FĂ©vrier 14, 2021
Par Rebellyon
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Ce texte parle de l’omniprĂ©sence de la question de l’amour dans la fiction et des raisons de cette prĂ©sence. Il discute l’amour comme une affaire de langage pris dans les dynamiques de son Ă©poque. Il offre une introduction Ă  des rĂ©flexions autour de personnages de la mythologie amoureuse.

Quand « je Â» dis les choses, « je Â» les fais rentrer dans le monde des ĂȘtres Humains et ainsi « je Â» dessine les nouvelles frontiĂšres de nos imaginaires. Avant qu’on invente le concept de nation au crĂ©puscule du 18e siĂšcle, nul n’aurait pu mourir pour une entitĂ© aussi Ă©thĂ©rĂ©e. Bien sur, on mourait pour son clan, sa famille, son dieu, son village et tout un tas d’autres groupes auxquels on se sentait appartenir. Mais personne ne serait mort pour quelque chose d’aussi vague qu’une nation. Pourtant un beau jour de 1914, on trouva 9,7 millions de personnes pour faire les morts. De la mĂȘme maniĂšre une gĂ©nĂ©alogie peut ĂȘtre formulĂ©e en ce qui concerne le concept d’amour. Ici nous parlerons du lien qui unit l’amour comme concept et comme expĂ©rience Ă  la littĂ©rature amoureuse.

Chez les Grecs dĂ©jĂ , on retrouve un concept d’amour Ă©rotique mais pour savoir ce qu’il y avait avant, les traces sont rares. Les sentiments chez eux y sont un peu plus clairs puisque on sĂ©pare l’amour en, au moins, quatre concepts chacun dĂ©signĂ© par un mot. On distingue l’eros – l’amour de l’amoureux – de l’agapĂš – l’amour de son prochain – de la filia – l’amour pour ses amis – du StorgĂȘ – l’amour pour ses parents -. Au mĂȘme titre que les autres formes d’amour, eros est essentiellement une opĂ©ration de langage. L’amour-eros c’est le mot gĂ©nĂ©rique pour qualifier et canaliser ce qu’il se passe lorsque coĂŻncide une Ă©motion forte d’empathie Ă  l’égard d’un membre de son groupe et une pulsion d’ordre sexuelle. Quand on parle d’amour-eros c’est toujours au minimum de ces deux Ă©motions dont il est question. C’est une maniĂšre de mettre en rĂ©cit nos ressentis pour les canaliser. Les canaliser pour qu’ils se plient aux nĂ©cessitĂ©s de la reproduction des sociĂ©tĂ©s.

Au fond c’est ça et seulement de ça dont il est question quand on parle d’eros. La maniĂšre dont la sociĂ©tĂ© se reproduit de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. C’est un discours qui permet de rendre dĂ©sirable le mariage, institution qui organise l’échange des Femmes entre les hommes. Parler d’amour c’est parler d’une partie des idĂ©es qui servent Ă  justifier l’appropriation des membres de la classe des femmes par la classe des hommes. L’amour, c’est le visage souriant de la domination masculine. Le dĂ©sir sexuel et affectif se plie relativement peu Ă  la rigiditĂ© du cadre du mariage. Il y a une tension entre la volubilitĂ© des Ă©motions qui commandent les dĂ©sirs humains et les nĂ©cessitĂ©s matrimoniales, c’est le discours amoureux qui est en charge de la rĂ©soudre. Le discours amoureux n’est jamais une description rĂ©elle de la maniĂšre dont les gens s’arrangent au quotidien avec la question de la reproduction. Il produit les justifications idĂ©ologiques de ce quotidien. C’est un voile au-devant de la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle du foyer. Et il est lĂ  depuis qu’on a dĂ» entendre pour la premiĂšre fois parler d’une lointaine cousine d’eros [1]. Il produit un peu d’espoir et beaucoup de normes. En prescrivant la maniĂšre dont on doit s’aimer Ă  un moment donnĂ©, c’est tout un monde qu’on commande. En effet s’il y a de nombreuses motivations Ă  nos actions, ĂȘtre aimĂ© des autres semble ĂȘtre parmi les plus courantes. L’importance du couple monogame dans les Ă©changes matrimoniaux des sociĂ©tĂ©s chrĂ©tiennes, impose que cette volontĂ© d’ĂȘtre aimĂ© soit dirigĂ©e vers un ĂȘtre unique. En imposant de penser dans le cadre Ă©triquĂ© d’un duel, elle coupe court Ă  la dynamique des dĂ©sirs parfois contradictoires qui nous traversent. Elle tue la spontanĂ©itĂ© des rapports humains et nous condamne Ă  la misĂšre affective Ă  la poursuite d’une chimĂšre.

Dans un des premiers textes Ă©crits de l’histoire de l’humanitĂ© dont nous ayons connaissance, le conte de Gilgamesh, on retrouve trace d’histoires Ă©rotico-affectives. Les donnĂ©es archĂ©ologiques ne sont pas suffisantes pour pouvoir affirmer que le premier rĂ©cit connu Ă©crit par des humains contient une histoire d’amour au sens oĂč nous l’entendons, oĂč mĂȘme Ă  ce que les Grecs appelaient Ă©ros (ce qui ferait de ce rĂ©cit Ă  la fois la premiĂšre histoire d’amour de l’humanitĂ©, et Ă©ventuellement la premiĂšre histoire d’un amour homosexuel). La lecture de l’Ɠuvre montre en tout cas, dĂšs cette Ă©poque, un intĂ©rĂȘt pour la maniĂšre dont les ĂȘtre humains forment alliance. La premiĂšre civilisation humaine pour laquelle nous connaissons de nombreux textes, laisse une large place Ă  l’amour que celui-ci ne soit qu’un prĂ©texte ou qu’il soit au contraire au cƓur de l’intrigue. Des nombreuses pĂ©ripĂ©ties de l’immonde zeus Ă  la guerre de Troie, les histoires grecques ont Ă©normĂ©ment de choses Ă  dire sur l’amour. Les Romains poursuivront dans les pas de leurs « cousins Â» et on peut dire que mĂȘme si l’humanitĂ© n’est pas uniformĂ©ment aussi bavarde sur ce sujet, force est de constater que le corpus sur la question qui est arrivĂ© jusqu’à nous fait partie des genres les plus prolixes.

Aujourd’hui l’industrie culturelle use et abuse de la ficelle, coller une histoire d’amour et son inĂ©vitable scĂšne de cul est devenu la recette de tout pisse-scĂ©nario du cinĂ©ma en mal d’inspiration. Si ces histoires sont partout c’est qu’elles nous passionnent. Si elles nous passionnent, c’est bien qu’elles touchent Ă  un point aussi fondamental que la reproduction de l’espĂšce. Ce ne sont pas seulement des belles histoires qui font rĂȘver, ce sont aussi des manuels qui prescrivent comment l’on doit s’attacher aux gens. Elles rĂ©pondent aux questions que l’on se pose sur les mystĂšres insondables de l’esprit des autres. Elles rendent lisible le chaos des interactions entre les gens. Elles disent comment on s’y comporte et comment on ne s’y comporte pas. Le Tabou est un objet de langage, il est dans le langage. S’il y a des tabous, c’est qu’il y a des gens qui pourraient les enfreindre. S’il y a un interdit de l’inceste, alors il y a Oedipe pour partir en vrille et rencontrer son destin en chemin. Ce qui est tabou fait partie du monde du possible et reste Ă  l’intĂ©rieur du monde de ce qui peut se dire donc se concevoir. Les histoires sur l’amour prescrivent le licite et l’illicite, mais elles dĂ©limitent aussi le rĂ©el. En fixant la limite entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, elles effacent toutes les pratiques qui se trouvent en dehors du langage. Celles-ci ne cessent pas pour autant d’exister. Elles sont toujours lĂ . Elles se trouvent refoulĂ©es en dessous de la conscience humaine, dans le monde de ce qui ne peut se dire. RĂ©duite Ă  n’ĂȘtre jamais vraiment comprise de ceux qui les Ă©prouvent et ce tant qu’ils n’auront su les nommer.

Les histoires d’amour qui peuplent les rĂ©cits de l’humanitĂ© dressent des portraits de l’amoureux⋅se qui correspondent aux rĂ©flexions de l’époque sur les relations entre les ĂȘtre. À travers leurs protagonistes, elles dictent une façon d’aimer, soit qu’elle la valorise soit qu’elle la condamne. Antigone n’est pas seulement le rĂ©cit de l’affrontement entre les lois Ă©crites et celles des dieux, c’est aussi un exemple en acte de ce qu’est le StorgĂȘ (l’amour pour les parents) Ă  chaque Ă©poque oĂč quelqu’un rĂ©invente Antigone. Autant qu’une parabole sur l’équilibre entre la loi et la morale, c’est un exemple de la maniĂšre dont on doit quelque chose Ă  nos parents. C’est aussi ça la force du discours amoureux, il parle Ă  la fois de la maniĂšre dont s’organise la sociĂ©tĂ© et de la plus profonde intimitĂ©. Mais qu’on parle beaucoup ne veut pas dire qu’on en dise beaucoup. Nos amours de mythe ils ne sont jamais bien concrets, le quotidien en est absent : on ne discute pas de qui lave les chaussettes. Il s’agit de s’en tenir Ă  faire rĂȘver. Produire l’image d’une vie riche. Car l’amour y brille surtout par son intensitĂ©. OrphĂ©e aime tellement Eurydice qu’il arrive Ă  impressionner le sinistre HadĂšs. Le rĂ©sultat, on le connaĂźt. C’est la mort des deux Ă©poux qui vient mettre fin Ă  l’amour. Ce n’est pas un hasard si c’est aussi souvent la mort qui conclut ces rĂ©cits : Ça peut ĂȘtre un moyen pratique de sauver les bonnes mƓurs en punissant les amours transgressifs. D’ailleurs la surrĂ©aliste statue du Commandant dans Don Juan ne prend mĂȘme pas soin de cacher un peu son rĂŽle de pilier de l’ordre moral quand elle apparaĂźt Ă  la fin du rĂ©cit pour emporter notre goujat jusqu’aux enfers. Mais il s’agit aussi de prĂ©server le mythe en Ă©vitant de s’attarder sur les faibles chances qu’ont la plupart des couples de rĂ©cits de durer plus de quelques mois. Nos amoureux meurent pour sauver l’amour comme idĂ©ologie.

Si ces personnages nous interpellent, c’est aussi qu’ils tĂ©moignent d’états d’esprits dans lesquelles nous pouvons nous trouver Ă  un moment ou l’autre de nos histoires d’amours. Le discours amoureux ne parle pas Ă  partir de rien. S’il traduit une vision de l’amour situĂ©e dans le temps et l’espace, c’est en choisissant de valoriser des inclinaisons issues de nos Ă©motions. Ici on valorisera la retenue quand lĂ , c’est au contraire le dĂ©chaĂźnement qui sera encouragĂ©. C’est bien Ă  chaque fois d’un certain Ă©tat de nous mĂȘme dont parlent ces vĂ©nĂ©rables histoires. Ce sont des maniĂšres d’aborder l’ĂȘtre aimĂ© qui peuvent parfois ĂȘtre les nĂŽtres. MĂȘme si je ne suis pas la superbe PĂ©nĂ©lope qui attends le retour d’Ulysse en filant Ă©ternellement ma tapisserie, il y a parfois un peu d’elle en moi alors que je repousse des avances en guettant le retour de l’ĂȘtre aimĂ©. Gramsci disait qu’une Ɠuvre peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme aboutie si elle parvient Ă  exprimer des passions Ă©lĂ©mentaires. Manipuler les passions Ă©lĂ©mentaires Ă©tant la dĂ©finition mĂȘme du discours amoureux, on comprendra aisĂ©ment comment autant de figures de l’amoureux⋅se ont pu retenir notre attention au cours du temps.




Source: Rebellyon.info