Avril 14, 2021
Par Marseille Infos Autonomes
187 visites


Article repris depuis lenumérozéro.info

Leurs sites internet sont explicites : selon eux l’administration pĂ©nitentiaire respecte plus les « voyous Â» que les gardiens – ah bon ?! – leur autoritĂ© est menacĂ©e, les prisonniers et prisonniĂšres ne sont jamais assez sanctionnĂ©s
 Ils rĂ©clament « des rĂ©ponses pĂ©nales sĂ©vĂšres Â», de la sĂ©curitĂ©, de la rĂ©pression, des fouilles [1] tant qu’ils veulent.

Bien sĂ»r, il y a des conflits entre les gardiens et leur hiĂ©rarchie. Mais quiconque est concernĂ© par la prison sait trĂšs bien que, au fond, leur intĂ©rĂȘt commun est de maintenir l’ordre en dĂ©tention. Quitte Ă  dĂ©truire la vie des prisonniers, des prisonniĂšres et de leurs proches. Quand les gardiens font grĂšve, ils ne bloquent pas leurs supĂ©rieurs, ils ne menacent pas d’ouvrir les cellules pour que les prisonniers prennent l’air. Ils bloquent les dĂ©tentions. Ils rendent l’enfermement encore plus violent : restriction drastique de nourriture, pas d’activitĂ©, pas de douches, parfois mĂȘme pas de parloirs. Les « usagers pris en otage Â» ne sont jamais interviewĂ©s. Pendant un grand mouvement de grĂšve de gardiens, en janvier 2018, une prisonniĂšre dĂ©clarait :

« Les maton·ne·s ne sont pas des ouvrier·e·s, ils et elles sont des agents actifs dans la protection et prĂ©servation d’un systĂšme qui protĂšge les riches et enferme les prĂ©caires. L’amĂ©lioration des conditions de travail qu’ils rĂ©clament n’est pas autre chose qu’un manifeste en faveur d’un modĂšle de sociĂ©tĂ© basĂ© sur la sĂ©curitĂ©. Mais pas la sĂ©curitĂ© d’avoir une vie digne et Ă©panouie (
). La sĂ©curitĂ© qu’ils dĂ©fendent est basĂ©e sur le contrĂŽle, la haine et la peur, ils demandent plus de camĂ©ras de vidĂ©o-surveillance, plus de fouilles, plus d’armes, plus d’effectifs, plus de barbelĂ©s, plus d’isolement, plus de discrimination, plus d’obĂ©issance. Â»

Lettre Ă©crite par Marina, prisonniĂšre du centre pĂ©nitentiaire de Rennes, et publiĂ©e dans le journal L’EnvolĂ©e no 48



Alors
 pourquoi la CGT syndique-t-elle des gardiens de prison ?

FO, le SPS, UFAP-UNSA… et aussi la CGT : malgrĂ© quelques divergences de fond et de ton, ces syndicats de gardiens ont le mĂȘme rĂŽle. « Tous ensemble, tous ensemble ! Ouais ! Ouais ! Â» La CGT est un syndicat puissant et actif qui participe aux luttes de « prĂ©caires Â», au mouvement contre la loi sĂ©curitĂ© globale, qui se mobilise contre la rĂ©pression. Pendant que la CGT dĂ©nonce les violences policiĂšres, sa branche pĂ©nitentiaire nie l’existence de violences pĂ©nitentiaires. Et surtout, elle agit pour faire taire toute dĂ©nonciation de ces violences. Les syndicalistes de la CGT sont-ils au courant de ce que fait et dĂ©clare leur section pĂ©nitentiaire ?

En novembre 2020, la CGT pĂ©nitentiaire d’Alençon–CondĂ©-sur-Sarthe s’attaquait au journal L’EnvolĂ©e, porte-voix de prisonnier·e·s et de leurs proches, qui avaient dĂ©noncĂ©, une fois de plus, des morts suspectes en prison. Le syndicat renversait la dĂ©nonciation, s’insurgeant contre un « dĂ©ferlement de haine [qui pouvait] conduire certains « illuminĂ©s Â» Ă  s’en prendre physiquement aux agents Â» et demandait l’interdiction de diffusion du journal. Les prisonniers et prisonniĂšres connaissent bien leurs geĂŽliers. Ils n’ont pas besoin que L’EnvolĂ©e leur dise quoi en penser. Ceci dit, le coup de pression a bien marchĂ©. Suite Ă  ce texte de la CGT, le journal – qui, souvent, n’est pas distribuĂ© aux prisonnier·e·s, au mĂ©pris des lois de libertĂ© de la presse – a Ă©tĂ© pour la premiĂšre fois censurĂ© officiellement dans tous les Ă©tablissements pĂ©nitentiaires par la direction nationale et son ministre Dupond-Moretti. Diverses associations ont alors rĂ©agi, rappelant que L’EnvolĂ©e n’était pas seule Ă  dĂ©noncer les violences pĂ©nitentiaires et l’omerta :

« Cette interdiction ne saurait occulter le problĂšme de fond dĂ©noncĂ© par le journal : les violences commises par des agents de l’administration pĂ©nitentiaire sur des personnes dĂ©tenues sont une rĂ©alitĂ© dĂ©sormais largement documentĂ©e, tout comme les rouages institutionnels permettant qu’elles se perpĂ©tuent. Â»

CommuniquĂ© commun de l’Observatoire international des prisons (OIP), l’ACAT (Action des chrĂ©tiens pour l’abolition de la torture), la Ligue des droits de l’homme (LDH), L’EnvolĂ©e, le Syndicat des avocats de France (SAF) et l’association des Avocats pour la dĂ©fense des droits des dĂ©tenus (A3D), 16 mars 2021

Silence ! On tabasse !

L’OIP, qui a produit un large rapport en 2019 au sujet de ces violences, affirme avoir reçu « prĂšs de 200 appels ou courriers de dĂ©tenus qui dĂ©clarent avoir Ă©tĂ© violentĂ©s par des personnels pĂ©nitentiaires – deux signalements par semaine en moyenne, qui ne sont que la partie Ă©mergĂ©e de l’iceberg. Â» La journaliste Laurence Delleur a aussi rĂ©alisĂ© un documentaire Ă  ce sujet : Matons violents. La loi du silence. Dans cette enquĂȘte, Éric Tino, un ancien gardien de prison, raconte comment il a Ă©tĂ© mis au ban par ses semblables, harcelĂ© et menacĂ©, aprĂšs avoir dĂ©noncĂ© des collĂšgues qui avaient passĂ© un prisonnier Ă  tabac. MĂȘme attitude de la part de ses supĂ©rieurs : « La directrice m’a dit que je n’aurais pas dĂ» balancer, que ça ne se dit pas, et que tant pis pour moi. Â» Les surveillants accusĂ©s de violences ont Ă©tĂ© reconnus coupables et condamnĂ©s, mais ils ont gardĂ© leur boulot et mĂȘme obtenu une promotion. Éric Tino, lui, a perdu son travail, isolĂ© et poussĂ© Ă  la dĂ©mission par les menaces. Les syndicats dĂ©fendent qui, au juste ? L’OIP, qui a produit un large rapport en 2019 au sujet de ces violences, affirme avoir reçu « prĂšs de 200 appels ou courriers de dĂ©tenus qui dĂ©clarent avoir Ă©tĂ© violentĂ©s par des personnels pĂ©nitentiaires – deux signalements par semaine en moyenne, qui ne sont que la partie Ă©mergĂ©e de l’iceberg. Â» La journaliste Laurence Delleur a aussi rĂ©alisĂ© un documentaire Ă  ce sujet : Matons violents. La loi du silence. Dans cette enquĂȘte, Éric Tino, un ancien gardien de prison, raconte comment il a Ă©tĂ© mis au ban par ses semblables, harcelĂ© et menacĂ©, aprĂšs avoir dĂ©noncĂ© des collĂšgues qui avaient passĂ© un prisonnier Ă  tabac. MĂȘme attitude de la part de ses supĂ©rieurs : « La directrice m’a dit que je n’aurais pas dĂ» balancer, que ça ne se dit pas, et que tant pis pour moi. Â» Les surveillants accusĂ©s de violences ont Ă©tĂ© reconnus coupables et condamnĂ©s, mais ils ont gardĂ© leur boulot et mĂȘme obtenu une promotion. Éric Tino, lui, a perdu son travail, isolĂ© et poussĂ© Ă  la dĂ©mission par les menaces. Les syndicats dĂ©fendent qui, au juste ?



Il est trĂšs difficile de dĂ©noncer cette violence pĂ©nitentiaire, cachĂ©e derriĂšre les murs. Les prisonniers, les prisonniĂšres et leurs proches qui tĂ©moignent ne sont pas crus ; souvent terrorisĂ©s, ils subissent des reprĂ©sailles. Les syndicats de gardiens le savent. Ils ne le dĂ©noncent pas. Mais ils dĂ©noncent ceux qui dĂ©noncent : prisonniers, mĂ©dias… ou collĂšgues.

Jimony Rousseau-Sissoko est mort en janvier 2021 suite Ă  une altercation avec des gardiens Ă  la prison de Meaux-Chauconin (77), officiellement d’une « crise cardiaque Â». La famille ne croit pas Ă  cette version [2]. Dans la presse, un surveillant a tĂ©moignĂ© de la violence subie par Jimony. Anonymement, puisqu’il sait ce qu’il risque. La CGT pĂ©nitentiaire locale a alors rĂ©agi avec vĂ©hĂ©mence :

« C’est dans ces moments de troubles et d’incertitudes oĂč nous avons plus que besoin d’ĂȘtre solidaires, soudĂ©s en formant un seul bloc inĂ©branlable, qu’un « pseudo surveillant Â» n’a pas trouvĂ© mieux que de tĂ©moigner de maniĂšre lĂąche et anonyme Ă  l’agence France-Presse. En effet, entre les mensonges, la lĂąchetĂ© et l’hypocrisie, ce soi-disant tĂ©moin a osĂ© dire que : « le dĂ©tenu vulnĂ©rable a Ă©tĂ© rouĂ© de coups… Â» (
) Si ces propos sont vrais, pourquoi restes-tu anonyme ? Pourquoi ne dĂ©nonces-tu pas ces faits par la voie administrative et judiciaire en lieu et place de cette cabale mĂ©diatique ? Â»

« Le crĂ©do du lĂąche Â», communiquĂ© de la CGT pĂ©nitentiaire de Meaux-Chauconin, 5 fĂ©vrier 2021

Voici une rĂ©action publiĂ©e sur la page Facebook « Justice pour Jimony Â» par sa famille [3] :

« Le 5 fĂ©vrier dernier, la CGT PÉNITENTIAIRE adressait une charge virulente contre un tĂ©moin anonyme qui a souhaitĂ© apporter sa version sur les circonstances de la mort de Jimony. (
) Le 25 janvier 2021, sans que la famille en soit informĂ©e, Jimony Ă©tait transportĂ© Ă  l’hĂŽpital dans un Ă©tat de mort cĂ©rĂ©brale. Le 2 fĂ©vrier 2021, Jimony dĂ©cĂ©dait sans que soit fournie la moindre explication sur les causes de sa mort. Le mĂȘme jour, la sƓur de Jimony faisait un appel Ă  tĂ©moin pour ĂȘtre Ă©clairĂ©e sur les circonstances de la mort de son frĂšre. Dans le mĂȘme temps l’AFP rĂ©vĂ©lait le tĂ©moignage dĂ©taillĂ© d’un personnel de l’administration pĂ©nitentiaire souhaitant conserver l’anonymat. Ce dernier dĂ©nonçait l’extrĂȘme violence avec laquelle avait Ă©tĂ© traitĂ© Jimony.

C’est dans ce contexte que dans un rĂ©flexe manifestement corporatiste la CGT PÉNITENTIAIRE publiait un communiquĂ© titrĂ© « LE CRÉDO DU LÂCHE Â» faisant rĂ©fĂ©rence au tĂ©moin. Nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© un autre titre comme celui d’« HOMMAGE AU COURAGE Â»â€Š Ce ne fut pas le cas et la CGT y dĂ©nonce « les mensonges Â», « la lĂąchetĂ© Â», « l’hypocrisie Â» allant jusqu’à accuser la « traĂźtrise Â» de ce lanceur d’alerte
 Dans son communiquĂ©, elle interpelle ledit tĂ©moin en lui demandant en rouge et en caractĂšre gras « pourquoi restes-tu anonyme ? Â», question qui constitue une menace Ă  peine dissimulĂ©e Ă  tout futur tĂ©moin.

La CGT PÉNITENTIAIRE va, en cette pĂ©riode de deuil, jusqu’à entacher la mĂ©moire de Jimony. Tout en fĂ©licitant le « grand courage Â» et le « professionnalisme Â» des surveillants, la CGT PÉNITENTIAIRE prĂ©tend que les surveillants auraient « eu affaire Ă  une personne dĂ©tenue violente et virulente Â». Nous nous Ă©tonnons des affirmations tenues publiquement par ce syndicat, alors qu’une enquĂȘte est en cours pour dĂ©terminer les circonstances du dĂ©cĂšs de Jimony. Nous nous Ă©tonnons qu’un syndicat censĂ© agir avec impartialitĂ© vienne imposer publiquement sa version des faits. Cette manƓuvre a, Ă  notre sens, deux objectifs : d’une part, instaurer l’omerta en dissuadant tout Ă©ventuel futur tĂ©moin d’apporter une version rĂ©vĂ©lant des dysfonctionnements ; d’autre part, imposer une version officielle qui rendrait Jimony responsable de son propre dĂ©cĂšs.

La famille Sissoko Â»

Le 7 fĂ©vrier 2021, une marche blanche Ă©tait organisĂ©e devant la prison en hommage Ă  Jimony et pour demander que la lumiĂšre soit faite sur son dĂ©cĂšs. La CGT pĂ©nitentiaire locale a alors publiĂ© un nouveau communiquĂ©. Sans aucun Ă©gard pour le dĂ©funt et ses proches, les syndicalistes dĂ©plorent que cette marche n’ait pas Ă©tĂ© rĂ©primĂ©e. Pour appuyer leur revendication rĂ©pressive, ils dramatisent l’unique « incident Â» survenu. Ils regrettent aussi que les prisonniers qui ont bloquĂ© la promenade Ă  l’intĂ©rieur, en solidaritĂ© avec le rassemblement Ă  l’extĂ©rieur, n’aient pas Ă©tĂ© tabassĂ©s ou sanctionnĂ©s, alors qu’en vĂ©ritĂ© plusieurs d’entre eux ont au moins Ă©tĂ© punis de cachot.

« Environ 300 individus se sont rĂ©unis devant notre Ă©tablissement pour manifester leurs mĂ©contentements. Ceux-ci ont eu accĂšs au domaine jusqu’à atteindre les vitres de la PEP pour filmer les personnels Ă  l’intĂ©rieur, les invectiver, cracher et taper sur les vitres. Aucune intervention des forces de l’ordre (
). Comme redoutĂ©, nos personnes dĂ©tenues avaient prĂ©mĂ©ditĂ© cette action en parallĂšle Ă  la marche blanche qui avait lieu Ă  l’extĂ©rieur.

RĂ©sultats :

— RĂ©intĂ©gration pacifique accompagnĂ©e par les ÉRIS

— Aucune mise en prĂ©vention

— Aucun transfert

Pour rappel, lors de mouvement de personnels la Direction se dĂ©place une seule fois mettant en demeure les agents et si ceux-ci ne rentrent pas les sanctions tombent immĂ©diatement. Quel est le sens de ces oppositions, quel est le seul constat logique que nous faisons ? Â»

« CP Meaux – 2 poids, 2 mesures Â», communiquĂ© de la CGT pĂ©nitentiaire de Meaux-Chauconin, 8 fĂ©vrier 2021

La CGT pĂ©nitentiaire prĂ©tend qu’elle subit plus de rĂ©pression que les prisonniers ?! Ou, plutĂŽt, que les prisonniers n’en subissent pas assez ? Alors qu’un homme est mort dans la prison, que des centaines de personnes se mobilisent, quel est le sens de cet appel Ă  la haine ?



En rĂ©sumĂ© : la CGT pĂ©nitentiaire demande toujours plus de rĂ©pression contre les prisonniers et leurs proches, prĂ©sentĂ©s comme des adversaires ; elle menace ouvertement tout collĂšgue qui oserait affirmer que certains gardiens commettent des violences envers des prisonniers ; elle demande qu’un journal soit censurĂ© en prison
 et l’obtient.

Alors que la rĂ©pression se durcit partout et que l’enfermement se gĂ©nĂ©ralise, sĂ©rieusement : pourquoi la CGT syndique-t-elle des gardiens de prison ?

SignĂ© : une manifestante




Source: Mars-infos.org