Mars 10, 2022
Par Partage Noir
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Parmi les grands rĂ©volutionnaires dignes de l’admiration et de la reconnaissance humaines, Kropotkine comptera au premier rang, Ă  cĂŽtĂ© des Bakounine, des Blanqui, des Reclus, de tous les hĂ©ros et de tous les martyrs de la cause sociale. Ce prince russe, Ă©levĂ© dans le luxe, l’amour de l’argent et le respect des choses Ă©tablies, qui attrait pu, comme bien d’autres, suivre tranquillement son chemin, dans l’entourage du Tzar et le despotisme barbare de l’aristocratie russe, a prĂ©fĂ©rĂ© l’existence tourmentĂ©e, pĂ©nible et dangereuse de l’agitateur. Il a abandonnĂ© les siens pour aller au peuple. Il a quittĂ© ses compagnons de noblesse et de richesse pour se mĂȘler aux paysans et aux travailleurs des villes. Cela non par sentimentalisme Ă©troit, mais par un souci constant de vĂ©ritĂ© positive et scientifique. Son enfance Ă©coulĂ©e au milieu des servages et des tyrannies Ă©conomiques, sa jeunesse gĂąchĂ©e parmi la soldatesque, lui permirent d’abord de mĂ©diter sur les conditions d’une humanitĂ© partagĂ©e en deux camps : les oisifs insolents et fĂ©roces ; les producteurs affamĂ©s et pressurĂ©s. Plus tard, aprĂšs s’ĂȘtre attachĂ© Ă  rĂ©soudre le problĂšme moderne, Kropotkine put prendre contact avec des travailleurs Ă©clairĂ©s et rĂ©voltĂ©s, et, cette fois, la solution lui apparut irrĂ©sistible. Alors l’homme de raison implacable n’hĂ©sita plus. Son grand cƓur pitoyable le conduisait dĂ©jĂ  vers les malheureux et les vaincus. La logique scientifique le fixa dĂ©sormais parmi les rĂ©volutionnaires.

Vladimir Bourtzeff.

Au moment oĂč l’on annonce l’arrivĂ©e du Bourreau de Russie — que prĂ©cĂšdent, comme une diligente avant-garde, les rĂ©vĂ©lations de Bourtzeff sur l’abominable fripouillerie des policiers russes — il n’est pas mauvais, n’est-ce pas, d’opposer Ă  la figure sinistre que nous prĂ©sente le despote sanglant, la physionomie rĂȘveuse, tendre et Ă©nergique du grand RĂ©voltĂ©. Raconter Kropotkine, ce sera dĂ©jĂ  faire connaĂźtre le Tzar et la sauvagerie de l’autocratie russe que nous aurons l’occasion, par la suite, d’examiner de plus prĂšs.

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Suivre Kropotkine, pas Ă  pas, dans sa vie ardente et batailleuse, c’est lĂ  une chose impossible. Il faudrait un volume et ce volume, il l’a dĂ©jĂ  Ă©crit. Ceux qui voudront l’apprendre plus intimement et se mĂȘler plus profondĂ©ment Ă  son existence, Ă  ses rĂȘves, Ă  ses dĂ©sirs, Ă  ses souffrances, n’auront qu’à consulter ce livre unique qui s’appelle : Autour d’une Vie, oĂč Kropotkine a notĂ© minutieusement les dĂ©tails de son Ă©volution morale et nous a promenĂ© sur le chemin parcouru, d’étape en Ă©tape, depuis le dĂ©but dans le corps des pages jusqu’à l’emprisonnement Ă  Clairvaux. Nous ne ferons ici que rĂ©sumer ce volume empli de pensĂ©es hautes, d’observations judicieuses ; bourrĂ© de faits prĂ©cis et de rĂ©cits Ă©mouvants oĂč l’on trouve Ă  la fois des dĂ©tails et une vue d’ensemble sur l’histoire de la Russie et le mouvement Ă©conomique europĂ©en. Nous le rĂ©sumerons en nous efforçant de grouper et de retenir les traits les plus saillants de ce caractĂšre irrĂ©sistiblement attirant, fait de bontĂ© infinie, d’amour immense, de soif de libertĂ© et de dĂ©vouement inlassable — tout cela guidĂ© et tempĂ©rĂ© par un besoin constant de vĂ©ritĂ© positive et scientifique.

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C’est dans le vieux Quartier des Ecuyers (Ă  Moscou), raconte Kropotkine, que je naquis, en 1842, et c’est lĂ  que j’ai passĂ© les quinze premiĂšres annĂ©es de ma vie. De bonne heure sa mĂšre mourut de la phtisie. C’était une femme remarquable, aimĂ©e de ses serviteurs et qui laissa Ă  ses enfants un journal rempli de poĂ©sies russes prohibĂ©e par la censure, d’impressions de voyage, de notes intimes. Le pĂšre du futur anarchiste Ă©tait le type de l’officier amoureux de son uniforme et de son mĂ©tier. Il Ă©tait trĂšs fier de l’origine de sa famille qui descendait d’un prince de Kiev et de princes de Smolensk. Aussi songea-t-il Ă  faire de ses enfants des militaires professionnels comme lui. Il commença par donner au jeune Pierre un Ă©ducateur français, un nommĂ© Poulain, qui lui apprit la grammaire, l’histoire et la gĂ©ographie. Ce prĂ©cepteur Ă©tait plutĂŽt sĂ©vĂšre. L’enfance de Kropotkine s’écoula sous sa direction, monotone et sans grande joie. Un incident, cependant, la marqua. L’anarchiste se souvient que vers sa huitiĂšme annĂ©e il assista Ă  de grandes fĂȘtes donnĂ©es Ă  Moscou pour cĂ©lĂ©brer le vingt-cinquiĂšme anniversaire de Nicolas ler au trĂŽne. Il fut placĂ© sur l’estrade Ă  cĂŽtĂ© du Tzar, caressĂ© et choyĂ© par les dames de la cour. La fĂȘte terminĂ©e, ses parents, radieux, lui dirent : Petit, on t’a fait page. L’empereur, en effet, l’avait fait inscrire comme candidat au corps des pages, ce qui Ă©tait alors une grande faveur. Quelque temps aprĂšs, le sort de son frĂšre Alexandre Ă©tait aussi dĂ©cidĂ©. Le Tzar lui donnait l’ordre d’entrer dans un corps de cadets, Ă  Orel, en province. Ainsi, par la volontĂ© de Nicolas Ier, les deux enfants durent recevoir une Ă©ducation militaire pour laquelle, dĂ©jĂ , ils n’éprouvaient aucune sympathie.

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Cependant Kropotkine grandissait au milieu des serfs, dont il pouvait Ă©tudier les mƓurs et analyser les besoins. A ce moment, le servage Ă©tait tout prĂšs d’ĂȘtre aboli ; il ne devait durer que quelques annĂ©es encore. Kropotkine nous en trace un tableau cruel et maintes anecdotes nous aident Ă  comprendre ce qu’était alors l’existence morale et Ă©conomique du paysan russe. Les serfs Ă©taient considĂ©rĂ©s comme de vĂ©ritables animaux domestiques qu’on utilisait pour tous les travaux et que l’on chĂątiait impitoyablement. Le roman de Tourguenev : Moumou, oĂč pour la premiĂšre fois le serf pensait, souffrait et pleurait, fut comme une rĂ©volution. Ils aiment comme nous aimons, est-ce possible ? s’écriaient les dames sentimentales, qui ne pouvaient lire un roman français sans verser des larmes. Peu Ă  peu, un mouvement (l’opinion se crĂ©a contre le servage. Nicolas Ier mourait le 18 fĂ©vrier 1854. Son successeur libĂ©ra les serfs.

Kropotkine entrait alors dans sa treiziĂšme annĂ©e. Au professeur français Poulain avait succĂ©dĂ© le russe Smirnov, qui fut pour lui un vĂ©ritable ami. Il lui enseignait littĂ©rature russe et lui copiait des livres entiers d’écrivains interdits, tels que Gogol et Pouchkine. Ce fut surtout Gogol qui eut une influence prĂ©pondĂ©rante sur l’esprit de l’enfant. Il commençait aussi Ă  lire des romans français : Daudet, Zola, et s’essayait, avec son frĂšre Alexandre, Ă  la littĂ©rature. A douze ans, Kropotkine imaginait de faire du journalisme. Il Ă©ditait un quotidien d’un format lilliputien, puis une revue mensuelle publiant des vers de son frĂšre, des nouvelles et des pages de critique ; tout cela manuscrit, naturellement, et sans autre lecteur et abonnĂ© que les auteurs et quelques amis. La revue dura ainsi jusqu’en aoĂ»t 1857. Mais bientĂŽt la vie changea brusquement pour Kropotkine. Une place devenait vacante au corps des pages, et, selon l’ordre donnĂ© par Nicolas Ier, il dut partir pour PĂ©tersbourg et entrer Ă  l’école.

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Kropotkine, en 1861 au lycée à Moscou.

AprĂšs un sĂ©jour de quatre ou cinq ans dans le corps des pages, ceux qui avaient passĂ© les examens de fin d’études Ă©taient reçus officiers d’un rĂ©giment, Ă  leur choix. Les seize meilleurs Ă©lĂšves Ă©taient nommĂ©s pages de chambre, c’est-Ă -dire qu’ils Ă©taient personnellement attachĂ©s Ă  diffĂ©rents membres de la famille impĂ©riale. Telles Ă©taient les coutumes. Kropotkine sĂ©journa donc cinq annĂ©es dans le corps des pages. Il y eut comme directeur un Français, le colonel Girardot, affreux jĂ©suite, qui devint rapidement sen ennemi. La vie fut dure pour l’élĂšve. Il se consolait en correspondant avec son frĂšre Alexandre, alors Ă  Moscou, dans un corps de cadets. Alexandre lui prodiguait des encouragements, lui donnait des conseils rĂ©confortants : Il faut avoir un but net dans la vie, lui Ă©crivait-il. Et il lui demandait de choisir un but qui rendit sa vie digne d’ĂȘtre vĂ©cue. A cet appel, raconte Kropotkine, quelque chose d’indĂ©terminĂ©, de vague, de bon, s’éveilla en moi.

En mĂȘme temps, Kropotkine passait ses soirĂ©es Ă  lire les ouvrages des encyclopĂ©distes français et les Ɠuvres des StoĂŻciens, surtout de Marc-AurĂšle. Il Ă©tudiait l’Origine des EspĂšces et se passionnait pour les vĂ©ritĂ©s darwinistes. Cela lui permit de rĂ©sister Ă  l’enseignement spĂ©cial qu’on donnait Ă  l’école, enseignement surtout militaire et pratique. Il lisait aussi les Ɠuvres des littĂ©rateurs russes qui, malgrĂ© la censure, commençaient Ă  pĂ©nĂ©trer dans le public, les Dostoiesvsky, les TolstoĂŻ, les Herzen, les Bakounine, les Tourguenev. Il recevait l’Etoile polaire, une revue que le grand proscrit Herzen venait de lancer Ă  Londres. Herzen, surtout, eut une influence dĂ©cisive sur le jeune Kropotkine. Ce style — dont Tourguenev a dit qu’il Ă©tait Ă©crit avec des larmes et du sang, — l’émouvait profondĂ©ment et lui arrachait des larmes.

Les annĂ©es d’école s’achevĂšrent ainsi. Kropotkine, comme tous ceux de sa gĂ©nĂ©ration, s’éveillait aux idĂ©es rĂ©volutionnaires, idĂ©es encore vagues et teintĂ©es de sentimentalisme, inspirĂ©es par le cƓur plutĂŽt que par la raison.

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Nous sommes obligĂ©s de rĂ©sumer. Nous avons indiquĂ© succinctement les influences sous lesquelles se dĂ©veloppa la jeune intelligence du futur anarchiste, amenĂ© peu Ă  peu Ă  la conception rĂ©volutionnaire par ses lectures passionnĂ©es, par le spectacle des misĂšres et des servitudes qui l’entourent, par le dĂ©goĂ»t qu’il rĂ©colte Ă  l’école militaire oĂč une dĂ©cision du despote le plonge. Le voici maintenant homme fait. Il est nommĂ© sergent du corps des pages, parce que le premier Ă©lĂšve de sa classe. Il doit assister aux grands et petits levers du Tzar, aux bals, aux rĂ©ceptions, aux galas. En mĂȘme temps, l’idĂ©e rĂ©volutionnaire le conquiert de plus en plus. Des dĂ©sordres se produisent en 1864 Ă  PĂ©tersbourg, Ă  Moscou, Ă  Kazan, et sont rĂ©primĂ©s avec la plus grande fĂ©rocitĂ©. Le jeune Kropotkine s’indigne et se place au premier rang parmi ceux qui vont au peuple, ouvrent des Ă©coles du soir, s’efforcent d’instruire et d’éduquer les travailleurs.

En 1862, Kropotkine, sommĂ© d’entrer dans un rĂ©giment, demande Ă  partir pour la SibĂ©rie. Il y passe plusieurs annĂ©es. LĂ , il se trouve en contact avec les rĂ©voltĂ©s polonais, insurgĂ©s en janvier 1863. Il entreprend des Ă©tudes scientifiques, devient attachĂ© au gouverneur-gĂ©nĂ©ral de la SibĂ©rie orientale. Puis il fait un voyage en Mandchourie, remonte le Soungari jusqu’à Kirin, revient en SibĂ©rie, oĂč il retrouve son frĂšre Alexandre qui commande un escadron de cosaques, Ă  Irkoutsk. Un jour, les Polonais prisonniers se rĂ©voltent. Les officiers russes rĂ©priment cette rĂ©bellion avec une telle cruautĂ© que Kropotkine et son frĂšre, dĂ©cidĂ©ment dĂ©goĂ»tĂ©s du mĂ©tier militaire, prennent la rĂ©solution d’abandonner leur carriĂšre. Ils dĂ©missionnent, et, au commencement de l’annĂ©e 1867, reviennent Ă  PĂ©tersbourg.

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Kropotkine entre alors Ă  l’UniversitĂ© et s’occupe de travaux gĂ©ographiques concernant l’Asie septentrionale. Il est secrĂ©taire de la section de gĂ©ographie physique. C’était sous le rĂšgne d’Alexandre II. Kropotkine assista Ă  la corruption de l’administration et Ă  la rĂ©action commençante qui sĂ©vit, surtout aprĂšs l’attentat de Karakosov sur le tzar. Il se mĂȘle au mouvement rĂ©formiste qui agitait alors les jeunes Russes, crĂ©e de nouvelles Ă©coles, se rĂ©pand parmi les ouvriers. Puis il dĂ©cide de faire un voyage Ă  l’étranger, traverse l’Allemagne et s’arrĂȘte Ă  Zurich pour Ă©tudier l’Association internationale des Travailleurs.

BenoĂźt Malon.

A partir de ce moment, la vie de Kropotkine va changer et entrer dans une nouvelle phase. Il se met en rapport avec les principaux chefs de l’Internationale, dont un Russe nommĂ© Outille. L’Internationale Ă©tait Ă  ce moment Ă  son apogĂ©e et dĂ©jĂ , dans son sein, se dessinaient les deux grands courants : marxiste et anarchiste. A GenĂšve, Kropotkine s’affilie Ă  l’Association : il assiste aux rĂ©unions. Mais bientĂŽt, les soucis Ă©lectoraux qu’il observe chez les socialistes genevois lui inspirent le dĂ©sir de connaĂźtre l’autre fraction, celle dirigĂ©e par Bakounine. Il quitte GenĂšve et s’en va Ă  NeufchĂątel, centre de la FĂ©dĂ©ration jurassienne. Il se met en rapport avec James Guillaume, avec Malon, avec Lefrançais et d’autres rĂ©fugiĂ©s de la Commune. Puis, de NeufchĂątel, Kropotkine se rend Ă  Sonvilliers, fait un voyage en Belgique, et, de plus en plus sĂ©duit par les conceptions anarchistes, se rallie Ă  Bakounine. Je revins de ce voyage, a-t-il Ă©crit, avec des idĂ©es sociologiques arrĂȘtĂ©es que j’ai gardĂ©es jusqu’à ce jour, et j’ai fait ce que j’ai pu pour les dĂ©velopper et leur donner une forme de plus en plus claire et concrĂšte ;

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Aussi, lorsque Kropotkine revient en Russie, est-il dĂ©cidĂ© Ă  agir. Il a parfaitement compris que les travailleurs, pour aboutir n’avaient d’autres moyens que la violence ; il rejette le systĂšme de conquĂȘte Ă©lectorale prĂ©conisĂ© par les Allemands. Son but lui apparait clairement : faire des adhĂ©rents Ă  l’idĂ©e communiste et prĂ©parer l’esprit rĂ©volutionnaire. Il va se mĂ©langer, dĂšs son retour Ă  PĂ©tersbourg, aux agitateurs nihilistes et, bientĂŽt, adhĂ©rer au « Cercle de Tchaikovsky Â» qui a jouĂ© un rĂŽle important dans le mouvement politique de Russie. Pourtant, le Cercle, Ă  cette Ă©poque, n’avait rien de rĂ©volutionnaire. Il Ă©tait composĂ© de constitutionnalistes. Mais le jeu n’en Ă©tait pas moins dangereux.

Kropotkine se livre Ă  une propagande incessante et inlassable. Sous le nom de Borodine, il s’en va, le soir, parmi les gens du peuple. Mais bientĂŽt des arrestations s’opĂšrent. On dĂ©couvre les lieux de rĂ©unions et l’on Ă©tablit l’identitĂ© des agitateurs. Kropotkine est arrĂȘtĂ© et conduit Ă  la forteresse Pierre et Paul. Il devait y passer deux annĂ©es dans un silence de mort, aprĂšs quoi il fut transfĂ©rĂ© dans une maison de dĂ©tention. Sa santĂ© s’était Ă©branlĂ©e, ses forces dĂ©clinaient. Au bout de quelques semaines, on dut le porter Ă  l’hĂŽpital.

A l’hĂŽpital, il put se rĂ©tablir et se mettre en relation avec des amis. On prĂ©para alors son Ă©vasion. Il s’agissait avant tout d’éviter le retour Ă  la maison de dĂ©tention. L’évasion s’accomplit, entourĂ©e de circonstances dramatiques. L’effet fut prodigieux. Le Tzar, furieux, donna l’ordre de rechercher partout l’évadĂ© dont on reproduisit et distribua le portrait Ă  des centaines d’exemplaires. Mais les efforts de la police furent vains. Kropotkine passa la frontiĂšre et se rendit en SuĂšde.

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Jean-Louis Pindy.

De SuĂšde, il passe Ă  Londres, vit quelque temps de travaux scientifiques, puis vient se fixer en Suisse, Ă  la Chaux-de-Fonds, au milieu de ses amis, James Guillaume, ÉlisĂ©e Reclus, Lefrançais, les Italiens Cafiero et Malatesta, le communard Pindy, le jeune mĂ©decin Paul Brousse qui depuis… Il lutte contre la Social-DĂ©mocratie, participe au CongrĂšs de Gand (1877) sous le nom de Levachov, est expulsĂ© de Belgique, revient Ă  Londres oĂč il Ă©tudie les collections du British Museum sur la RĂ©volution française, puis vient se fixer Ă  Paris oĂč il forme, avec Costa et Jules Guesde, les premiers groupes socialistes.

En 1878, Kropotkine est en Suisse et il lance un journal bi-mensuel, Le RĂ©voltĂ©, qui devait devenir La RĂ©volte et, plus tard, Les Temps nouveaux. Il rĂ©dige ce journal Ă  lui seul et le fait imprimer par ses camarades. Les articles de cette Ă©poque ont Ă©tĂ© depuis rĂ©unis par les soins d’ÉlisĂ©e Reclus, sous le titre : Paroles d’un rĂ©voltĂ©.

Survient alors la pĂ©riode des attentats contre l’empereur de Russie. Alexandre II mort, la lutte contre les rĂ©volutionnaires devient implacable. Kropotkine est expulsĂ© de Suisse par ordre du Conseil fĂ©dĂ©ral. Il retourne Ă  Londres (1881) oĂč il passe une annĂ©e, puis vient en France, fait des confĂ©rences Ă  Saint-Étienne, Vienne, Lyon. Une crise terrible rĂ©gnait alors dans la rĂ©gion lyonnaise oĂč l’industrie de la soie Ă©tait paralysĂ©e. L’agitation rĂ©volutionnaire prit un caractĂšre violent. Une nuit, une cartouche de dynamite explosa dans un cafĂ© de Lyon, tuant un ouvrier. Cela donna immĂ©diatement prĂ©texte Ă  perquisitions et arrestations. Kropotkine fut, naturellement, un des premiers arrĂȘtĂ©s avec une soixantaine de ses compagnons, dont Émile Gautier.

Pierre Kropotkine au procĂšs des 66.

Un procĂšs sensationnel eut lieu. Les anarchistes furent accusĂ©s d’affiliation Ă  l’Internationale et, aprĂšs une quinzaine de jours de dĂ©bats (1883), Kropotkine et trois de ses camarades furent condamnĂ©s Ă  cinq ans de prison et deux mille francs d’amende. Il passa trois annĂ©es Ă  Clairvaux, durant lesquelles l’opinion protesta hautement, rĂ©clamant l’amnistie des condamnĂ©s, mais sans rĂ©sultats. GraciĂ© en 1886, Kropotkine se rendit Ă  Londres.

Depuis, Kropotkine n’a pas cessĂ© de lutter par la plume pour la diffusion de ses idĂ©es. Il a continuĂ©, Ă  la RĂ©volte et aux Temps nouveau, une collaboration fidĂšle. Sa vie s’est Ă©coulĂ©e presque entiĂšrement Ă  Londres oĂč il collaborait Ă©galement Ă  la revue anarchiste : Freedom. Il a publiĂ© la ConquĂȘte du Pain, de multiples brochures de propagande ; L’Anarchie, son but, son IdĂ©al ; un grand ouvrage en anglais : Mutual Aid : a factor of Evolution, rĂ©cemment republiĂ© en français sous le titre : L’Entr’aide. On trouve dans ces volumes un exposĂ© complet, trĂšs clair, des doctrines anarchistes, non pas telles qu’elles sont comprises actuellement par quelques groupes de fantaisistes paradoxaux ou ignorants, mais telles que les ont dĂ©veloppĂ©es Bakounine et la FĂ©dĂ©ration jurassienne et que les a propagĂ©es Jean Grave, depuis une quinzaine d’annĂ©es. Ces doctrines, on peut les rĂ©sumer en quelques brĂšves formules : conquĂȘte rĂ©volutionnaire et socialisation des moyens de production ; nĂ©gation de l’étatisme et libre jeu des groupements par affinitĂ©. Nous ne pouvons, dans le cadre de cette Ă©tude dĂ©jĂ  longue, examiner Ă  fond la doctrine anarchiste, mais l’on pourra lire avec fruit la ConquĂȘte du pain, les Paroles d’un rĂ©voltĂ©, l’Entr’aide. Nulle part ailleurs, les idĂ©es anarchistes n’ont Ă©tĂ© exposĂ©es avec autant de mĂ©thode, de simplicitĂ© et de foi.

Ajoutons que Kropotkine a rapportĂ© de ses recherches laborieuses au British Museum un volume sur la RĂ©volution française qui est un merveilleux et rapide exposĂ© de l’histoire Ă©conomique de cette pĂ©riode troublĂ©e. Aucun historien n’a su mieux que Kropotkine noter l’action du peuple et des sections rĂ©volutionnaires, montrer les agissements de la bourgeoisie rĂ©gnante et les conditions de vie Ă©conomique qui ont entraĂźnĂ© les formidables mouvements de 1889-94.

Aujourd’hui, Kropotkine, ĂągĂ© de soixante-sept ans, se place au-dessus de toutes les attaques par la droiture de son existence faite de dĂ©vouement Ă  sa cause. Il a forcĂ© l’estime de tous les partis et conquis l’admiration de tous les hommes de courage et de pensĂ©e. Vieilli, niais toujours jeune d’esprit, il continue ardemment sa propagande. Merveilleux exemple de travail, d’ardeur, de sincĂ©ritĂ© ! C’est un rĂ©volutionnaire sans emphase et sans emblĂšme, Ă©crit Georges BrandĂšs. Il rit des serments et des cĂ©rĂ©monies par lesquels se lient les conspirateurs dans les drames et les opĂ©ras. Cet homme est la simplicitĂ© en personne.

Kropotkine, en effet, est un modeste. Il se contente de besogner sans faire Ă©tat de ses services et de ses souffrances. De tels caractĂšres sont rares. Il faut songer que ce rĂ©volutionnaire Ă©tait nĂ© dans la richesse, qu’il aurait pu couler des annĂ©es paisibles parmi les honneurs et dans une gloire tranquille assurĂ©e par son talent et son Ă©rudition scientifique ; il a prĂ©fĂ©rĂ© une existence pĂ©nible, semĂ©e d’incertitudes, de dangers, de misĂšres, toute au service des travailleurs. OĂč trouve-t-on de tels hommes qui sont l’honneur d’un parti ? OĂč trouve-t-on des partis qui produisent de tels hommes ?

Nous n’avons pu que brosser Ă  grands traits la vie de cet homme. Bien des incidents dramatiques et Ă©mouvants ont dĂ» ĂȘtre passĂ©s sous silence. Encore une fois nous renvoyons le lecteur qui voudrait connaĂźtre Kropotkine de plus prĂšs, Ă  son livre Autour d’une vie, avec le regret de n’avoir pu le suivre plus longuement et de n’avoir pu mieux exprimer notre admiration. MalgrĂ© tout, c’est avec une immense satisfaction que nous avons Ă©tudiĂ© et retracĂ© la carriĂšre (le ce combattant dĂ©sintĂ©ressĂ©, au moment prĂ©cis oĂč le Grand Assassin se prĂ©pare Ă  nous infliger la honte de sa prĂ©sence.

Une page de Kropotkine sur la police politique

Tout rĂ©volutionnaire rencontre sur sa route un certain nombre d’espions et d’agents provocateurs, et j’en ai rencontrĂ© ma bonne part. Tous les gouvernements dĂ©pensent des sommes considĂ©rables d’argent pour entretenir ce genre de reptiles. Mais ils sont surtout dangereux pour !es jeunes gens. Celui qui a une certaine expĂ©rience de la vie et des hommes ne tarde pas Ă  dĂ©couvrir que ces crĂ©atures portent en elles quelque chose qui le met sur ses gardes. Ils sont recrutĂ©s dans la lie de la sociĂ©tĂ©, parmi les individus tombĂ©s au dernier degrĂ© de dĂ©pravation morale, et celui qui observe le caractĂšre moral des gens qu’il a l’occasion de rencontrer, ne tarde pas Ă  dĂ©mĂȘler dans les maniĂšres de ces « piliers de la sociĂ©tĂ© Â» quelque chose de rĂ©pulsif. Ils se posent alors Ă  lui-mĂȘme cette question : « Qu’est-ce qui m’amĂšne cet individu ? Que diable peut-il bien avoir de commun avec nous ? Â» Dans la plupart des cas, cette simple question suffit Ă  mettre un homme sur ses gardes.

Lorsque je travaillais avec Reclus, il y avait, Ă  Clarens, un de ces individus que nous Ă©vitions de frĂ©quenter. Nous n’avions aucuns renseignements sur son compte, mais nous sentions qu’il n’était pas des nĂŽtres, et comme il cherchait Ă  pĂ©nĂ©trer dans notre sociĂ©tĂ©, nous conçûmes des soupçons Ă  son endroit. Je ne lui avais jamais adressĂ© la parole et c’est pour cela qu’il me recherchait particuliĂšrement. Voyant qu’il ne pouvait pas m’approcher par les voies ordinaires, il se mit Ă  m’écrire des lettres, me donnant des rendez-vous mystĂ©rieux dans des buts mystĂ©rieux, soit dans les bois, soit en des lieux analogues. Par plaisanterie, j’acceptai une fois son invitation et je vins Ă  l’endroit dĂ©signĂ©, suivi Ă  distance par un de mes bons amis ; mais le gaillard, qui avait probablement un complice, devait avoir appris que je n’étais pas seul et il ne vint pas. Je fus ainsi privĂ© du plaisir de lui adresser jamais un simple mot. En outre, je travaillais Ă  cette Ă©poque avec tant d’ardeur que toutes mes minutes Ă©taient prises, soit par la gĂ©ographie de Reclus, soit par le RĂ©voltĂ© et que je n’avais pas le temps de conspirer. Nous apprĂźmes cependant plus tard que cet individu envoyait Ă  la troisiĂšme section des rapports dĂ©taillĂ©s sur les conversations supposĂ©es qu’il avait eues avec moi, sur mes prĂ©tendues confidences et sur les complots terribles que j’ourdissais, Ă  PĂ©tersboutg, contre la vie du tsar ! Et tout cela Ă©tait pris pour argent comptant Ă  PĂ©tersbourg. Et en Italie, aussi. Quand Cafierio fut arrĂȘtĂ©, un jour, en Suisse, on lui montra des rapports formidables d’espions italiens, qui avertissaient leur gouvernement que Cafierio et moi nous prĂ©parions Ă  passer la frontiĂšre avec des bombes. Or, je n’ai jamais Ă©tĂ© en Italie et je n’avais jamais eu la moindre intention de visiter ce pays.

Ces histoires d’espionnage finirent d’une façon comique. Mais combien de tragĂ©dies, de tragĂ©dies terribles, ne devons-nous pas Ă  ces misĂ©rables ! Que de vies prĂ©cieuses perdues, que de familles dont le bonheur est brisĂ©, simplement pour faire vivre dans l’aisance de pareils escrocs. Quand on pense aux milliers d’espions, Ă  la solde de tous les gouvernements, qui circulent par le monde ; aux piĂšges qu’ils tendent Ă  toutes sortes de gens irrĂ©flĂ©chis ; aux vies humaines qui, parfois, ont une fin tragique par leur faute ; aux souffrances qu’ils sĂšment de tous cĂŽtĂ©s sur leur chemin ; aux sommes d’argent considĂ©rables dĂ©pensĂ©es pour l’entretien de cette armĂ©e, recrutĂ©e dans l’écume de la sociĂ©tĂ© ; aux vices qu’ils inoculent Ă  la sociĂ©tĂ©, en gĂ©nĂ©ral, et jusqu’aux familles elles-mĂȘmes ; quand on pense Ă  tout cela, on ne peut s’empĂȘcher de frĂ©mir devant l’immensitĂ© du mal qu’ils font. Et cette armĂ©e de misĂ©rables n’est pas limitĂ©e Ă  ceux qui jouent le rĂŽle d’espions auprĂšs des rĂ©volutionnaires et au systĂšme d’espionnage militaire. Il y a, en Angleterre, des journaux, surtout dans les -files d’eaux, dont les colonnes sont pleines d’annonces, faites par des « agences de renseignements Â» qui se chargent de recueillir toutes les piĂšces nĂ©cessaires pour divorcer, surveillent les maris au nom de leurs femmes, et les femmes au nom de leurs maris, pĂ©nĂštrent dans les familles, attrapent les imbĂ©ciles et font tout ce qu’on leur demande, pourvu qu’on les paie en consĂ©quence. Et pendant que les gens sont scandalisĂ©s des infamies du systĂšme d’espionnage dĂ©couvert derniĂšrement en France, dans les plus hautes sphĂšres militaires, ils ne remarquent pas que parmi eux-mĂȘmes, peut-ĂȘtre sous leur propre toit, des agents secrets, officiels ou privĂ©s, agissent de mĂȘme et font pire encore.

Les hommes du jour – Pierre Kropotkine – 24 juillet 1909 – n°79

Afin de compĂ©ter l’article de Flax Ă©crit en 1909, voici un extrait du texte que lui consacre l’EphĂ©mĂ©ride anarchiste :

En 1916, il signe avec Grave, Malato, etc., le « Manifeste des 16 Â», prĂ©conisant l’interventionnisme dans la guerre ; geste totalement incompris dans les milieux libertaires.

En mai 1917, Kropotkine revient en Russie oĂč, toujours anarchiste, il refuse de participer au nouveau gouvernement Kerensky, puis il dĂ©noncera la dĂ©rive dictatoriale des Bolcheviks. Il meurt Ă  Dmitrov, le 8 fĂ©vrier 1921, Ă  l’ñge de 79 ans. Son enterrement sera l’occasion de la derniĂšre manifestation de masse des anarchistes en Russie. Pierre Kropotkine est l’un des plus important thĂ©oricien et vulgarisateur de la pensĂ©e anarchiste.

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Source: Partage-noir.fr