Interpellé sur la hausse des prix des carburants, le 5 novembre à Verdun, quelques jours avant le début du mouvement des Gilets jaunes, Macron avait expliqué qu’on ne pouvait lui reprocher cette augmentation (« c’est pas bibi » avait-il déclaré) dont seuls les « cours mondiaux » étaient responsables.

Il avait partiellement raison, car si les taxes représentent les deux tiers du prix des carburants, le prix final à la pompe dépend du prix du pétrole, qui lui même a augmenté ces derniers temps.
Le prix du baril fait les montagnes russes (passant par exemple de 150 dollars en 2008 à 30 dollars en 2016), mais l’augmentation des taxes – l’étincelle des Gilets jaunes – ne se fait ressentir que quand le prix est haut.

Dans un premier temps nous allons essayer de comprendre et de décrypter les causes des oscillations financières de l’or noir sur les marchés financiers. Ensuite nous essayerons d’analyser le type de fiscalité que l’État met en place pour lutter contre le réchauffement climatique et qui relève donc de sa responsabilité.

Le prix du baril

Décrypter et compendre l’évolution du prix du pétrole sur ces dernières années ou ces derniers mois peut s’avérer un exercice périlleux tant le nombre de facteurs rentrant en jeu est important. Si « Bibi » n’est effectivement pas responsable des fluctuations du baril ces derniers temps c’est que les facteurs qui rentrent en jeu lui échappent. Parmi ces facteurs ont peu citer les embargos américains contre les pays producteurs (Iran et Vénézuéla), la volonté pour l’Union européenne de payer ses factures en pétro-euros et non plus en pétro-dollars, l’arrivée fulgurante des huiles et gaz de schistes sur le marché ou encore le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Tous ces facteurs interagissent entre eux, s’opposent, aggravent et déstabilisent les cours, et expliquent la volatilité des cours du brut. À cela il faut rajouter l’extrême financiarisation de l’économie, et notamment d’une valeur refuge comme le pétrole, rajoutant à la confusion et à l’instabilité. Les prix jouent au yoyo – 150 dollars en 2008, 120 dollars en 2014, 30 dollars en 2016 et personne ne peut véritablement prédire ce qu’il va se passer ; seulement expliquer après-coup ce qu’il s’est passé.

Les schistes américains

Depuis le milieu des années 2000, une véritable révolution technologique bouleverse la question énergétique aux Etats-Unis et donc in fine, son rapport au monde et la géopolitique mondiale. Cette révolution c’est celle des huiles et les gaz de schistes. On ne peut comprendre le désengagement américain au Moyen-Orient, sans prendre en compte ce facteur. Beaucoup d’analystes notent par exemple que la politique extérieure de Trump (qu’il est difficile de qualifier pour l’heure) et de son prédécesseur sont relativement similaires. Alors que par ailleurs tout les opposent dans d’autres domaines. Comme Obama avait refusé de s’engager en Syrie (laissant al-Assad franchir la fameuse « ligne rouge » et ouvrant la porte à la Russie) Trump poursuit sur cette trajectoire en retirant les troupes de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan (à quoi s’ajoute les critiques contre l’OTAN). Le désengagement est donc total au Moyen-Orient [1], Obama comme Trump, refusant ce rôle de « gendarme du monde » auquel on croyait les américains assignaient. « Nous sommes éparpillés dans le monde entier. Nous sommes dans des pays dont la plupart des gens n’ont jamais entendu parler » affirmait Trump dans un tweet en décembre [2].

Assez paradoxalement la politique américaine de replis de ces dernières années produit des effets tout aussi désastreux que l’interventionnisme des années Bush Jr comme le souligne Gilbert Achcar : « tandis que les 3 présidents [Bush Sr, Clinton et Bush Jr] ont dévasté l’Irak par agression militaire directe (…) Obama a contribué à la dévastation de la Syrie en permettant à son régime dictatoriale de l’accomplir » [3]. En clair ont obtient des « résultats similaires » mais par des « méthodes opposées » : agression militaire dans un cas et non-assistance dans l’autre. Achcar poursuit, Bush en dévastant l’Irak a crée les conditions d’ « émergence » de l’État islamique, Obama en refusant d’intervenir a permis sont « extension ». Le pathétique de la situation étant atteint aujourd’hui en Afghanistan, alors que les américains négocient actuellement avec ceux la même qu’ils étaient venus chasser il y a quinze ans : les Talibans [4]. Lors de son dernier discours devant l’assemblée générale de l’ONU en septembre 2016, Obama a admis être « hanté en permanence par la situation syrienne » [5]. Situation dans laquelle il a évidemment une part de responsabilité.

L’interventionnisme au Moyen-Orient possède un moteur idéologique. Pour les années 2000 il s’agit de l’influence des néoconservateurs [6], les faucons du Pentagone et de la Défense et leur obsession d’exporter la démocratie et d’un Irak libéré de Saddam Hussein. Mais dans la région possédant les richesses pétrolifères les plus riches du monde on ne peut évidemment pas faire l’économie du facteur énergétique. Si c’est la dépendance au pétrole qui a justifié l’interventionnisme, c’est l’indépendance permise par les schistes qui justifient l’isolationnisme. Comme le résume une universitaire sur la question « les relations entre les États-Unis et le reste du monde doivent être réévaluées » [7] avec l’arrivée des schistes et la perspective d’indépendance énergétique. Quoiqu’il en soit la perspective d’indépendance énergétique offre ce luxe : choisir une politique étrangère. Mais bien sûr le désengagement n’est que partiel : d’abord les USA ont toujours besoin des pétromonarchies sunnites du Golfe puisque ce sont elles qui fixent les cours mondiaux [8] d’où le resserrement des liens avec le Royaume saoudien par la désignation d’un ennemi rassembleur, à savoir l’Iran. Deuxièmement, il leur faut toujours garder un œil sur cette région agitée par les groupes armées ou l’expansionnisme iranien.

Depuis l’arrivée sur le marché des schistes la conséquence est la suivante : les USA sont moins dépendants des importations et ils peuvent, malgré leur consommation abyssale, envisager l’indépendance (certains optimistes parlent de 2030) Pire : ils exportent. En Mars 2016 est ainsi arrivée la première livraison en Europe de GNL américain (gaz naturel liquéfié). C’est-à-dire que les pour la première fois les flux énergétiques se sont inversés : ils sont partis de l’intérieur du pays vers les ports, pour ensuite traverser l’Atlantique. Depuis 2015 les américains se partagent le haut du classement avec la Russie et l’Arabie Saoudite, et en 2018 les exportations dépassent enfin les importation en matière énergétique.

Mais le problème du schiste américain, contrairement au pétrole conventionnel saoudien, est que son coût d’extraction est tel, qu’il est dépendant du prix mondial du pétrole. En 2014 un baril élevé a permis de développer des technologies de forages (les forages horizontaux). Mais par la suite, les schistes américains en inondant le marché mondial ont fait chuter les prix. Les saoudiens ne réagirent pas, espérant que les américains se tireraient ainsi une balle dans le pied. Le baril arrive à 27 dollars en 2016 mais le résultat est inverse : l’industrie pétrolière américaine montre une forte capacité de résilience. A contrario de l’État saoudien entièrement dépendant de sa rente pétrolière qui s’endette et n’arrive plus à payer ses fonctionnaires. Il fallait faire augmenter le prix du baril et pour cela baisser la production et c’est ce que firent la Russie et les pays de l’OPEP lors d’un accord en octobre 2016, ramenant ainsi en juillet 2017 le baril à un prix convenable de 65 dollars. Si les membres de l’OPEP soufflent, les USA aussi en profitent pour ravir à la Russie la pôle position de producteur mondial.

L’arrivée de Trump au pouvoir

L’arrivée de Trump change la donne. Le nouveau président américain soigne son électorat et veut un prix à la pompe bas. Le responsable de cette hausse est désigné, c’est l’OPEP qu’il accuse, à raison, de manipuler les cours. Il rompt ensuite l’accord sur le nucléaire iranien, qui voit le retour des sanctions et donc la baisse de production du sixième producteur mondial. Trump veut étrangler économiquement l’Iran, mais il veut que les saoudiens assurent derrière. Ces derniers sont sommés de compenser la perte du brut perse.

Deux événements simultanés vont alors se produire. Avec l’affaire Khashoggi (journaliste assassiné dans l’ambassade du Royaume à Istanbul) les saoudiens menacent : toute sanction contre le Royaume serait accompagnée d’une hausse des prix du baril. Alors pour s’assurer du soutien des USA les saoudiens augmentent leur production et désamorcent la tension sur les prix. Cela fonctionne économiquement et politiquement : en février 2019, Trump n’entend toujours pas les appels du Congrès visant à sanctionner l’Arabie Saoudite pour son rôle dans l’assassinat du journaliste.

Deuxième événement, Trump décide d’accorder des exceptions concernant les sanctions iraniennes, la Chine et l’Inde peuvent continuer à se procurer du brut persan. La conséquence : les sanctions iraniennes ne sont pas appliquées mais la compensation à ces sanctions le sont et les schistes américains produisent à plein régime. En septembre 2018 le monde passe le cap des 100 millions de baril jour. Les pays de l’OPEP sont donc dans l’impasse. Soit ils baissent la production et font monter les prix mais les schistes américains risquent de leur ravir des parts de marchés. Soit ils augmentent la production et font chuter les prix mais ils mettent en péril leurs économies de rentes. L’Arabie Saoudite n’a rien à gagner à faire chuter les prix car son économie est en grande difficulté et la dette intérieure se creuse. Quant à la guerre qu’elle mène au Yémen, elle s’entête et n’envisage pas de s’y désengager.

Le prix du baril est donc aujourd’hui pris dans cet étau géopolitique et oscille depuis six mois entre 60 et 80 dollars. L’Occident veut un baril bas, mais les pays rentiers sont en sursis. Actuellement les prix à la pompe remontent car le baril remonte, alors même que l’augmentation de la taxe carbone a été bloquée suite au mouvement des Gilets Jaunes.

Les fluctuations du marché

Nous allons maintenant parler d’un autre facteur qui influe sur le prix du pétrole et donc in fine sur le prix des carburants : l’étau financier. Après la crise de 2008, l’or et le pétrole retrouvent le rôle de valeur refuge sur les marchés boursiers. Cela permettait d’accoler la spéculation à une valeur matérielle existante. Problème, la spéculation et la volatilité des prix s’est alors développée. Dans L’Illusion Financière l’économiste Gaël Giraud estime que les mouvements de capitaux sur les marchés dérivés du pétrole pèsent financièrement trente fois plus que les marchés de livraison réelle. Cela signifie que pour chaque baril vendu, trente barils fictifs s’échangent sur les marchés. En août 2018 la consommation mondial a passé la barre des 100 millions de barils par jour, ce qui signifie qu’il y aurait trente fois plus de barils « fictifs » qui s’achètent et se revendent sur les marchés.

Ce facteur de la spéculation, de la « financiarisation de l’économie », est important car il montre bien la façon dont les marchés financiers ne disent rien du monde et de son évolution. Un argument souvent avancé par les économistes est que le marché, la libre fluctuation du prix, est le plus à même de traduire des tendances. Par exemple l’épuisement des ressources ferait monter les prix, incitant les entreprises à s’en détourner. Mais le marché est indépendant du monde. Et le caractère spéculatif des marchés montre bien qu’ils sont incapables de traduire une tendance ou de prendre en compte un facteur comme l’épuisement des ressources ou le réchauffement climatique.

Depuis les années 1980 les marchés ont été progressivement automatisés. Le Loup de Wall Street est au chômage et le palais Brogniart a été délocalisé dans un immense Data Center dans la banlieue de Londres [9]. Les algorithmes ont pris le relais des traders et les transactions se déroulent à une vitesse folle de quelques nanosecondes. L’expression de benjamin Franklin « le temps c’est de l’argent » n’a jamais été aussi vraie que dans le secteur financier où la vitesse devient un impératif. En fait, la productivité peut essentiellement se concevoir comme l’augmentation de la production par unité de temps. C’est-à-dire comme une accélération. Cette accélération par la technologie se traduit par une extrême volatilité des prix : « Ces huit dernières années, alors que la crise des subprimes était passée, les cours des métaux, du pétrole, des textiles, ont eu fréquemment des fluctuations de 1 à 2, parfois de 1 à 4, en l’espace de quelques mois. Dès lors, quel peut être l’impact réel d’une bonification de quelques pourcents par an des taux de prêts pour favoriser la transition sous forme d’obligations vertes ? » [10] écrit le mathématicien Nicolas Bouleau. Des algorithmes se livrent une guerre qui consiste essentiellement à devancer l’autre. Les conditions de la spéculation sont simples il faut qu’il y ait irrégularité et hasard. Si un algorithme détecte une corrélation alors ce n’est plus du hasard. Le marché ne peut donc être que chaotique et sans périodicité. Dès lors, les tentatives qui visent à se servir de l’économie pour faire avancer la cause écologique – comme le One Planet Summit de Macron –, son potentiellement dangereuses car elles consistent à brancher la nature sur les flux financiers et son lot de crises, de krachs et de faillites. Il s’agit plutôt de considérer ce genre d’événement comme une tentative de trouver de nouveaux débouchés à l’économie en créant en tant que marchandise cette chose qu’est l’environnement.

Le signal-prix et la spéculation

Dans une interview donnée au Monde le 20 février, la secrétaire d’État auprès du ministre de la transition Brune Poirson, revient sur le mouvement des Gilets jaunes et affirme que « le but de la taxe carbone est d’envoyer un signal prix qui influe sur les comportements ». L’idée est simple : à court terme on finance la transition énergétique et à long terme on rend une source d’énergie carbonée moins intéressante financièrement obligeant l’usager à se diriger vers une autre (le diesel devient moins compétitif et on attend de l’homo œconomicus qu’il se dirige vers la voiture électrique). En 2014 sous le gouvernement Ayrault, la TICPE (taxe intérieur de consommation sur les produits énergétiques) qui représente la moitié du prix de l’essence intègre une composante carbone. Depuis cette date la taxe a quadruplé mais son effet ne se faisait pas ressentir à la pompe car elle était compensée par la baisse du prix du pétrole. On a expliqué dans la première partie que cette période correspondait à l’arrivée massive des schistes américains sur le marché.

Mais avec la remontée des cours et l’alignement des taxes du diesel sur celles de l’essence, la facture grimpe [11]. Avec le mouvement des gilets jaunes la taxe carbone n’a pas été annulée par Macron, ce dernier ayant prix la décision de ne pas l’augmenter comme il était prévu. Elle est restée à son niveau de 2018, sans que l’on sache ce qu’il se passera par la suite.

On voit donc que la fiscalité de l’État (qui s’exprime en %) est dépendante des prix du marché. Les taxes ont beau êtres importantes (à peu près les deux tiers du prix du carburant), tant que le baril reste bas tout va bien. Mais dès que celui-ci augmente c’est la panique. Le mouvement des Gilets Jaunes ne peut évidemment pas se contenter uniquement d’appeler à la suppression des taxes car le pétrole ne peut rester éternellement « bon marché ». Il s’agit aussi de repenser l’addiction de nos sociétés au pétrole et c’est précisément ce qui est intéressant dans le slogan « vendredi vert, samedi jaune » et des ponts qui sont lancés avec les mouvements écologistes (Marche pour le climat et Grève des lycéens).

Fiscalité et lutte des classes

Dans cette seconde partie nous proposons d’analyser la question de la fiscalité et la façon dont le pouvoir choisi de la faire peser sur les individus. En l’occurence ce qui nous intéresse ici c’est que si l’État français ne peut pas influer sur le cours du pétrole, il peut adopter et ajuster une fiscalité différente suivant ses sujets. Il peut choisir d’être efficace d’un point de vue environnemental et/ou juste d’un point de vue social. En l’occurence il ne fait ni l’un, ni l’autre.

Il est essentiel de faire un bref retour historique pour comprendre les différents types de fiscalité.

En 1920, l’économiste anglais Arthur Cecil Pigou publie The economic of welfare. Dans cet ouvrage, il part du constat suivant : les activités économiques génèrent des effets négatifs sur des secteurs extérieurs à l’économie, sans que ces « dommages collatéraux » ne soient pris en compte dans le prix de la marchandise. Traduit en terme contemporains nous pourrions écrire ceci : « l’industrie détruit l’environnement et cela ne lui coûte rien de le faire ». C’est ce que Milton Friedman appelle dans Capitalisme et liberté (1962) les « effets de voisinages ». Friedman et les libéraux négligeny totalement ces effets (qui peuvent aller du cancer ouvrier à la marée noire) arguant que le mal généré d’une intervention de l’État pour les prévenir peut être potentiellement trop grand et qu’il est préférable de laisser le marché arranger les choses (en général laisser le marché faire signifie : ne rien faire). Pigou réfléchit à la question suivante : comment internaliser ces externalités négatives ? Comment incorporer au prix ces dommages collatéraux ? Il prend l’exemple des « escarbilles » ces morceaux de charbons incandescents qui jaillissent des cheminées de locomotives à vapeur et qui déclenchent des incendies. Les escarbilles produisent des dégâts économiques sans que la société de chemin de fer n’ait à débourser d’argent. Pigou propose alors une nouvelle forme de fiscalité. La compagnie de chemin de fer devra payer une taxe, qui servira à dédommager les propriétaires touchés par les incendies et l’incitera à mettre en place des dispositifs anti-escarbilles. C’est l’ancêtre de la taxe pollueur / payeur.

Quarante ans plus tard en 1960, Ronald Coase poursuit la réflexion dans The problem of social cost. Pour lui le problème de la taxe pollueur / payeur (qui ne s’appellera comme ça qu’en 1972) c’est qu’il y a interventionnisme de l’État. Ensuite c’est qu’elle laisse le choix au pollueur de polluer. La compagnie va faire un choix rationnel, qu’est-ce qui lui coûtera le moins cher : payer une taxe ou mettre en place un dispositif anti-escarbille ? Elle va faire le choix entre déclencher ou non des incendies.

Ronald Coase prend un exemple de 1879 dans la jurisprudence anglaise. Un médecin s’installe à côté d’un confiseur. L’un a besoin de calme l’autre de faire du bruit. Le médecin présente le cas devant la justice et obtient gain de cause, le confiseur doit cesser de faire du bruit avec ses machines. Coase imagine alors un autre système permettant de se passer de la justice et donc de l’État via le marché : il faudrait évaluer le coût d’un déménagement de l’un ou l’autre des deux, ou du financement d’un mur anti bruit. Le médecin en réclamant du silence est tout aussi producteur de nuisance selon Coase, et il faudrait imaginer un type de marchandage entre les deux aboutissant à un optimum économique. Le confiseur pourrait par exemple acheter des droits à faire du bruit, de la valeur du manque à gagner du médecin.

Des années plus tard et suivant l’idée de Coase, adaptée à la situation des gaz responsables des pluies acides puis des gaz à effets de serre, devait naître des marchés d’échanges de quotas.

La taxe est jugée par les économistes, les industriels et le patronat comme trop contraignante. On entend sans cesse parler dans la bouche du Medef ou les tribunes du Figaro et des Échos d’écologie « punitive » ou « castratrice ». Valeurs actuelles allant jusqu’à parler de « Khmers verts ». Évidemment les Gilets jaunes ont raison de contester la taxe carbone. Non pas qu’il s’agisse d’une simple révolte anti-fiscale, mais parce que cette taxe est inégalitaire – puisqu’elle fait reposer la fiscalité sur les plus pauvres, et que seul 20% des recettes seront réellement consacrés à la transition énergétique.

Le problème dans cette histoire c’est que ceux qui polluent le plus ne sont pas soumis à la taxe carbone, mais à cet autre mécanisme qu’est le marché carbone. Les Gilets Jaunes subissent la taxe de Pigou. Les industries polluantes le marché de Coase. Les 1400 sites industriels les plus polluants de France ne payent donc rien, ils s’arrangent en achetant ou en vendant des quotas d’émissions que l’État leur donne gratuitement.

Le marché carbone

La presse a l’habitude de parler des dérives et des dysfonctionnements du marché carbone. En 2009, Europol estimait que 90% des échanges est le fait « d’activités frauduleuses » [12]. On entend souvent parler de l’arnaque à la TVA carbone, appelée à tort arnaque à la taxe carbone [13], qui consiste à acheter et revendre des crédits carbones en gardant la TVA pour soit, et qui constitue la plus grosse arnaque de l’histoire. Mais en réalité, le fonctionnement normal du marché carbone est tout aussi scandaleux que ses dysfonctionnements.

Chacune des 1400 entreprises en France (11 000 en Europe) soumise au marché carbone se voit allouer chaque années des crédits, c’est-à-dire des droits à émettre des gaz à effet de serre [14]. Soit l’entreprise les utilisent. Soit elle parvient à polluer moins et se retrouve avec un surplus de crédits qu’elle peut mettre en vente sur le marché carbone à d’autres entreprises qui a contrario en auraient besoins. On retrouve donc l’optimum recherché par Ronald Coase : qu’importe où se fait la dépollution (elle se fera là où c’est le plus rentable) il faut arriver à une baisse générale des émissions.

Problème, les États ont alloué des sommes trop importantes de crédits si bien que la tendance générale n’est pas à la baisse des émissions. Deuxième problème, les Etats n’ont pas fixé de plafonds, si bien que les entreprises peuvent générer artificiellement des crédits (en plantant des arbres ou en exploitant des énergies vertes via ce qu’on appelle les mécanismes flexibles). Enfin dernier point, le marché ne fait pas la différence entre des crédits générés par une politique écologique et ceux générés par une désindustrialisation.

En France, pour l’année 2016, les émissions carbones ont été couvertes à 104% par des quotas gratuits. Pire les entreprises ont même reçu des crédits pour des émissions non existantes. C’est-à-dire qu’elles ont pu vendre sur le marché carbone des quotas surnuméraires et empocher des gains [15]. Le cas le plus symptomatique étant celui d’Arcelor Mittal, qui gagne de l’argent en vendant des crédits générés par le ralentissement de son activité [16]. En clair, les plus gros pollueurs ne payent pas de taxe carbone, reçoivent des droits à polluer gratuitement et de manière excédentaire. Ceux qui doivent en acheter de manière supplémentaire le font à prix dérisoire (le prix de la tonne carbone est de 7 euros) et ceux qui génèrent un surplus (qui souvent n’a aucun rapport avec la mise en place de mesures environnementales) s’ouvrent à de nouvelles opportunités de profit. Taxe pollueur/payeur pour les Gilets jaunes, marché pollueur/payé pour les industriels.

Début 2017 le PDG d’Arcelor Mittal Lakshmi Mittal allait jusqu’à publier une tribune dans Le Monde contre la réforme du marché carbone [17]. Lors de la fermeture de son site de Florange, ArcelorMittal avait ainsi engrangé 19 millions d’euros de profits du fait de ses quotas de carbone non utilisés et il s’agit là que de la partie émergée de l’iceberg (on parle peut être de 1 milliards d’euros générés en crédits carbones). Il n’a évidemment aucun intérêt à ce que l’on reforme le marché ou que celui-ci soit efficace.

Un an et demi après sa tribune, quelques jours avant le début du mouvement des Gilets jaunes l’Union Européenne faisait un énième cadeau à la sidérurgie [18]. Le lobbying a porté ses fruits. D’ici 2021 l’UE devait cesser de donner des quotas gratuitement à la sidérurgie concernant le « torchage » (qui vise à brûler du gaz pour éviter la pression) des hauts-fourneaux. Une pratique extrêmement polluante produisant deux fois plus de CO2 que la combustion classique du charbon. Finalement ce cadeau à 120 millions euros par an est repoussé jusqu’à 2026. Le marché carbone est d’une certaine façon façonné par et pour la sidérurgie.

Il y a quelques jours, suite à la publication d’un rapport d’une ONG sur l’inefficacité des marchés carbones [19] des universitaires ont publiés une tribune appelant à mettre fin à ces mécanismes [20]. Les marchés sont un échec depuis quatorze ans. Les quantités de CO2 rejetées dans l’atmosphère augmentent et des quantités de frics sont brassées tous les jours sur les marchés visant soit-disant à baisser ces émissions.

Actuellement dans le cadre de l’Accord de Paris les États n’envisagent pas autre chose que la mise en place de marchés (pour l’aviation, pour le transport maritime…). Ceux qui font pression pour la mise en place des ces marchés et ceux qui les mettent en place savent très bien qu’ils sont inefficaces et le resteront malgré les quelques changements bénins qu’on y apportera.

Lors des dernières conférences sur le climat (COP22 à Marrakech, COP23 à Bonn, COP24 à Katowice) on voit apparaître un lobbying en faveur du marché carbone notamment via l’International Emissions Trading Association qui regroupe de gros pollueurs (énergie, exploitation minière, automobile). Ceux là même qui pendant des années ont nié l’idée du réchauffement, puis l’idée d’un réchauffement anthropique [21], se cachent derrière le marché carbone à mesure que la température augmente. Ils savent très bien qu’ils n’ont rien à y perdre, et au contraire tout à gagner en boursicotant sur la fin du monde. L’Économie est un compte à rebours pour l’extinction.

Au moment où nous écrivons ces lignes 2200 tonnes de fioul non taxés se dirigent vers les côtes de Gironde et de Charente-Maritime tandis que 45 conteneurs contenant des matières dangereuses se baladent, conséquence du naufrage du navire italien Grande America. Nous n’avons pas de temps à perdre dans d’interminables discussions sur les modalités de mise en place d’un futur marché carbone ou sur l’arrivée messianique d’un prix universel à la tonne carbone. C’est ce que semble traduire la position des lycéens qui se rassemblent chaque semaine : refuser les mains tendus, refuser le dialogue. Du côté des Gilets jaunes, le grand débat est maintenant terminé, les choses sérieuses peuvent reprendre.

Ce printemps jaune et vert s’annonce plein de promesse.

Antoine Costa


[1] Ce n’est pas vrai pour le reste du monde comme en témoigne la volonté états-uniennes de remettre la main sur l’Amérique Latine, notamment au Vénézuela. Ironie de l’histoire ou cynisme absolu, Trump vient de nommer comme envoyé spécial à Caracas Elliott Abrams, qui fut dans les années 1980 impliqué dans l’Irangate et la vente d’armes aux Contras au Nicaragua.

[2] USA, l’ordre mondial à l’épreuve de Trump, Le Monde, 27/01/19

[3] Gilbert Achcar, Symptômes morbides, Actes Sud, 2017

[4] Le 29 janvier 2002 alors que le drapeau américain flottait de nouveau sur l’ambassade américaine à Kaboul Georges Bush déclarait « aujourd’hui, les femmes sont libres » voir Une guerre pour les femmes afghanes ? (2002) Dans Christine Delphy, Classer, dominer, La Fabrique, 2008.

En 2018, les américains négocient avec les Talibans « C’est un donnant-donnant assez simple. Les soldats américains rentrent au pays si les talibans garantissent que le territoire afghan ne servira plus jamais de base à des groupes terroristes occupés à monter des attentats contre les Etats-Unis. » Alain Franchon, Le Monde, 28/02/2019. Les Grandes perdantes de ce pacte seront probablement les femmes puisque comme le souligne Frachon « le mouvement des talibans se distingue par cette étrange obsession : maintenir les femmes dans l’analphabétisme ». Une guerre pour rien. Au 12 mars, les deux partis n’étaient pas parvenus à un accord (Reuters).

[5] Huit ans qui renversent l’échiquier du Proche-Orient, Le Monde, 17/03/19

[6] L’illusion messianique, la guerre des néoconservateurs, Alain Frachon et Daniel Vernet, Seuil, 2004

[7] Les États-Unis vers l’indépendance énergétique, Laurence Nardon, Politique Étrangère, 2013.

[8] La demande en pétrole est inélastique, c’est-à-dire quelle ne change pas quelque soit le prix. En revanche la production est elle élastique. L’Arabie Saoudite peut produire ou freiner sa production sur demande et ainsi créer de la rareté ou de l’abondance artificiellement. On parle du rôle de swing producer indispensable aux autres pays.

[9] Voir les livres, 6,5 et 4 d’Alexandre Lemonnier (éditions Zones Sensibles) et Krach Machine (Calman-Lévy).

[10] Voir Combien coûte la nature ? Octobre 2018 sur son blog Nicolasbouleau.eu

[11] Notons aussi que le diesel pose avant tout un problème de santé publique – à cause des particules fines, plus que de réchauffement climatique.

[12] L’incroyable histoire de l’arnaque au carbone, Le Monde, aout 2017.

[13] Voir D’argent et de sang, livre de Fabrice Arfi de Mediapart.

[14] On parle de crédits carbones par commodité, mais ils concernent en vérité d’autres gaz à effet de serre. Ces autres gaz, pour simplifier les échanges sont traduits egrâce à cet étalon commun qu’est la tonne carbone.

[15] Voir le rapport Basculer la fiscalité carbone sur les entreprises les plus polluantes et jusqu’ici largement exonérés, Attac, Novembre 2018.

[16] Quand ArcelorMittal gagne de l’argent en mettant en sommeil ses aciéries, Le Monde, 26/04/2012

[17] Lakhsmi Mittal : « Les quotas de CO2 ne doivent pas mettre en danger l’industrie sidérurgique européenne » Le Mone, 27/02/2017

[18] La sidérurgie façonne encore le marché carbone à son avantage, Euractiv.fr, 31/10/18

[19] 50 shades of green, the rise of natural capital markets and sustaibable finance de Green Finance Observatory, mars 2019. Disponible sur internet.

[20] Les marchés carbones ne vont pas rendre à notre planète sa grandeur, Mediapart, 14/03/19

[21] Les marchandes de doutes, Naomi Oreskes et Erik m. Conway, Le Pommier, 2010