La DĂ©pĂȘche possĂšde une poignĂ©e d’éditocrates qu’on aimerait bĂąillonner. Oh
 on les entend d’ici s’enflammer dans leurs bureaux : « Bande de censeurs-totalitaires-haineux-radicalisĂ©s-qui-fragilisent-la-dĂ©mocratie ! Â» Mais c’est plus fort que nous. Si ces gens-lĂ  se targuent d’ĂȘtre de fins analystes, ils sont en rĂ©alitĂ© de pauvres commentateurs sans convictions, rĂ©duits Ă  produire des Ă©ditos journaliers fades, anecdotiques et moutonniers.

C’est en s’intĂ©ressant Ă  ces officiers de La DĂ©pĂȘche, Ă  leurs Ă©ditos ou Ă  leurs comptes Twitter, qu’on peut mettre en lumiĂšre le positionnement du groupe et de ses journaux, qui pourraient parfois nous endormir avec une prĂ©tendue « neutralitĂ© Â». Le traitement du mouvement social a Ă©tĂ© particuliĂšrement rĂ©duit, limitĂ© Ă  quelques articles lors des journĂ©es de manif, noyĂ©s comme d’habitude dans une mer de publicitĂ©s, de futilitĂ©s ou de faits divers prompts Ă  produire de l’audimat. Mais nos Ă©ditocrates ont aussi pris leur plume pour marquer clairement leur soutien aux rĂ©formes Macron et s’horrifier de la violence des masses. Pour rĂ©pĂ©ter que seul le vote est dĂ©mocrate, pour dĂ©fendre ministres ou dĂ©putĂ©s contre des syndicalistes dĂ©sespĂ©rĂ©s, opposĂ©s au seul concept qui vaille, le « com-pro-mis Â», Ă©rigĂ© en totem indĂ©passable. Leurs petits cerveaux ne laissent alors que deux options : ou vous ĂȘtes rĂ©formistes, dĂ©mocrates et constructifs, ou vous ĂȘtes contestataires, jusqu’au-boutistes et radicalisĂ©s.

Le consensus imaginaire

Commençons par le nouveau rĂ©dac’ chef de La DĂ©pĂȘche, Lionel Laparade. Un pantin de plus de la macronie, sans envergure et sans intelligence. Son compte Twitter est pathĂ©tique, se succĂšdent des liens vers des papiers mĂąchĂ©s de son journal, avec des retweets sans importance sur un salon du fromage ou un coucher de soleil toulousain. S’il se limitait Ă  ces Ăąneries, ça nous arrangerait bien. Mais le 11 septembre dernier, il se demande faussement dans son Ă©dito : « La France a-t-elle encore envie Â» de ces gilets, aprĂšs « dix mois de samedis jaunes et de violences blacks Â» ? Histoire qu’on assimile les manifs du samedi Ă  la violence, et qu’on se range derriĂšre la sentence Ă©ditoriale du jour : « Le bulletin de vote est la seule arme qui vaille en dĂ©mocratie Â». C’est pourtant le bulletin de vote des parlementaires qui a mis PĂ©tain au pouvoir, et ce sont les grĂšves ouvriĂšres de l’histoire qui sont Ă  l’origine de pas mal de choses, mais allez raconter ça Ă  Laparade, il doit ĂȘtre au golf et ne veut pas ĂȘtre dĂ©rangĂ©.

Le 29 novembre, Ă  l’aube d’un mouvement qui s’annonce Ă©norme, notre rĂ©dac’ chef se fait porte-parole de l’ÉlysĂ©e : « Fallait-il alors ne rien faire ? Contester une rĂ©forme de notre systĂšme de retraite, c’est nier les graves menaces qui pĂšsent sur ce modĂšle solidaire que beaucoup nous envient. Cette Ă©vidence fait consensus, comme aurait pu le faire le projet d’Emmanuel Macron, au moins en thĂ©orie Â». Évidemment, la seule « rĂ©forme Â» possible est celle de Macron. Il n’évoque pas les propositions syndicales consistant Ă  augmenter les cotisations patronales, pas plus qu’il n’explique quelles sont ces graves menaces inventĂ©es par le gouvernement. Et on se demande encore oĂč il a vu un consensus chez les Français pour ce projet qui diminue leurs pensions et leur impose de travailler plus longtemps.

Le 10 dĂ©cembre, dans son Ă©dito titrĂ© « Quand c’est flou Â», il fustige ceux qui prennent la rue sans connaĂźtre le contenu de la rĂ©forme, et clame qu’il faut attendre le discours de Philippe qui doit « parler vrai Â». Le 11, la Une de son journal titre « On va enfin savoir Â» ! C’est quand mĂȘme rigolo, tout le monde sait grosso modo vers oĂč nous mĂšne cette rĂ©forme, sauf les journalistes de La DĂ©pĂȘche ! Il n’y a jamais eu aucun flou : un systĂšme universel par points, la suppression des rĂ©gimes « spĂ©ciaux Â», une baisse des pensions avec un calcul sur l’ensemble de la carriĂšre, un prolongement du nombre d’annĂ©es au travail.

Mais pour faire de la pĂ©dagogie, aprĂšs avoir soutenu l’appel Ă  la trĂȘve de NoĂ«l du chef de la CFDT en Une de La DĂ©pĂȘche, le chef tweete le 18 dĂ©cembre : « Notre expert vous rĂ©pond en live sur la rĂ©forme des retraites ! Â» En cliquant sur le lien-DĂ©pĂȘche, le spĂ©cialiste annoncĂ© est Pierre Chaperon, prĂ©sentĂ© comme ayant « exercĂ© des fonctions de direction dans diffĂ©rentes caisses de retraite Â». Renseignements pris, cet expert Ă  la noix travaille chez GalĂ©a & AssociĂ©s, une boĂźte de conseil pour les entreprises, et pourrait avoir une fĂącheuse tendance Ă  se positionner du cĂŽtĂ© patronal
 Flagrant dĂ©lit de fraude journalistique monsieur Laparade !

Des Ă©ditos agressifs

Jean-Claude SoulĂ©ry, l’ancien chef de La DĂ©pĂȘche, Ă©crit toujours des Ă©ditos, malheureusement. En fĂ©vrier 2016, lors du remaniement de Hollande moquĂ© par toute la presse, Jean-Claude avait osĂ© vanter le « sang-froid Â» d’un prĂ©sident qui « ne se dĂ©robe pas Â» devant le chĂŽmage et « rĂ©ussit la meilleure synthĂšse Ă  gauche possible Â». On aurait pu croire Ă  une blague, mais c’était un Ă©ditorial qui saluait l’intronisation de son patron en tant que ministre du nouveau gouvernement
 Passons, car SoulĂ©ry n’en manque pas une pour mĂ©priser les classes populaires et l’opposition politique de gauche.

Ce 31 juillet, il vient Ă  la dĂ©fense des pauvres dĂ©putĂ©s macronistes. « Attention, inflammable ! La dĂ©mocratie française est atteinte d’un mal qui s’apparente clairement Ă  la violence politique. Et ce mal peut trĂšs bien dĂ©border sous l’effet de boutefeux irresponsables et des ultras professionnels Â». Ouh lĂ  lĂ , on imagine le pire ! « Peu importe au demeurant l’idĂ©ologie ou les intĂ©rĂȘts qui animent ces commandos. Anarchistes ou maoĂŻstes, militants paysans ou Gilets jaunes, ils agissent au nom d’une pseudo “avant-garde” ultra-minoritaire Â». Des commandos ? Des explosifs, des armes, du sang ? Mais non, SoulĂ©ry s’est emballĂ© autour de quelques permanences de dĂ©putĂ©s murĂ©es ou de quelques graffitis, qui constituent d’aprĂšs lui « des agressions, des pressions physiques pour influencer les reprĂ©sentants du peuple et entretenir un climat de peur permanent Â» pour « saper le b.a.-ba de notre RĂ©publique Â». Ou plutĂŽt celle de SoulĂ©ry, la RĂ©publique des beaux quartiers et des exonĂ©rations de charges ?

Quand Jean-Claude parle de « Castaphobie Â» le 20 octobre, pour traiter de l’impopularitĂ© de son cher ministre de l’intĂ©rieur, il s’apitoie sur ce « vrai martyr de la macronie Â» et sur le « DĂ©mission ! Â», que « crient en chƓur des gens aussi raisonnables que les Gilets jaunes, les Blacks Blocs, Eric Ciotti ou Marine MĂ©lenchon Â». Ces mots transpirent la solidaritĂ© de classe. C’est la rĂ©publique des gens raisonnables, qui soutient la France Macron prĂȘte Ă  user de la force pour dĂ©fendre le droit de propriĂ©tĂ© contre la chienlit qui l’entoure : une vraie bouillie de gilets jaunes, facho, violente, populiste. Cynique jusqu’à l’os, il se permet mĂȘme une boutade sur le fait que « MichĂšle Alliot-Marie voulait cĂ©der ses propres lacrymos Ă  Ben Ali Â» (l’ancien dictateur tunisien), et « qu’au moins, ce bon Castaner les garde pour lui Â». On imagine bien que ça fait rire les convives Ă  sa table de restaurant. Un peu moins celles et ceux qui se sont fait crever un Ɠil au LBD, arracher une main Ă  la GLIF4 ou qui ont suffoquĂ© maintes fois sous les pluies de gaz lacrymos envoyĂ©s par la police de Castaner.

L’art du mensonge

Le 16 dĂ©cembre 2019, Ă  la veille d’une nouvelle journĂ©e de manif, Jean-Claude sort le grand jeu. Il se permet de qualifier l’une des plus grandes grĂšves des derniĂšres dĂ©cennies de « mĂ©lodrame social Â» animĂ© par « une contestation irrĂ©ductible, presque dĂ©sespĂ©rĂ©e, contre la rĂ©forme des retraites Â». Il lance alors un cri du cƓur pour un compromis entre un syndicat (la CFDT) qui n’est pas opposĂ© Ă  la contre-rĂ©forme et le gouvernement : une nĂ©gociation qui doit porter « sur les seuls dossiers qui fĂąchent Â» soit l’ñge pivot, la pĂ©nibilitĂ©, et le « caractĂšre strictement budgĂ©taire de la rĂ©forme Â». EnfermĂ© entre les flashs de France info ou de BFM, les niaiseries de La DĂ©pĂȘche et son milieu petit bourgeois, on peut penser que SoulĂ©ry ne se rend mĂȘme pas compte des imbĂ©cillitĂ©s qu’il Ă©crit. Il suffit de descendre dans n’importe quelle manif pour entendre strictement l’inverse, soit un combat pour l’annulation de toute cette contre-rĂ©forme, dont la CFDT ne fait pas partie
 À moins qu’il ne s’agisse de travestir la rĂ©alitĂ© et de manipuler l’opinion, en rĂ©sumant cette grĂšve massive Ă  une nĂ©gociation de bureau sur quelques aspects secondaires pour faire passer ce projet patronal.

Certains jours, le langage est plus feutrĂ©, avec les Ă©ditos de Philippe Rioux, l’éditorialiste star de La DĂ©pĂȘche qui ne prend jamais position, que ce soit sur Miss France, le glyphosate ou le Linky. Bien qu’il ne manque pas une occasion de placer, un jour de manif, un petit coup de pouce bien senti comme « l’Histoire montre pourtant qu’on a rarement raison tout seul et que la seule issue reste bien celle du compromis Â». Le compromis Ă©tant Macron lui-mĂȘme, bien entendu.

Son clone chez Midi Libre, Olivier Biscaye, s’affirme plus ouvertement, Ă©voquant sans rire une « sĂ©quence gagnante Â» lors de l’allocution de Macron le 31 dĂ©cembre, un discours « adressĂ© aux Français dĂ©sireux de gommer les injustices sociales, en cours depuis bien trop longtemps Â». L’injustice Ă©tant le rĂ©gime spĂ©cial bien trop avantageux des cheminots ; un nivellement par le bas, voilĂ  la justice que tout le monde attend ! Mais il fait plus fort encore : « [Macron] n’a pas parlĂ© aux contestataires mais aux citoyens favorables Ă  la rĂ©forme qui ont peur de ce qu’ils ignorent encore Â». Dit autrement, les seuls Français, minoritaires dans les sondages, qui sont encore favorables Ă  cette foutue rĂ©forme, sont ceux qui en ignorent le contenu ? Il a un peu trop fumĂ© sur ce coup, notre ami Biscaye
 Fin novembre, ce lieutenant macroniste s’inquiĂ©tait mĂȘme Ă  l’idĂ©e que le grand chef puisse faire machine arriĂšre : « Va-t-il lĂącher la transformation du pays pour mĂ©nager l’électorat ? S’il cherchait la rĂ©ponse, on la lui donne : ne surtout pas se hasarder Ă  stopper le changement ! Ce serait une erreur, politique et Ă©conomique, et le dĂ©but des vrais ennuis Â». Si le Medef local cherche de nouvelles recrues, Midi Libre a un bon prĂ©tendant.

Puis ce fut la mĂȘme verve serinĂ©e par SoulĂ©ry et ses hommes durant toute cette lutte de dĂ©cembre Ă  fĂ©vrier. Alors qu’on vivait un mouvement assez exceptionnel, qu’on rentrait le soir gorgĂ© d’espoir et rempli de nouvelles amitiĂ©s, qu’on allumait des dizaines de milliers de flambeaux dans tout le pays le 23 janvier, lui nous vomissait dessus dans sa case Ă©ditoriale trois jours plus tard. Dans cette liesse du soir, des manifestants parisiens scandaient, parmi tant d’autres slogans : « Louis XVI, Louis XVI, on l’a dĂ©capitĂ©. Macron, Macron, on peut recommencer ! Â». SoulĂ©ry retenait « un appel au meurtre, au rĂ©gicide rĂ©publicain Â». Alors on a envie de te chanter une chanson, Jean-Claude, comme celle scandĂ©e Ă  Macron et rĂ©cemment au dĂ©putĂ© Mazars, lors de ses vƓux protĂ©gĂ©s par des gendarmes mobiles : « Oooh Jean-claude SoulĂ©ry, larbin du pouvoir, on va t’niquer ta rĂ©forme ! Â»

L’EmpaillĂ©


Article publié le 16 Juin 2020 sur Acrimed.org