Juin 6, 2021
Par CQFD
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Photo Lily La Fronde

En sortant de la station de métro Fort d’Aubervilliers, on aperçoit au loin un empilement de bottes de paille carrées en bordure d’un grand parking clôturé et désert. Sur ce petit rempart improvisé, recouvert de banderoles et surmonté d’un drapeau rouge, des enfants grimpent et jouent à la vigie, comme pour guetter l’arrivée imminente des bulldozers. Surplombés par les tours d’immeubles de la cité des Courtillières, les jardins ouvriers des Vertus d’Aubervilliers, accolés aux jardins familiaux de Pantin, forment un incroyable écrin de verdure de 7 hectares où se côtoient des centaines de jardiniers et jardinières habitant les alentours.

Le portail métallique franchi, on se croirait à la campagne avec ses effluves florales et printanières. On se faufile dans ce décor champêtre où serpentent les chemins de terre bordés d’arbres fruitiers, de roses et d’orties blanches. Pas moins de vingt-deux espèces protégées d’oiseaux sont recensées dans ce petit coin de paradis où l’on croise aussi des hérissons, des poules, des grillons et des abeilles en plein ballet pollinisateur. Des terres vivantes, nourries au fumier et au compost depuis près de cent ans, où seul l’horizon festonné d’immeubles rappelle que l’on se trouve au cœur de la Seine-Saint-Denis, l’un des départements les plus bétonnés de France.

Plus qu’un loisir, le jardin est ici un mode de vie. « C’était notre lieu de confinement il y a un an, on y passait nos journées », confie un septuagénaire. Pour Anna, le travail de la terre est une nécessité économique, mais pas seulement : la jardinière de 68 ans se réjouit d’apprendre aux collégiens en visite les noms de ses légumes.

Car le lieu sert aussi à cultiver du lien social : « Si vous saviez tout le bon temps qu’on a passé ici, les fêtes et les repas qu’on a faits… On se connaît tous  ! » Cheveux blancs, blouse bleue et sabots aux pieds, cela fait quarante-huit ans qu’Éliane, Parisienne d’adoption, cultive son jardin à Aubervilliers. Et son jardin, c’est sa vie.

Des mètres cubes d’eau dans un cube de béton

Ces espaces ont beau être vus ici comme essentiels, des dizaines de lopins de terre sont menacés. Jardiniers et jardinières l’ont appris en juin 2020. Alors que la construction d’un bassin d’entraînement olympique est prévue sur le parking attenant, dix-neuf parcelles seraient vouées à la destruction pour laisser place à « un espace de fitness et de cardio-training ainsi qu’un village finlandais comportant saunas et hammams ». Un projet à 33,6 millions d’euros non concerté, porté par l’ancienne maire PCF d’Aubervilliers, Meriem Derkaoui, mais que ne remet pas en cause Karine Franclet, l’actuelle maire UDI.

Chez Grand Paris Aménagement (GPA), propriétaire des terrains, on promet de « reloger » tout le monde et de déplacer à terme l’hectare bétonné sur un ancien stade de la ville. Comme si l’on pouvait déplacer un patrimoine centenaire comme une brique de Lego !

Sommés de libérer leur cabanon pour le 30 avril 2021, certains jardiniers, comme Jean-Michel, se sont précipités pour transplanter leurs légumes et petits arbres fruitiers dans une nouvelle parcelle située dans les jardins de Pantin. Une « solution » proposée dans l’urgence par GPA. Mais combien de temps y resteront-ils ? Là aussi, plusieurs hectares de terres sont menacés, cette fois par le chantier de la gare de métro du Grand Paris Express.

« C’est un scandale, fulmine un élu municipal de l’opposition se revendiquant de droite, cette piscine va coûter à la Ville 2,5 millions d’euros annuels d’entretien. Sans compter les travaux complémentaires à faire, pour adapter la piscine aux enfants. » Gonflé par le spa et le solarium pour rendre la piscine « rentable », le tarif d’entrée du complexe aquatique devrait en outre avoisiner les 20 €… Carrément indécent pour une commune qui affiche un taux de pauvreté de 44 % [1].

Pour Dolores, membre du Collectif de défense des jardins des Vertus, « c’est un cheval de Troie. S’ils entrent sur les jardins pour le solarium, on ne les arrêtera pas pour la gare ». En phase finale du projet : la destruction d’une partie de la couronne boisée du Fort pour construire un « écoquartier », dont la mégapiscine ne serait en fait qu’un « produit d’appel, pour faire venir des populations qui vont quitter Paris », se désole Dolores. En tout, ce sont 10 180 m2 de jardins et 37 000 m2 de bois qui sont menacés de destruction.

Une oasis dans la ville

Affairée à planter des melons, Élise fait aussi partie du collectif. Cette Parisienne du XIXe arrondissement cultive son jardin pour la troisième saison. « C’est ce qui m’avait toujours manqué à Paris. Je cherchais tout le temps à déménager mais j’ai arrêté de casser les pieds à mon mari : plus besoin, j’ai un jardin  ! » Élise tient à entretenir son potager jusqu’au bout, que l’on puisse dire : « Regardez ce qu’on détruit  ! » Aux beaux jours, elle s’installe dans les branches de son cerisier trentenaire pour la sieste mais, quand les travaux commenceront, elle a prévenu qu’elle s’y enchaînerait : « Ma chaîne et mon cadenas sont prêts. »

Ces quinze dernières années, Michel, 64 ans, les a davantage passées dans son jardin que chez lui. Contre une cotisation annuelle de 47 € versée à l’association des Jardins ouvriers des Vertus, il cultive cette parcelle de 400 m2, « héritée » d’un ami. Depuis peu, il la partage avec un voisin dont le jardin est menacé.

Tandis qu’une perruche verte atterrit derrière lui, Claude, 73 ans, s’insurge contre le battage médiatique autour de l’écologie : « Où est-elle dans ce projet  ? Aubervilliers compte seulement 1,42 m2 d’espaces verts par habitant  ! Après les travaux, il y en aura encore moins  ! »

À la JAD, comme à la ZAD

Depuis fin avril, des militants ont rejoint les jardins en lutte, occupant un cabanon sur les parcelles menacées, ouvrant les jardins au public, organisant des assemblées et des ateliers. Quant au chantier, sitôt amorcé, il a été stoppé, « parce qu’on a fait venir des inspecteurs du travail, quand on a vu que les ouvriers venus démonter les cabanes des jardiniers transportaient de l’amiante sans protection », souffle Ulo, membre du collectif Saccage 2024 [2]. « Ce qui me fait mal au cœur, poursuit-il, c’est quand on me dit : “C’est un peu absurde de lutter pour un truc dont vous savez très bien que vous allez être délogés.” Mais qu’est-ce qui est absurde  ? Que des gens défendent la terre  ? Ou qu’au nom des JO on ait des sortes de mafias qui se forment, avec des nébuleuses de spéculateurs immobiliers et des politiciens qui vont détruire des espaces ultras fertiles, pour construire un solarium  ? »

Quand l’architecte du collectif préconise une construction piscine/spa/solarium sur plusieurs étages, qui limiterait la surface au sol à celle du parking existant, l’option est refusée par les instances. On prétexte « l’urgence » des JO : pas le temps de refaire les plans. Quant à la construction d’un « écoquartier » à la place d’arbres centenaires… Vous reprendrez bien une dose de greenwashing et de gentrification ? Topinambour, occupant de « la JAD » (pour Jardins à défendre), en est conscient : « Avec l’écoquartier on veut attirer une nouvelle catégorie de population ; les classes moyennes, moyennes supérieures. Cela me paraît d’autant plus important d’être ici que moi, je suis la cible de ce projet. Mais ça ne m’intéresse pas. Je ne veux pas remplacer trente ans de vie d’ouvriers. »

Du côté de la mairie d’Aubervilliers, on argue que si le projet prend du retard ou n’est pas prêt pour les Jeux olympiques, les pénalités s’élèveront à 4,7 millions d’euros. Un montant erroné : la réalité avoisinerait plutôt les 840 000 €. Que représente cette somme face au préjudice annoncé pour la communauté à qui l’on arrache un poumon vert pour la plomber d’une prothèse de béton ? Tout ça pour des équipements inabordables pour la population. L’implantation de cette structure parasite a de quoi sonner comme une provocation pour de nombreux habitants d’Aubervilliers. Gageons que ce printemps verra fleurir assez de sacs de couchage et de courage pour repousser les bulldozers.

Lily La Fronde


- Ce texte a été publié dans le numéro 199 de CQFD, en kiosque du 4 juin au 2 juillet.

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Source: Cqfd-journal.org