Cent cinquante soignants, rejoints par bon nombre de gilets jaunes, ont rendu à Montpellier un hommage à leurs collègues décédés ou contaminés ; en refusant de s’en tenir à des plaques et médailles.

Le mouvement social de l’après-confinement continue de se chercher. C’était au tour des personnels du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Montpellier de se mettre en mouvement ce mardi 26 mai. Sur le plan national, onze entités (syndicats et plateformes de luttes) appellent à quatre « mardis de la colère » d’ici le 16 juin prochain, tandis que se déroule la Grand’messe du Ségur de la santé, orchestré par le gouvernement. Mais sur le plan local, la CGT se retrouvait seule à appeler à l’action pour imposer « l’hôpital public d’après, qui ne ressemble pas à celui d’avant ».

Le CHU montpelliérain emploie onze mille salarié·e·s. Entre cent et cent cinquante s’étaient regroupés ce mardi, vêtu·e·s de leurs blouses blanches. Il est vrai que cet établissement n’a pas compté parmi les plus secoués par la crise du covid. Par ailleurs, les errements d’une section Force ouvrière toute puissante, au gré des méandres les plus obscurs de l’histoire de ce CHU, n’ont rien eu pour y redorer le blason du syndicalisme. Cela posé, il semble bien que les lendemains du covid ont encore énormément à inventer et construire en matière de luttes.

Au moins ce rassemblement a-t-il été totalement épargné par la hargne répressive. Aucun képi en vue. Aux soignant·e·s mobilisé·e·s s’était joints une bonne centaine d’usagers de la santé, venus dire leur soutien à l’action en cours. De fait, il y avait là essentiellement des gilets jaunes, dans toutes leurs nuances montpelliéraines (de Prés d’Arènes au Peyrou, pour le dire vite).

Avant d’entonner leur chant « pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur ! », qui sonnait particulièrement clair en ces circonstances, ils ont écouté l’allocution du syndicaliste Rémy Ruiz, qui avait l’avantage d’être donnée sur un ton personnel, autrement qu’une simple lecture de déclaration officielle. Le mode d’action était assez délicat : soit un rassemblement devant le monument aux personnels de l’établissement morts dans les guerres et en déportation. Cela en hommage aux collègues d’aujourd’hui, décédé·e·s ou contaminé·e·s par le covid.

On risquait donc de s’enferrer dans les rhétoriques guerrières et postures héroïques, qu’a tant voulu flatter le pouvoir en place, jusqu’à déboucher sur une distribution de médailles. Il revenait à l’orateur de renverser tous ces motifs : « Nous n’avons pas vécu une guerre, mais une crise sanitaire », dont les conséquences désastreuses « découlent de choix qui ont été effectués ». Les soignants « ne sont pas une soldatesque du soin », ils « exercent un métier de l’attention à l’autre », dans un service public de l’hôpital « où le soin doit être apporté à tous, sans conditions. Tous protégés, soignants, soignés, sans aucune autre considération ». Ce métier doit « uniquement se concentrer sur la mission de soigner », et le faire « sans subir la dictature des tableurs Excel ».

C’est une certaine philosophie du « bien commun » qui a ainsi été développée. « Nos mains ont touché la vie, la maladie, la douleur et la mort. C’est à nos mains qu’il faut confier le soin de bâtir l’hôpital de demain ». Non à celles qui n’ont jamais manié que des stylos et des claviers dans les bureaux. « Des soignants sont morts du fait du déni de l’expérience de l’autre, du fait de politiques qui les ont rendus moins nombreux, exposés plus longtemps, plus souvent, à un plus grand nombre de patients, au gré de plannings perturbés. Tout cela affaiblissant les immunités, celle du soignant, celle du patient ».

Comment pardonner d’avoir dû en venir à « classer les patients en fonction de taux de chance de guérison estimée, et renoncer à donner à tous l’intégralité de ses chances de guérir » ?Il y aurait pas mal à méditer sur la référence manuelle qui traverse ce discours. Ici elle renvoie au toucher attentif comme au soin expert. Et main pour main, les très longs applaudissements finaux, nourris, spontanés et chaleureux, résonnaient très différemment de ceux que trop souvent on n’entend qu’aux balcons.

Suite à quoi, en aparté, Rémy Ruiz racontait que son planning de travail le faisait régulièrement rentrer chez lui sur les coups de 20 heures : « Oui, ces applaudissements étaient une chose extraordinaire à entendre, quand on rentre d’une journée de travail. À présent, ils doivent signifier tout autre chose ». Reste à espérer, et surtout à faire que mardi prochain cela passe par une montée en intensité de la mobilisation.


Article publié le 26 Mai 2020 sur Lepoing.net