Certes bref, ce texte a le mérite de poser la question de la place des hommes dans la lutte féministe, question bien trop souvent éludée en France alors qu’elle donne lieu à d’importantes propositions en Argentine et dans l’État espagnol.

Paru sous le titre – “La culpabilité de l’homme : moralisme et immobilisation masculine pour le 8 mars”. Retrouvez l’article original ici.

Nous nous retrouvons dans la même situation que l’année dernière. Et pourtant tout a changé. Arrivons-nous vraiment à avoir un impact dans les milieux masculins au moment où il est question de penser, agir et s’organiser ? Nous bougeons, oui, mais à quel rythme ? Et qu’est-ce qui entrave notre action ?

L’année dernière, je me souviens avoir passé des heures et des heures à discuter du rôle des hommes dans la grève du 8 mars. Nous nous sommes disputés pour savoir si nous étions nous aussi appelés à faire grève ou bien si nous devions travailler, si nous devions parler ou garder le silence, si nous devions, en bref, faire quelque chose ou non. Au final, le rôle de l’homme nous sembla relativement clair : renoncer à faire la vedette mais collaborer en aidant à la logistique et en nous chargeant pleinement du travail reproductif. En outre, il fallait commencer à agir dans nos contextes personnels, en sensibilisant les hommes dans notre environnement. Et puis penser, réfléchir, parler.

La grève a été un succès retentissant. Des marches dans 120 villes, des centaines de milliers de personnes dans la rue. Parmi elles, des milliers et des milliers d’hommes qui ont sympathisé, qui ont fait preuve d’empathie et se sont solidarisés avec la lutte féministe. Mais … trois mois plus tard, un rassemblement était organisé à Madrid d’ « Hommes contre leur propre machisme et celui des autres ». Malgré la proximité du succès du 8 mars, ce rassemblement attira à peine une cinquantaine de personnes.

On dirait que nous les hommes nous comprenons bien désormais que le féminisme est légitime en tant que lutte à part entière, mais que nous avons beaucoup de mal encore à nous mettre au travail avec les outils issus des réflexions sur les masculinités. D’un autre côté pourtant, le thème de la masculinité est en vogue : la résurgence d’une droite politique étroitement liée aux codes et pratiques du masculin, combinée à un processus de « réaction » d’un machisme militant sur les réseaux sociaux, indiquent l’importance de lutter contre le ressentiment et le malaise masculins générés par une crise de l’identité et des valeurs liés aux modèles traditionnels de genre.

En un an, la droite et le machisme ont effectué de nombreuses offensives. Et pourtant, dans le milieu des masculinités critiques, nous restons sur la défensive. Arrivons-nous vraiment à avoir un impact dans les milieux masculins au moment où il est question de penser, d’agir et de s’organiser ? Nous sommes en mouvement, oui, mais à quel rythme ? Et qu’est-ce qui entrave notre action ?

La culpabilité et l’individu

Je crois que, même si grâce au mouvement #MeToo la visibilisation de la violence que nous exerçons quotidiennement a été fondamentale pour mettre la question du machisme sur la table (et jeter un seau d’eau froide sur ceux qui pensaient que le machisme n’avait rien à voir avec nous), nous sommes maintenant en train de tomber dans des positions immobilisantes centrées sur l’individu.

J’ai déjà vécu de nombreuses scènes (et j’ai été témoin de nombreuses autres) de débats interminables entre hommes, au cours desquels nous commençons par remettre en question des comportements, mais qui se terminent toujours par une auto-flagellation sans fin. Est-il utile de passer notre temps à nous culpabiliser ? Quelle énergie consacrons-nous à la visibilisation des contradictions personnelles et combien au travail pour mettre fin aux conditions qui permettent à ces contradictions de se reproduire ?

La théoricienne Raewyn Connell, dont le travail est indispensable pour tous ceux qui s’intéressent aux masculinités, définit le genre comme un système social qu’il est nécessaire de penser sans tomber dans un déterminisme structurel (nous sommes le résultat de structures sociales) ou biologique (il y a des essences liées aux corps), mais pas non plus dans le volontarisme pur (nous pouvons changer en fonction de la volonté) ni dans le culturalisme pluraliste (tout n’est que discours). Le genre est à la fois une production de l’intérieur vers l’extérieur (nous extériorisons l’intérieur) et une marque de l’extérieur vers l’intérieur (nous intériorisons l’extérieur) : structures sociales et matérielles incarnées dans des corps et en même temps des corps qui vivent et agissent en reproduisant / modifiant / brisant les structures. Pas seulement la volonté. Pas seulement la structure.

Cependant, les débats sur le rôle des hommes s’enferment généralement dans des positions volontaristes mêlées à un moralisme très marqué : soit nous sommes innocents, soit nous sommes coupables, soit pas machos soit machos (une version concrète de l’éternel débat du Bien et du Mal). Deux catégories étanches, deux tiroirs sans distinction de degrés : si nous sommes machos, il n’y a pas de nuances. Nous le sommes ou nous ne le sommes pas. Un binarisme duquel ne se libère pas un mouvement comme le mouvement féministe qui remet pourtant en question les binarismes comme modes de pensée oppressifs et simplistes.

Et comme si cela ne suffisait pas, ce débat est piégé : si nous vivons dans une société machiste, nous sommes tous machos, il est donc impossible de s’affranchir de cette étiquette. C’est comme ça que l’homme doit affronter l’idée qu’il est un « macho en série » et qu’il lui faudra donc (névrotiquement) essayer de passer au statut de « non macho » pour prouver ainsi son innocence. Mais pas trop, pour ne pas paraître attendre quelque chose en échange de notre « bonne volonté ». Le travail personnel et l’engagement individuel sont bien évidemment importants, mais si nous tombons dans des principes moralistes simplistes (coupable / innocent), ce type de discours peut devenir très immobilisant. Dans le meilleur des cas, l’homme qui vit cela aura la curiosité nécessaire et une volonté de fer pour suivre le chemin de la déconstruction, un chemin sinueux dont nous ne savons pas très bien où il mène. Au pire, il finira par développer du ressentiment et alimentera la « réaction » néo-machiste qui se victimise et crache sur le féminisme. Dans la grande majorité, ce seront des hommes qui s’éloigneront d’un discours qui leur fait du mal et développeront ce nihilisme dont la rengaine répète que « le féminisme c’est bien mais pas comme ça ».

Il n’y a pas de jeu à somme nulle

Que nous reste-t-il à faire ? Pour le moment, parler. Parler entre nous et avec elles. Penser. Lire et réfléchir. Développer des outils critiques pour éviter de tomber dans les sirènes du machisme : bien sûr que les hommes souffrent et vivent des désavantages que le féminisme n’envisage pas. Mais d’une part, ce n’est pas le travail du féminisme que de penser pour nous. Et d’autre part, ce n’est pas un jeu à somme nulle : le fait que les hommes aient des problèmes (nous mourons davantage dans des accidents du travail, des combats de rue, des meurtres, nous vivons plus dans la rue, nous nous suicidons plus, nous souffrons en silence – sic – …) n’invalide pas la lutte féministe, mais au contraire, lui donne une nouvelle perspective. Je pense que la visibilité des positions masculines engagées dans le féminisme ne fait qu’enrichir les débats. Mais seulement si nous abordons ces débats avec sincérité et sérieux.

« Se va a caer », « Ça va tomber », disent les féministes en Argentine. Mais l’inégalité diminue parce qu’elle est réduite, elle ne tombe pas par magie. Les hommes doivent participer en tant que tels à cette démolition. Et notre travail comporte, je crois, trois éléments clés :

D’abord, discuter le malaise masculin : arrêter de nier qu’il existe un malaise chez les hommes et commencer par l’accepter pour pouvoir le changer. Apprendre quels problèmes nous affectent et comprendre comment ces problèmes sont causés par le régime de genre est fondamental dans tout changement. Diffuser des contenus, critiquer des visions biaisées, collecter des données sont de bons moyens pour démarrer.

Deuxièmement, visibiliser des pratiques alternatives : fragmenter l’hégémonie des formes d’être homme violentes et possessives. La normalisation d’autres modes de relation, de gestion de notre vie affective, sexuelle et sociale nous permettra de diversifier et d’élargir l’inclusion. Comment ? En se rassemblant, en formant des groupes d’hommes au sein desquels nous prenons soin de nous à partir de l’autocritique et d’un appui constructif, en racontant nos expériences et en réfléchissant collectivement sur les moyens de contribuer au changement social.

Enfin, être clair sur l’ennemi : comme le dit Rita Segato, le problème de la violence faite aux femmes est politique et pas moral. Le travail personnel et l’engagement éthique sont importants, mais tomber dans une moralisation simpliste (innocent / coupable) ne résoudra rien. Il est beaucoup plus utile de comprendre comment les structures sociales opèrent pour produire et reproduire cette violence et comment les régimes de genre sont incorporés par chacun.

Nous comprenons tous les complications que porte en soi l’expérience masculine. Il n’y a pas les Bons et les Méchants. Loin des stéréotypes selon lesquels les hommes sont simples, la réalité est que nous sommes complexes, comme toute autre personne. Les contradictions, les deux poids deux mesures, l’aveuglement, l’insécurité et la peur font intimement partie de nous. Nous devons mettre sur la table cette façon de vivre complexe et contradictoire pour comprendre les mécanismes et pouvoir agir efficacement. Nous ne savons rien de nous. Et il est temps de mettre fin à ce vide.

Nous ne pouvons pas passer une autre année enlisés. La réémergence du néo-conservatisme, la situation de radicalisation politique, la diffusion d’idées remettant en question les piliers les plus fondamentaux de l’égalité des sexes et l’organisation du ressentiment masculin nous obligent à nous mettre en mouvement. Et ce sera une lutte que nous ne pourrons gagner sans les outils adéquats.

Par Lionel S. Delgado

Article lu sur acta.zone


Article publié le 15 Juil 2019 sur Bourrasque-info.org