Rhee dans une spirale meurtrière qui a fait des dizaines de milliers de victimes : la campagne anti-insurrectionnelle s’est notamment illustrée à Kwangju et sur l’île de Cheju-do, où 60 000 personnes ont été tuées par les forces de Rhee soutenues par les États-Unis ».

L’armée nord-coréenne a rapidement mis en déroute les forces sud-coréennes et américaines. Une débâcle complète a été évitée après que le général Douglas MacArthur ait organisé un débarquement de troupes américaines à Inchon. Une fois pris le dessus sur les forces nord-coréennes, MacArthur était déterminé à pousser son avantage vers le nord, sans tenir compte du danger de provoquer une guerre beaucoup plus large.

Au moment où les forces américaines ont repoussé l’armée nord-coréenne au-delà la frontière entre les deux Corée, environ 5 000 soldats américains avaient été tués. Le Pentagone avait été prévenu à plusieurs reprises que les Chinois interviendraient si l’armée américaine s’aventurait trop près de la frontière chinoise. Mais l’euphorie qui a suivi Inchon a fait perdre toute rationalité et a noyé les voix au sein de l’armée qui avertissaient d’une catastrophe. Un colonel de l’armée américaine a réagi à un briefing, tenu à Tokyo en 1950, sur la situation de la Corée en déclarant : « They’re living in a goddamn dream land ».

L’attaque militaire chinoise a entraîné la plus longue retraite de l’histoire des forces armées américaines – une débâcle à laquelle il est fait allusion dans le film de Clint Eastwood, Heartbreak Ridge, en 1986. En 1951, la guerre de Corée était devenue intensément impopulaire aux États-Unis – plus impopulaire que ne l’a jamais été la guerre du Vietnam. Au moins, cette guerre – que Truman insistait pour qualifier à tort d’opération policière – a détruit la présidence de l’homme qui l’avait lancée. Au moment où un cessez-le-feu a été signé au milieu de l’année 1953, près de 40 000 Américains avaient été tués dans un conflit qui s’est achevé sur des frontières similaires à celles du début de la guerre.

Le plus grand désastre de la guerre de Corée est peut-être le fait que des intellectuels et des experts en politique étrangère ont réussi à redéfinir le conflit coréen comme une victoire américaine. Comme l’a noté Derek Leebaert, professeur à l’université de Georgetown, dans son livre Magic and Mayhem, « ce qui avait été considéré comme une impasse sanglante s’est auto-transformé aux yeux de Washington ; dix ans plus tard, c’est devenu un exemple de guerre limitée réussie. Déjà au milieu des années 1950, l’opinion de l’élite commençait à supposer qu’il s’agissait d’une victoire ». Leebaert explique : « Les représentations de victoire en Corée ont façonné la décision d’escalade en 1964-65, contribuant à expliquer pourquoi l’Amérique a poursuivi une guerre d’usure ». Pire encore, l’idée que « “l’Amérique n’a jamais perdu une guerre” est restée dans le mythe national, et la notion de “victoire” en Corée est devenue une justification pour voir grand [going big] au Vietnam ». Mais comme l’a noté Leebaert, « au Vietnam, [l’armée américaine] a oublié tout ce qu’elle avait appris en termes de contre-insurrection y compris en Corée ».

Lorsque les médias américains ont évoqué le 70ème anniversaire du début de la guerre en juin dernier, ils n’ont prêté aucune attention à son côté sombre. Les médias ont ignoré ce qui est peut-être la leçon la plus importante de la guerre : le gouvernement américain dispose d’une influence quasi illimitée pour cacher ses propres crimes de guerre.

Pendant la guerre de Corée, les Américains ont été inondés de déclarations officielles selon lesquelles l’armée prenait toutes les mesures possibles pour protéger les civils innocents. Comme les maux du communisme allaient de soi, peu de questions se sont posées sur la manière dont les États-Unis contrecarraient l’agression rouge. Lorsqu’une sous-commission du Sénat américain constituée en 1953 par le sénateur Joseph McCarthy a enquêté sur les atrocités de la guerre de Corée, la commission a explicitement déclaré que « les crimes de guerre étaient définis comme les actes commis par les nations ennemies ».

En 1999, quarante-six ans après le cessez-le-feu en Corée, l’Associated Press a révélé un massacre de réfugiés coréens à No Gun Ri en 1950. Les troupes américaines ont chassé les Coréens de leur village et les ont forcés à rester sur un remblai de chemin de fer. À partir du 25 juillet 1950, les réfugiés ont été pris pour cible par des avions américains et des mitrailleuses durant trois jours. Des centaines de personnes, pour la plupart des femmes et des enfants, ont été tuées. L’histoire révélée en 1999 par l’Associated Press a été largement dénoncée par les politiciens américains et certains médias comme une calomnie visant à salir les troupes américaines.

Le Pentagone a promis une enquête exhaustive et, en janvier 2001, a publié un rapport de 300 pages prétendant prouver que les meurtres de No Gun Ri n’étaient qu’une « malheureuse tragédie » causée par des soldats à la gâchette facile effrayés par l’approche de réfugiés.

Bill Clinton a fait part de son « regret que des civils coréens aient perdu la vie à No Gun Ri ». Dans une interview, on lui a demandé pourquoi il a utilisé le mot « regret » au lieu du mot « excuse ». Il a déclaré : « Je crois que les personnes qui ont examiné la question ne pouvaient pas conclure qu’il y avait eu un acte délibéré, décidé à un niveau suffisamment élevé dans la hiérarchie militaire, pour reconnaître qu’en effet, le gouvernement avait participé à quelque chose de terrible ». Clinton a précisé qu’il n’y avait aucune preuve de « faute suffisamment élevée dans la chaîne de commandement de l’armée pour affirmer que le gouvernement était responsable ».

Mais les atrocités commises contre les civils étaient connues des troupes américaines 50 ans auparavant. Comme Charles Hanley, Sang-Hun Choe et Martha Mendoza l’ont noté dans leur livre de 2001, The Bridge at No Gun Ri, le Pentagone « a retiré en 1952 son soutien officiel à One Minute to Zero de la RKO, un film sur la guerre de Corée dans lequel un colonel de l’armée joué par l’acteur Robert Mitchum ordonne des tirs d’artillerie sur une colonne de réfugiés ». Le Pentagone s’est inquiété du fait que « cette séquence pouvait être utilisée pour de la propagande anti-américaine » et a interdit la diffusion du film sur les bases militaires américaines.

En 2005, Sahr Conway-Lanz, doctorant de l’Université de Harvard, a découvert aux Archives nationales une lettre de l’ambassadeur américain en Corée, John Muccio, envoyée au secrétaire d’État adjoint Dean Rusk le jour du début du massacre de No Gun Ri. Muccio a résumé la nouvelle orientation politique issue d’une réunion entre l’armée américaine et des responsables sud-coréens : « Si des réfugiés arrivent depuis le nord vers les lignes américaines, ils recevront des tirs d’avertissement, et s’ils persistent à avancer, ils seront abattus ». Cette nouvelle politique a été communiquée par radio aux unités de l’armée le matin du début du massacre de No Gun Ri. L’armée américaine craignait que les troupes nord-coréennes ne se cachent parmi les réfugiés. Le Pentagone a d’abord affirmé que ses enquêteurs n’avaient jamais vu la lettre de Muccio, alors qu’elle se trouvait dans le dossier de recherche spécifique utilisé pour son rapport.

Le livre de Conway-Lanz en 2006 intitulé Collateral Damage : Americans, Noncombatant Immunity, and Atrocity after World War II, cite une histoire officielle de la marine américaine des six premiers mois de la guerre de Corée, où la politique de mitraillage des civils est qualifiée de « tout à fait défendable ». Dans une histoire officielle de l’Armée de terre on trouve noté que « finalement, il a été décidé de tirer sur tous ceux qui bougeaient la nuit ». Un rapport pour le porte-avions USS Valley Forge justifiait l’attaque de civils parce que l’Armée insistait sur le fait que « les groupes de plus de huit à dix personnes devaient être considérés comme des troupes, et devaient être attaqués ».

En 2007, l’armée a communiqué son premier démenti : « aucune politique prétendant autoriser les soldats à tirer sur les réfugiés n’a jamais été promulguée aux soldats sur le terrain ». Mais l’Associated Press a révélé d’autres éléments compromettants provenant des archives américaines : « plus d’une douzaine de documents – dans lesquels des officiers américains de haut rang déclarent par exemple aux troupes que les réfugiés sont “une proie facile”, et leur ordonnent de “tirer sur tous les réfugiés qui traversent la rivière” – ont été trouvés par l’AP dans les dossiers archivés des enquêteurs après l’enquête de 2001. Aucun de ces documents n’a été divulgué dans le rapport public de 300 pages produit par l’armée ».

Un ancien pilote de l’armée de l’air a déclaré aux enquêteurs que son avion et trois autres avaient mitraillé des réfugiés au moment du massacre de No Gun Ri ; le rapport officiel affirme que « les pilotes interrogés… ne savaient rien de ces ordres ». Des preuves d’autres massacres comme celui de No Gun Ri ont également fait surface. Le 1er septembre 1950, le destroyer USS DeHaven, sur l’insistance de l’armée, « a tiré sur un camp de réfugiés en bord de mer à Pohang, en Corée du Sud. Les survivants disent que 100 à 200 personnes ont été tuées ».

Le massacre en masse de civils est devenu une procédure de routine après l’intervention de l’armée chinoise dans la guerre de Corée à la fin de l’année 1950. MacArthur a parlé de transformer le territoire nord-coréen en un « désert ». L’armée américaine a finalement « élargi sa définition d’une cible militaire à toute structure pouvant abriter des troupes ou des équipements ennemis ». Le Général Curtis LeMay a résumé les choses de la manière suivante : « Nous avons brûlé toutes les villes de Corée du Nord… et certaines de Corée du Sud aussi ». Un million de civils ont possiblement été tués pendant la guerre. Une commission pour la vérité et la réconciliation du gouvernement sud-coréen a mis au jour de nombreuses atrocités qui n’avaient pas été signalées auparavant et a conclu que « les troupes américaines ont tué des groupes de civils sud-coréens à 138 reprises pendant la guerre de Corée », comme l’a rapporté le New York Times.

La vérité retardée est une vérité désamorcée. La stratégie du Pentagone sur les atrocités de la guerre de Corée a fonctionné parce qu’elle a laissé les faits aux historiens, non aux décideurs politiques. La vérité sur No Gun Ri a finalement éclaté – dix présidences plus tard. Plus dommageable encore, les règles d’engagement pour le meurtre de civils coréens ont été dissimulées pendant quatre autres guerres américaines. Si la politique d’assassinat des réfugiés coréens avait été révélée pendant cette guerre, cela aurait pu réduire le nombre de meurtres similaires au Vietnam (dont beaucoup n’ont été révélés que des décennies plus tard).

Pete McCloskey, ancien membre du Congrès et vétéran décoré de la guerre de Corée, a averti : « le gouvernement mentira toujours sur les questions embarrassantes ». De fait, les mêmes manigances imprègnent les autres guerres américaines. Le secret et la tromperie qui entourent les guerres américaines ont eu des conséquences catastrophiques au cours de ce siècle. L’administration Bush a exploité les attaques du 11 septembre pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003, et ce n’est qu’en 2016 que le gouvernement américain a révélé des documents démontrant le rôle du gouvernement saoudien dans le financement des pirates de l’air du 11 septembre (dont 15 sur 19 étaient des citoyens saoudiens). Le Pentagone a couvert la grande majorité des assassinats de civils irakiens jusqu’à ce que Bradley Manning et WikiLeaks ne les dévoilent en 2010. Il est très probable que les dossiers du gouvernement américain sur son intervention syrienne, confuse et contradictoire, contiennent de nombreuses preuves de duplicité et de massacre intentionnel de civils.

Lorsque des politiciens ou des généraux semblent vouloir entraîner les États-Unis dans une nouvelle intervention étrangère, rappelez-vous que la vérité est généralement la première victime. Il est naïf de s’attendre à ce qu’un gouvernement qui tue imprudemment des masses de civils mène une enquête honnête sur lui-même et déclare sa culpabilité au monde entier. L’auto-gouvernement est un mirage si les Américains ne reçoivent pas suffisamment d’informations pour juger les meurtres commis en leur nom.

Jim Bovard

Article initialement publié en anglais sur CounterPunch




Source: Acta.zone