Juillet 7, 2021
Par La Brique
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Brecht Jours Commune jardin plantes2Les 150 ans de la Commune, une commĂ©moration musĂ©ale ? Une nouvelle page de folklore militant, en souvenir d’un passĂ© qui ne finit pas de mourir ? Ce serait oublier que, selon notre actuel prĂ©sident, « Versailles, c’est lĂ  oĂč la RĂ©publique s’est rĂ©fugiĂ©e lorsqu’elle Ă©tait menacĂ©e Â» 1. Les Versaillais, macron nous le confirme, sont bien toujours lĂ . L’antagonisme est de plus en plus net. L’ennemi s’avance d’un pas sĂ»r. À nous donc de nous instruire auprĂšs de cet Ă©vĂ©nement oĂč l’heure n’était plus aux faux-semblants. À Lille, une reprĂ©sentation militante de la piĂšce de Brecht Les jours de la Commune nous y a aidĂ©.

« Les choses ne restent pas ce qu’elles sont Â»

MontĂ©e initialement – en trois jours – pour le festival Les mauvais jours finiront, reportĂ©e pour cause de Covid, la piĂšce a finalement Ă©tĂ© jouĂ©e le mardi 8 juin dans le dĂ©cor spectaculaire du jardin des plantes Ă  Lille sud, par un ensemble de 15 comĂ©dien.nes. Une allĂ©e de pierre fait office de siĂšges, un pont avec une sorte d’autel, au fond de l’allĂ©e, figure les remparts oĂč se battent les prolĂ©taires et les salons oĂč s’affairent les bourgeois. Tout au bout de la perspective, le bĂątiment majestueux du lycĂ©e Baggio, dont on prend soudain conscience quand un des personnages nous parle d’occupation des lieux publics, nous rappelle que l’idĂ©e de ce spectacle est nĂ©e pendant l’occupation du thĂ©Ăątre Sebastopol par les interluttant.es. À l’arriĂšre-plan, des passant.es, des joggeurs, un piĂštre saxophoniste et d’autres petits faits incongrus apportent un contre-point discret, comme dans un vieux film comique.

La mise en scĂšne, trĂšs dynamique, mĂ©lange les styles : scĂšne comique de bourgeois.es qui fuient la capitale sous l’effet de la menace rouge, danse des prolĂ©taires ayant brisĂ© leurs chaĂźnes, conversation entre une militante et une boulangĂšre oĂč la question des rapports entre travail intellectuel et manuel se trouve posĂ©e, scĂšnes chorales, comĂ©dien.nes dissĂ©minĂ©.es dans le public, oĂč c’est parfois l’effet comique du bordel inorganisĂ© qui ressort, parfois au contraire le sĂ©rieux et la grandeur des paroles qui frappent. D’un cĂŽtĂ©, quelques figures bouffones (Thiers, Bismarck
 ) sont identifiĂ©es et moquĂ©es. De l’autre, c’est la masse non pas anonyme mais sans cesse changeante du peuple. Leçon trĂšs fidĂšlement communiste : l’histoire n’est pas faite par les grands personnages, mais par les masses. La piĂšce qui, Ă  la lecture, pouvait sembler pesante, devient vivante, et des phrases que nous avions mal lues s’imposent Ă  nous, avec cette brutalitĂ© et cette concision qui caractĂ©risent Brecht : « je ne parle pas de toi et de moi, je disais : nous. Nous, c’est davantage que toi et moi Â».

La piĂšce approche de la fin. Une comĂ©dienne se tourne vers le public et s’adresse Ă  nous : « Et si nous sommes abattu.es ce sera Ă  cause de notre douceur. Instruisez-vous auprĂšs de l’ennemi Â». Et l’on se prend Ă  craindre d’ĂȘtre encore bien trop doux et douce pour ce monde.

« Affrontez la violence du monde / Avec une violence encore plus grande Â»

Brecht, le dramaturge communiste allemand, Ă©crit les Jours de la Commune en 1949, Ă  son retour en RDA.

La question principale de la piĂšce porte sur la violence rĂ©volutionnaire. La Commune tient ferme Ă  ses principes : ne pas s’engager dans une stratĂ©gie de la terreur, ne pas reprendre les mĂ©thodes (exĂ©cution d’otages) dont font preuve les ennemis. Delescluze, dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la Guerre, le dit dans les mots de Brecht : « RĂ©futez cette vieille idĂ©e que la justice a besoin du sang Â». Il ne s’agit pas ici d’une question morale. La question est celle de la sĂ©paration : comment les « nouveaux temps Â» peuvent-ils mettre fin au monde ancien ? La vertu peut-elle triompher par la seule force de l’exemple ? Faut-il se rĂ©soudre Ă  crĂ©er le nouveau monde avec les moyens de l’ancien, au risque, bien avĂ©rĂ© (en 1949, on appelle ça l’URSS), de finir par recrĂ©er l’ancien monde par contamination ? Brecht a manifestement fait son choix : « Je croyais que nous ne voulions pas nous salir les mains ? demande un personnage. «  Oui. Mais dans ce combat il ne peut y avoir que des mains sanglantes ou des mains coupĂ©es. Â» Puisse cette leçon nous servir.

Brecht Jours Commune jardin plantes1

Maxime SĂ©chaud, metteur en scĂšne : « Le texte parle de ce qu’on vit dans un mouvement social Â»

LB : Pourquoi mettre en scĂšne cette piĂšce, pourquoi maintenant ? Comment ça s’est fait ?

M : J’avais dĂ©jĂ  montĂ© cette piĂšce (Ă  l’arrache) il y a deux ans, Ă  Vieille-Église (62), prĂšs d’Audruicq, oĂč se trouve ma compagnie, le ThĂ©Ăątre de l’ordinaire. Cette piĂšce n’est jamais jouĂ©e. Moi j’aime beaucoup Brecht (j’ai dĂ©jĂ  mis en scĂšne les Fusils de la mĂšre Carrar). Mais aujourd’hui, les gens prĂ©fĂšrent ses piĂšces moins didactiques. « Didactique Â», pour les gens de la « culture Â», c’est un gros mot. Le didactisme pour beaucoup reste trop direct, pas assez dĂ©calĂ©, pas assez esthĂ©tisant. Presque plus de l’ordre du tract politique que d’une « oeuvre Â».

Anniversaire de la Commune oblige, j’avais trĂšs envie de proposer quelque chose. Le Festival Les mauvais jours a acceptĂ© la proposition. Et on a refait ça ici Ă  Lille, dans des conditions compliquĂ©es par le covid, avec des personnes qui prenaient part Ă  l’occupation du thĂ©Ăątre Sebastopol. Il y a plusieurs comĂ©dien.nes dont c’était la premiĂšre expĂ©rience thĂ©Ăątrale. L’idĂ©Ă© etait de monter la piĂšce en trĂšs peu de temps (environ 3 jours)

LB : Qu’est-ce qui te plaĂźt dans cette dĂ©marche ?

M : Il y a une beautĂ© de l’éphĂ©mĂšre et de l’inachevĂ©. Travailler Ă  l’arrache, ça donne des rĂ©sultats gĂ©nĂ©reux. Un collectif se crĂ©e temporairement. Il y a des maladresses, c’est sĂ»r, mais c’est beau, c’est vivant. AprĂšs, ça n’a de sens que si c’est fait une fois.

Il y avait aussi le fait de jouer en plein air (et pas dans la rue, avec les codes du thĂ©Ăątre de rue, ce qui aurait demandĂ© un autre travail). Ici l’extĂ©rieur amĂšne du volume : on a un hĂŽtel de ville avec le lycĂ©e Baggio au fond, on a ce pont pour les remparts
 Sur scĂšne au contraire il y a des effets de zoom, les maladresses se voient davantage, ce n’est pas pareil.

J’aime bien les concerts punks. Tu connais 3 accords et pam, tu joues. Comment refaire ça au thĂ©Ăątre ? Comment avoir cette Ă©nergie ? Entre les rĂ©pĂ©titions, la recherche des financements
 il peut se passer 2 ans ! Ça m’est arrivĂ© d’abandonner pleins de choses Ă  cause de ça. Pour moi, monter de temps en temps des piĂšces Ă  l’arrache (je fais ça une fois par an), c’est retrouver un peu cet esprit.

LB : Qu’est-ce qui t’a plu dans le texte ?

M : Le regard d’une famille sur un Ă©vĂ©nement qui est beaucoup plus gros qu’elle. On a une entrĂ©e. Il y a beaucoup de choses que nous, militant.es, on reconnaĂźt : les AG, la question de la violence. Mais aussi la question de savoir ce qu’on fait une fois la fĂȘte passĂ©e : on a repris les canons, bon, et ensuite ? Et puis la question de celles et ceux qui ne font pas partie de la fĂȘte : c’est la scĂšne avec la vendeuse, la discussion entre la militante et la vendeuse indiffĂ©rente Ă  l’évĂ©nement et qui veut juste s’en sortir. Ça, pour moi, ça a rĂ©sonnĂ© .

Un peu comme quand tu sors d’AG ou d’actions et que tu te dis : « enfin ça bouge Â»â€Š et que lĂ  tu reviens au « rĂ©el Â» et que tout est comme d’habitude
 tu penses 
 il y a encore du taff !

Mais il n’y a pas que ça. Et c’est pour ça que j’aime bien Brecht : tu as l’histoire de cette famille, avec les deux frĂšres dans un camp opposĂ©, qui ne se comprennent pas. Tu as des scĂšnes comiques. Il y a tous ces moyens de rechopper des gens qui pourraient se perdre dans les discours. C’est ça qui me plait, ce mĂ©lange : le passage d’un texte trĂšs politique Ă  des choses comiques, dans la mĂȘme piĂšce.

LB : Pour toi, en quoi c’est un acte politique de monter cette piĂšce ?

À Audruicq, il y a deux ans, on avait jouĂ© la piĂšce dans un cadre trĂšs diffĂ©rent, avec un public majoritairement non-politisĂ©. Pour moi lĂ  c’est vraiment politique. On avait d’ailleurs adoptĂ© une forme plus participative, plus immersive, on amenait les gens au cƓur des AG de la piĂšce. Mais ça s’accompagne d’un travail au long cours (je bosse lĂ -bas depuis 14 ans maintenant). C’est cette durĂ©e qui permet de percevoir certains effets : la politique c’est aussi un travail Ă  long terme. À Lille, c’était surtout une occasion de se rassembler. Moi c’était la premiĂšre fois que je faisais du thĂ©Ăątre depuis 1 an et demi, et c’était assez semblable pour la plupart des camarades. Et c’Ă©tait l’occasion de rendre hommage Ă  cette rĂ©volution. Avec nos petits moyens.

Il y a aussi la question de la vigilance apportĂ©e aux imaginaires que tu renforces. J’ai par exemple fait pas mal de coupures, surtout dictĂ©es par le manque de temps, mais aussi par choix, notamment sur ce qui concerne les relations homme/femme, plutĂŽt sexistes dans la piĂšce.

LB : Pourquoi a-t-on besoin de thĂ©Ăątre militant ?

M : DĂ©jĂ , je constate qu’on en a beaucoup moins qu’avant, du thĂ©Ăątre militant. MĂȘme dans les grosses soirĂ©es de soutien, on n’en voit plus.

Je pense que c’est important parce que le thĂ©Ăątre propose du discours. Mais un discours qui va convaincre autrement qu’un livre ou un tract (ne serait-ce que parce que tout le monde ne lit pas). Et c’est aussi un instrument pour construire un imaginaire, ou au contraire pointer du doigt certains clichĂ©s qui sont vĂ©hiculĂ©s couramment.

LB : Il y a des camarades qui critiquent le cĂŽtĂ© bĂ©nĂ©vole de ta dĂ©marche. Tu en dis quoi ?

Je ne comprends pas la question. La contradiction supposĂ©e serait que dans le contexte de la lutte pour les droits des intermittent.e.s et de l’assurance chĂŽmage on ne peut pas justifier un travail bĂ©nĂ©vole ? DĂ©jĂ , pour information, la rĂ©forme de l‘assurance chĂŽmage met particuliĂšrement Ă  mal l’indemnisation des pigistes. Comment la Brique justifie dans un tel mouvement de faire un journal gratuit ? Ne met-elle pas Ă  mal le rĂ©gime des pigiste en montrant au patronat que c’est possible de faire un journal gratuitement sans payer ces salariĂ©.e.s ?

Bon, mais blague mise Ă  part, je crois comprendre qu’il y a ici deux questions : le rapport au temps et au salaire.

DĂ©jĂ  une bonne moitiĂ© des personnes prĂ©sent sur scĂšne ne sont pas comĂ©dien.n.e.s de mĂ©tier. Pour certain.e.s c’Ă©tait leurs premiĂšre fois sur scĂšne. Nous ne sommes pas venus faire ce projet dans un cadre professionnel mais militant. Je n’ai jamais Ă©tĂ© payĂ© pour un travail militant ( je sais que c’est une rĂ©alitĂ© pour des Ă©lus ou certains syndicat mais c’est bien ce que je combats).

Alors pourquoi poser la question ? Parce que c’est du ThĂ©Ăątre ? La Brique a fait des dizaines de soirĂ©es de soutien depuis sa crĂ©ation. On a jamais posĂ© la question Ă  celles et ceux qui ont fait des concerts si leurs dĂ©marches craignaient de venir jouer gratos.. si ?

Le spectacle Ă©tait sauvage. Dans un cadre sauvage. Sans compagnie et sans structure. Si ça avait Ă©tĂ© montĂ© dans un cadre professionnel, avec que des professionnels et une structure qui en tirĂ© un avantage (billeterie, rĂ©putation, etc.) c’est un problĂšme. Mais lĂ  le cadre est diffĂ©rent.

J’ai plus l’habitude qu’on me pose la question inverse. Sur le fait que d’habitude je peux recevoir de l’argent pour faire quelque chose qui ne devrait pas rentrer dans le monde marchand. Et je suis Ă©galement critique de ce cĂŽtĂ© lĂ . Sur les problĂ©matiques de la professionnalisation de l’art. Mais que voulez-vous. En attendant le grand soir, c’est le boulot le plus cool que j’ai trouvĂ©.

Ensuite j’ai cru comprendre que ça pouvait ĂȘtre problĂ©matique si des « financeurs Â» voyait que c’Ă©tait possible de faire des spectacles en si peu de temps.. etc.

Bon alors dĂ©jĂ  si des financeurs viennent Ă  des soirĂ©es hommage de la Commune dans des festivals « libertaires Â» c’est que le monde a un peu changĂ©.

Et il appartient Ă  chaque dĂ©marche artistique de travailler dans le temps qu’il trouve nĂ©cessaire et qu’il Ă  besoin. Fassbinder mettait 2 semaines pour monter une tragĂ©die greque, Mouchkine met un an ou plus. Chacun sa dĂ©marche et ses envies. Et ce n’est surement pas Ă  un financeur de le dĂ©terminer ou de fixer des rĂšgles. Et puis j’ai envie de dire.. si oui toutes les compagnies professionnels montaient des spectacles sur la Commune avec peu de moyens et jouaient dans tous les parcs de France, ça serait quand mĂȘme vachement chouette.

Encore une fois, ce type de texte, on ne le voit pas sur les scĂšnes. Brecht oui, mais pas ça de Brecht. Alors on fait quoi ? On le joue jamais ?

LB : Quels sont les effets du covid sur les compagnies ?

M : Il y a plusieurs situations Ă  distinguer : les gros thĂ©Ăątres subventionnĂ©s, qui vont plutĂŽt bien, les petites structures subventionnĂ©es, et puis les thĂ©Ăątres privĂ©s. Les Ă©conomies sont trĂšs diffĂ©rentes et pour beaucoup c’est dĂ©jĂ  trĂšs compliquĂ©. De plus le covid a crĂ©Ă© un embouteillage : il y a parfois 3 ans d’attente pour jouer dans certains thĂ©Ăątres ! Tu fais quoi pour vivre pendant ces 3 ans ? Pour l’instant ça reprend juste. C’est donc difficile de faire l’Ă©tat des lieux Mais il n’est pas exclu qu’il y ait une hĂ©catombe d’ici un an et qu’il y ait vraiment 1/5e, 1/3, des intermittent.e.s qui arrĂȘtent. Surtout avec la rĂ©forme de l’assurance chĂŽmage qui s’ajoute Ă  cela.

Q : Et la lutte contre cette rĂ©forme ?

M : Ça va pas fort. D’abord, on s’est trop enfermĂ©.es dans le thĂ©Ăątre. L’endroit nous a servi de QG, il s’y est passĂ© des choses super. Mais parfois la logistique du lieu nous a enfermĂ© dans quelque chose de contre productif et nous avons pas assez tournĂ© nos actions vers l’extĂ©rieur. La rĂ©forme de l’assurance chĂŽmage concerne tout le monde. Les chomeurs, prĂ©caire et intermittent.es ne peuvent pas porter le mouvement seul.es. Il fallait une grĂšve massive. Dans deux semaines [nous sommes le 16.VI], un million de personnes va subir la rĂ©forme de l’assurance chĂŽmage. Et aprĂšs, ça sera les retraites, et puis quoi ensuite ? Le smic ? Je ne comprends pas l’inaction des grosses centrales syndicales.

Dans la Grange de Vieille-Église, cet Ă©tĂ©, Maxime SĂ©chaud prĂ©sentera l’État de siĂšge de Camus (« une ville confinĂ©e qui glisse doucement vers le fascisme Â») et On ne paie pas! on ne paie pas ! de Dario Fo et Franca Rame.

1. Taper (pas trop fort) Macron + Libération + Versailles




Source: Labrique.net