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Amanda Gorman, poétesse noire de vingt-deux ans, semble avoir ravi la vedette lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden par la lecture d’un de ses poèmes. Écrit pour l’occasion, « The hill we climb » (« La colline que nous gravissons ») est bien moins remarquable du point de vue littéraire que pour sa qualité de propagande incantatoire et pour l’importance de son auteure comme symbole, à l’instar d’Obama, de la valeur des citoyens noirs et des avancées que les Américains pensent avoir accomplies en matière de dépassement de l’héritage de l’esclavage et du racisme. [1]

L’aspect politique-spectacle est si évident que ce n’est pas la peine de s’y attarder ici, d’autant que ce n’est pas une nouveauté. De même, les allusions religieuses – « les Saintes Ecritures nous disent d’imaginer que chacun habitera sous sa vigne et son figuier », « nous avons bravé le ventre de la bête », « Un pays meurtri mais encore intact », rappelant le Deuxième Épître aux Corinthiens (« Nous sommes aux prises, mais non pas écrasés ; ne sachant qu’espérer, mais non désespérés ; harcelés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non vaincus. »), relèvent d’une longue tradition dans la littérature et la vie culturelle des États-Unis.

En revanche, le nombre de clins d’œil aux discours politiques ayant fait date dans l’histoire du pays doit retenir notre attention. Ainsi, quand Gorman déclame : « But that doesn’t mean we are striving to create a union that is perfect » [2], elle convoque non seulement le préambule à la Constitution (« … en vue de former une union plus parfaite »), mais aussi le discours prononcé par Franklin Roosevelt lors de la cérémonie d’investiture pour son quatrième mandat présidentiel (« Notre constitution de 1787 n’est certes pas un instrument parfait. Mais il nous a fourni un socle ferme sur lequel des hommes de toutes sortes, de toutes les races, de toutes les couleurs et de toutes les croyances ont pu ériger la structure solide de notre démocratie. »). Cette même citation est sans doute également la source d’inspiration des mots « To compose a country committed to all cultures, colors, characters and conditions of man » [3].

Surtout, c’est Abraham Lincoln, orateur d’exception il est vrai, que Gorman met à contribution dans ces passages : « We seek harm to none and harmony for all » [4], « But while democracy can be periodically delayed it can never be permanently defeated » [5] ou « Because we know our inaction and inertia will be the inheritance of the next generation » [6]

À ceci près que la jeune poétesse se montre plutôt triomphaliste (fidèle en cela au volontarisme optimiste si prisé aux États-Unis) là où le président d’autrefois était pénétré du côté tragique et cruel des événements.

On a donc affaire à un discours politique assez efficace, fût-il truffé de rimes et d’allitérations obsessionnelles à la manière du rap. Mais c’est l’intervention d’un autre artiste à la cérémonie qui permet de mieux comprendre le sens de ce qui se passe. Bruce Springsteen, chantre des victimes de la désindustrialisation, a pu chanter son « Land of hope and dreams » (« Pays d’espoir et de rêves »), chanson qu’il a été jusqu’à présenter comme une « prière ».

Pourquoi y attacher tant d’importance ? Parce que l’une et l’autre ont à nouveau eu la parole lors du Super-Bowl du 7 février, événement sportif de loin le plus suivi aux États-Unis et donc le plus convoité par les annonceurs, dont certains profitent pour dévoiler leur pub la plus coûteuse de l’année. Gorman a pu lire un autre de ses poèmes, hommage à trois travailleurs de première ligne en période de pandémie, qui fonctionne à peu près de la même façon que le précédent : il s’agit de galvaniser et de rassembler le peuple. Et Springsteen ? Pour la première fois apparemment en quarante-huit ans de carrière, il a accepté de se prêter à un clip, en l’occurrence pour la marque Jeep (filiale du groupe Fiat-Chrysler).

Cette « compromission » scandalise certains ; moi, elle me laisse indifférent. Ce qui me frappe en revanche, ce sont les similitudes entre les poèmes de Gorman et le message véhiculé par Springsteen dans « The Middle » (en gros, le juste milieu).

Comme la jeune poétesse, ce fils du New Jersey ouvrier nous parle, après avoir montré une accueillante chapelle œcuménique située pile poil au centre géographique des États-Unis, de la nécessité de trouver un terrain d’entente, vaincre nos divisions, sortir des ténèbres pour retrouver la lumière et considérer la liberté comme ce qui fonde le lien social indispensable au pays. Comme elle, il s’appuie sûrement sur Roosevelt (« La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même ») lorsqu’il souligne l’effet néfaste de la peur. Comme Gorman encore, il utilise l’image d’une colline ou d’une montagne que nous devons – et que nous pourrons – gravir. Comme elle enfin, il nous assure qu’il y a de l’espoir au bout du chemin devant nous, ce qui conduit pour finir au slogan publicitaire du constructeur qui s’affiche à l’écran : « Jeep.com/The Road Ahead ». Juste après l’inscription « To the ReUnited States of America » [7]

Les images, la musique et le texte concourent à créer un clip bien au-dessus de la moyenne. Cela reste certes une pub, mais dans la mesure où elle vise à frapper les esprits, elle est peut-être aussi « efficace » que le poème récité devant le Capitole. En outre, un constructeur automobile, on s’en doute, a intérêt à « vaincre nos divisions » s’il veut vendre le plus de véhicules possible. Et une auteure ? Là aussi, les impératifs de carrière incitent à ratisser large, mais comme indiqué plus haut, Gorman s’exprime presque tout autant comme propagandiste que comme poétesse. Et de toute façon, elle avoue rêver d’être un jour présidente des États-Unis.

Les poèmes de Gorman comme la pub de Jeep puisent des références partagées dans le passé religieux, mais surtout dans la vénération quasi religieuse des Américains pour leurs institutions, leur document fondateur et les figures marquantes de leur histoire. Or, après l’élection américaine la plus « clivante » depuis les années 1860 et l’assaut du Capitole par une foule composée d’une part de militants déterminés d’extrême droite et d’autre part de naïfs qui se croyaient en plein jeu vidéo, cela paraît un peu court.

L’écart de plus en plus aigu entre métropoles et zones rurales est comme enseveli sous les images nostalgiques des grandes plaines. Quant à la fracture entre bas revenus, concentrés pour beaucoup dans les campagnes, et couches urbaines aisées, elle n’aura eu droit qu’à une brève évocation assez générique par Springsteen (« la liberté… n’est pas l’apanage des plus fortunés parmi nous »). Plus largement, on assiste à une érosion des repères traditionnels – concernant le rapport entre l’individu et la communauté, le rôle des institutions, la composition de la population américaine, les rapports hommes-femmes ou le statut des États-Unis dans le monde – qui a affolé les boussoles, au point d’engendrer un authentique mouvement de masse à droite. Mais de cela, il n’est nulle part question. À l’heure de l’indistinction croissante entre politique, poésie et publicité, l’incantation rassurante tient lieu de réflexion et d’action en vue de changer la société. D’un autre côté, le vainqueur de la présidentielle n’a-t-il pas mieux réussi que son adversaire à s’attirer les contributions des couches favorisées et des grosses entreprises ? Il y aura donc bien des changements, mais pas ceux que nous avions en tête…

Larry Cohen




Source: Oclibertaire.lautre.net