FĂ©vrier 12, 2021
Par Dijoncter
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Armes de « contrĂŽle des foules Â» par excellence, les gaz lacrymogĂšnes semblent ĂȘtre devenus l’un des outils privilĂ©giĂ©s du maintien de l’ordre contemporain. Leur usage dans le cadre de manifestations publiques s’est systĂ©matisĂ© ces derniĂšres annĂ©es, au point que l’image de rassemblements noyĂ©s sous les gaz semblent ĂȘtre devenue la norme.

Comment les gaz devinrent le poison favori des suprémacistes blancs

Par Anna Feigenbaum

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Unai Aranceta, Ferdinand Cazalis et Elvina Le Poul

Texte original : « How Tear Gas Became the White Supremacist’s Favorite Poison Â», Mother Jones, 8 juin 2020.

Aux États-Unis, la rĂ©pression des mouvements Black Lives Matter a apportĂ© une nouvelle illustration de l’usage disproportionnĂ© que la police fait de ses armes, en particulier lorsqu’il s’agit d’étouffer les revendications des groupes les plus discriminĂ©s. Mais alors que l’expĂ©rience des effets des gaz est de plus en plus partagĂ©e, leur histoire, qui plonge ses racines dans la PremiĂšre Guerre mondiale puis dans la gestion coloniale, reste souvent mĂ©connue.

Le devoir d’un⋅e « vrai⋅e AmĂ©ricain⋅e Â» est « la protection du pays contre tout danger extĂ©rieur, qu’il soit ou non le fait d’étranger⋅es Â». Cette dĂ©claration du gĂ©nĂ©ral Amos Fries, prononcĂ©e il y a de cela cent ans, rappelle beaucoup les tweets de Donald Trump. Ayant pris la tĂȘte du dĂ©partement de la Guerre chimique (CWS – Chemical Warfare Service) des États-Unis aprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale, Fries a contribuĂ© Ă  faire passer les gaz lacrymogĂšnes du statut d’arme de guerre Ă  celui de technologie de maintien de l’ordre la plus populaire au monde.

AprĂšs le traitĂ© de Versailles, de nombreuses armes chimiques dĂ©veloppĂ©es pour les champs de batailles ont Ă©tĂ© renommĂ©es et rĂ©utilisĂ©es dans le domaine civil. Pour le gĂ©nĂ©ral, les gaz de combat Ă©taient l’arme amĂ©ricaine par excellence. Ils Ă©taient Ă  la fois un symbole de la persĂ©vĂ©rance des troupes pendant les batailles et un emblĂšme de l’industrie moderne, mettant en Ă©vidence la synergie entre guerre et science. En 1924, dans un discours radiodiffusĂ© Ă  l’occasion de la commĂ©moration de l’armistice, Fries dĂ©clara : « Aujourd’hui, l’ampleur avec laquelle la chimie est utilisĂ©e pourrait presque constituer un baromĂštre du degrĂ© de civilisation d’un pays. Â» Les prĂ©paratifs d’un nouvel accord international bannissant l’utilisation des armes chimiques Ă©taient alors en bonne voie. Fries savait que si l’utilisation des agents chimiques Ă©tait prohibĂ©e en temps de guerre, cela signifierait sans doute la fin du dĂ©partement de la Guerre chimique – et de sa florissante carriĂšre en temps de paix.

Il fallait agir rapidement et se montrer persuasif. L’officier perçut le fort potentiel des gaz lacrymogĂšnes pour le maintien de l’ordre et l’administration coloniale. C’était pour lui la technologie idĂ©ale pour le maintien au pouvoir des riches dirigeant·es blanc·hes. Fries est alors « fermement convaincu qu’aussitĂŽt que les forces de l’ordre et les administrateurs coloniaux se seront familiarisĂ©s avec l’utilisation des gaz comme moyen de maintenir l’ordre et le pouvoir, il y aura une telle diminution des troubles sociaux violents et des soulĂšvements sauvages que cela Ă©quivaudra Ă  leur disparition Â».

Pendant les annĂ©es 1920 et 1930, le dĂ©partement de la Guerre chimique et les fabricants ont Ă©coulĂ© leurs produits dans les services de police, la Garde nationale, les prisons et les entreprises de sĂ©curitĂ© privĂ©es – un point de bascule vers ce qu’on appelle aujourd’hui la « militarisation de la police Â». Au moyen de rĂ©clames dans des revues spĂ©cialisĂ©es, d’interventions radio et de reportages, Fries a travaillĂ© avec un rĂ©seau d’avocats et de publicitaires pour promouvoir les gaz lacrymogĂšnes comme une solution Ă  la fois accessible et acceptable aux yeux des mĂ©dias lors des manifestations. L’impact psychologique du gaz lacrymogĂšne distingue en effet ce dernier des armes Ă  feu, comme l’explique un article paru dans Gas Trade Record : « Les gaz lacrymogĂšnes paraissent admirablement adaptĂ©s Ă  l’extraction d’un individu dans une foule
 Il est plongĂ© dans un Ă©tat oĂč il ne peut penser Ă  rien d’autre qu’à soulager sa souffrance. Dans de telles conditions, une armĂ©e se dĂ©sintĂšgre et une foule s’évapore ; elle devient une ruĂ©e aveugle cherchant Ă  s’éloigner de la source de torture. Â»

Par la torture sensorielle, les gaz lacrymogĂšnes forcent Ă  battre en retraite, ce qui leur donnait une valeur nouvelle au sein d’un marchĂ© coincĂ© entre les balles et les matraques. En outre, les policier·es pouvaient dĂ©sormais disperser une foule avec « un minimum de publicitĂ© indĂ©sirable Â». Contrairement aux traces de sang et aux hĂ©matomes, les gaz lacrymogĂšnes s’envolent, et leurs dĂ©gĂąts s’avĂšrent beaucoup moins visibles Ă  la surface de la peau ou d’une pellicule de camĂ©ra.

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Tout au long des annĂ©es 1930, les responsables coloniaux ont perpĂ©tuĂ© encore et encore une forme de publicitĂ© mensongĂšre professant que le gaz lacrymogĂšne Ă©tait inoffensif et ne causait aucune blessure tenace, et leur projet a gagnĂ© en crĂ©dibilitĂ© scientifique au cours du siĂšcle. Tandis que les traitĂ©s internationaux interdisant le recours aux armes chimiques dans les contextes de guerre Ă©taient jugĂ©s dignes d’ĂȘtre dĂ©battus, il n’était absolument pas question dans ces documents des abus Ă©ventuels ou des usages excessifs du gaz lacrymogĂšne par les policier·es. Bien au contraire, le gouvernement britannique rĂ©pĂ©tait Ă  l’envi que son emploi plaçait les autoritĂ©s coloniales au-dessus de toute critique, et dĂ©tournait la rĂ©pression des civil·es dissident·es en Ă©lĂ©ment de propagande affichant la clĂ©mence de l’empire.

Le ministĂšre des Affaires intĂ©rieures britannique finit par se laisser persuader et autorisa l’usage des gaz lacrymogĂšnes selon la rĂ©glementation coloniale. À la fin des annĂ©es 1930, le gaz lacrymogĂšne s’était imposĂ© comme l’« arme humaniste Â» de prĂ©dilection. Le discours de prĂ©caution qui conseillait d’abord de ne l’utiliser que dans les cas extrĂȘmes, lorsque les armes Ă  feux sont sur le point d’ĂȘtre employĂ©es, devint obsolĂšte. À l’inverse, on conseillait aux soldats coloniaux de tirer les gaz plus tĂŽt, en grande quantitĂ©, et de protĂ©ger la police en la tenant Ă  distance et en lui fournissant des masques Ă  gaz.

Au cours de cette pĂ©riode, le gaz lacrymogĂšne Ă©tait intimement liĂ© Ă  la capacitĂ© de l’État Ă  refuser de rĂ©pondre aux revendications populaires. Sa double fonction de force physique –dispersante – et psychologique – dĂ©mobilisante – est telle qu’elle permet de contenir facilement une partie de la rĂ©sistance civile s’exprimant contre de nouvelles rĂšgles et rĂ©glementations. En outre, comme ces armes pouvaient dĂ©sormais ĂȘtre utilisĂ©es lĂ©galement Ă  l’encontre de manifestant·es pacifiques ou passif·ves afin qu’iels aient « l’air idiot Â», les autoritĂ©s n’étaient plus aussi menacĂ©es par les nouvelles formes d’action collective non violente. Le gaz lacrymogĂšne est devenu un outil de rĂ©fĂ©rence – non seulement pour neutraliser les masses, mais Ă©galement pour saper sciemment les actes de dĂ©sobĂ©issance civile.




Source: Dijoncter.info