Octobre 22, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Depuis quelques années que je lis des livres sur l’anarchie et les anarchistes, persiste, sous l’excitation de la découverte et le bouillonnement de la pensée, une gêne qui s’est peu à peu muée en colère. Cet article est le fruit de cette colère.

C’est une lecture récente, plus précisément une note de bas de page, qui m’a servi de déclic : la note de la page 389 des Articles politiques d’Errico Malatesta réédités chez Lux en 2019 dans une version corrigée et augmentée. Cette note la voici, précisant un article de Malatesta sur Bakounine :
“Évidente allusion à l’Union soviétique, qui prit deux initiatives en l’honneur de Michel Bakounine. D’abord une, une allocution de la veuve de Kropotkine à Moscou, qui parla contre le régime soviétique devant 1 500 personnes, presque toutes des membres de la bourgeoisie rouge.” [

Sophie Ananiev serait née en 1856 d’une famille juive aisée. Son père exploitait une mine d’or en Sibérie [note] ce qui aurait fini par la révolter, à 17 ans, lorsqu’elle aurait pris conscience de l’exploitation des ouvriers par ses parents. C’est alors qu’elle aurait quitté la maison, peut-être pour mener des études de biologie à l’Université de Berne, mais les informations sont floues. On sait qu’elle a rencontré Pierre Kropotkine en 1878 et qu’ils se sont mariés le 8 octobre de la même année. Il semble qu’elle l’a rencontré en Suisse où elle était allée pour sa santé, mais il a été écrit aussi qu’ils s’étaient rencontrés en Espagne au cours de leurs activités militantes. Les sources de première main m’étant inconnues, je ne peux que spéculer sur les circonstances exactes de leur rencontre. On peut émettre l’hypothèse que, alors étudiante à Berne, Sophie Ananiev avait déjà eu l’occasion de rencontrer Pierre Kropotkine, ou du moins d’entendre parler de lui, lors de la manifestation pour porter le drapeau rouge dans les rues de Berne menée par la Fédération Jurassienne [Le Révolté est un journal communiste libertaire fondé à Genève le 22 février 1879 par Pierre Kropotkine et d’autres camarades anarchistes : François Dumartheray, Varlam Tcherkezichvili et Georges Herzig.” class=”notebdp”>note]

Si le célèbre anarchiste parle si peu de sa femme dans ses mémoires et en ne la nommant même pas, il reconnaît pourtant par cette phrase le rôle important qu’elle jouait dans l’élaboration de son travail militant. Il est donc curieux – pour ne pas dire sexiste – que les nombreux commentateurs de Kropotkine ait si peu relevé cette information, reléguant Sophie à la place d’ombre silencieuse et négligeable. Au moment de la rédaction de cet article, j’ai constaté avec stupéfaction qu’aucune mention de sa vie maritale n’était faite sur la page Wikipédia pourtant fournie de Pierre Kropotkine en français [note] . Il n’existe d’ailleurs à ce jour pas de page Wikipédia de Sophie Kropotkine en français. L’invisibilisation dont elle a été victime, comme tant d’autres femmes, par le fait même de ses contemporains est d’autant plus problématique qu’elle se poursuit aujourd’hui par le faible d’intérêt qu’elle suscite parmi les chercheurs et chercheuses. Nous allons voir plus en détails ce qui se joue de gênant dans cette invisibilisation.

Sophie était-elle anarchiste ?

D’après ce que l’on sait, Sophie Kropotkine a toujours suivi Pierre : Suisse, France, Royaume Uni, Russie. Les sources semblent évoquer un couple uni, dont les déménagements successifs sont directement liés aux activités politiques de Pierre. On peut supposer, même si cela reste à prouver, que ces 43 années de vie n’ont pas été imposées à Sophie, mais bien qu’elle était en accord avec les idées de son époux, comme nous le laissent penser plusieurs indices : elle a publié des articles dans des revues scientifiques pour subvenir aux besoins du ménage, soutenu son mari dont la santé avait été affaiblie par ses séjours en prison et elle l’a même remplacé quand il était trop souffrant pour donner ses conférences. En 1896, elle aurait ainsi prononcé une conférence sur le mouvement féminin en Russie à l’occasion du meeting de protestation contre la Deuxième Internationale. Bref, si aucun élément ne me permet aujourd’hui de dire que Sophie Kropotkine se pensait anarchiste, il est en revanche patent qu’elle partageait, au moins en partie, les vues sociales de Pierre. Elle participe d’ailleurs avec lui au groupe Freedom, à Londres, qui écrit des articles dans le journal individualiste “The Anarchist”.

Sur le site internet libertarian-labyrith.org, sont publiés plusieurs écrits de Sophie Kropotkine, initialement reproduits dans le numéro 6 de la revue La Frondeuse en mars 2013 [note] . Le premier texte datant de 1886, sans doute écrit initialement en français (l’héroïne s’appelle Julie Tissot), raconte l’histoire tragique de la femme d’un prisonnier, qui cherche à voir son mari en détention. Le texte se concentre sur les injustices dont sont victimes les classes ouvrières et sur l’inhumanité des lois. Très clairement engagé, la nouvelle s’inspire sans doute en partie des années d’emprisonnement de Pierre Kropotkine à Clairvaux entre 1883 et 1886. Pour autant, certains éléments pourraient faire frémir d’horreur des féministes d’aujourd’hui, comme quand, dans un flashback, le mari de Julie lui dit :
“Take care Julie. If you should love another, you know that I would be capable of anything : of killing you, and of putting an end to my own life.” [note]

Cet extrait, défini dans la nouvelle comme une preuve d’amour, montre bien qu’en 1886 du moins, Sophie n’est pas particulièrement avancée dans sa réflexion sur la “question des femmes” [note] . Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant : le couple Kropotkine est marié, il n’existe aucune attestation que l’une ou l’autre ait appliqué à son existence la philosophie de l’amour libre et d’ailleurs Pierre Kropotkine ne s’est jamais exprimé, dans ses nombreux écrits, sur la question des femmes. En tout état de cause et sans éléments précis de la main de Sophie, on ne peut que se perdre en conjectures sur sa propre perception de son statut marital et de la place qui était la sienne au sein de son couple.

Les autres textes de Sophie Kropotkine publiés sur libertarian-labyrinth.org sont des analyses plus factuelles d’éléments sociaux ou scientifiques. En 1900, elle écrit un long texte sur la haute éducation des femmes en Russie, en 1902 elle décrit le fonctionnement d’un village russe typique dont l’organisation traditionnelle repose sur le mir, l’assemblée du village qui n’a pas de membre élu et à laquelle tous les individus, hommes et femmes, à leur majorité, ont une voix décisionnaire, en 1915 elle observe le modèle agricole des Flandres dont il semble que les autres pays pourraient s’inspirer pour un meilleur rendement.

Les écrits accessibles de Sophie Kropotkine sont rares, mais ils montrent tous son souci de l’avènement d’une organisation sociale égalitaire. Ils sont la preuve de sa conscience politique et de son individualité quand bien même aucun d’eux ne paraît révolutionnaire. Dans l’une des lettres d’elle qui nous sont parvenues, elle s’adresse d’ailleurs à un “camarade” [note].

Pourtant, les traces qui nous restent paraissent décevantes. Nous sommes bien obligé·e de reconnaître qu’elle n’a pas l’envergure extraordinaire d’une Voltairine de Cleyre ou d’une Emma Goldman, et c’est bien là le problème insidieux de l’invisibilisation : mettre tardivement la lumière sur les femmes exceptionnelles qui ont jalonné les siècles n’est que la partie facile du travail de déconstruction patriarcale et nous avons encore un long chemin à faire, y compris nous, anarchistes, qui devrions être plus attenti·f·ve·s que cela. Comment se peut-il que nous en soyons encore au stade où l’on ne cite même pas le nom de l’épouse de l’un des plus célèbres penseurs anarchistes ? Le biais de pensée qui nous conduit à négliger les “femmes de” parce qu’elles ne peuvent évidemment pas être à la hauteur de leurs maris extraordinaires, et qui explique sans doute une part de notre négligence, participe selon moi du même phénomène que celui qui consiste à préciser avec quels hommes telle femme brillante est entrée en relations, visant ainsi à montrer comment ces relations ont permis le développement de sa pensée ou de sa carrière.

Qui couche avec qui ?

Dans l’introduction de l’ouvrage réunissant les textes de Voltairine de Cleyre, Écrits d’une insoumise, les auteur·ice·s Normand Baillargeon et Chantal Santerre consacrent quelques pages aux trois hommes signifiants avec lesquels Voltairine de Cleyre est entrée en relations. L’un d’eux, Dyer D. Lum, fait même l’objet d’une page entière car il a été son “mentor dans le parcours à la fois militant, moral et intellectuel qu’elle entreprend” [note] et qui commence à la source quand des hommes comme Kropotkine ne jugent pas utile de citer le nom de leur épouse dans le récit de leur vie, se poursuit car nous ne prenons pas la peine de nous attarder sur les femmes banales. Celles qui n’avaient peut-être pas le tempérament d’une Emma Goldman, qui n’ont laissé derrière elles que d’infimes traces, mais qui n’en ont pas moins joué un rôle dans la construction intellectuelle, politique ou morale des hommes de leur entourage. Ces hommes extraordinaires, qui ont pour eux un siècle de documents attestant leur valeur, existaient dans un environnement et avaient autour d’eux des femmes pour échanger des idées, réfléchir et se laisser convaincre comme l’atteste cette petite phrase cachée dans le récit de vie de Kropotkine.

En finir avec le mythe des Grands Hommes

La découverte de l’anarchisme et la lecture de ses auteurs les plus célèbres conduit rapidement à rencontrer une expression commune : celle des “pères fondateurs” de l’anarchisme. Cette expression revêt deux sens différents, le premier qualifiant par là des individus ayant posé les bases de l’anarchisme, mais sans nécessairement s’être eux-mêmes déclarés anarchistes [note] . Cette expression, si elle n’est pas systématiquement utilisée, peut néanmoins être rencontrée dans différents contextes comme des ouvrages sur l’anarchisme ou des blogs militants. Or cette expression pose plusieurs problèmes.

Le premier, c’est qu’elle entretient un entre-soi masculin qui consisterait à penser que les hommes seraient nécessairement précurseurs et que c’est par leur seul génie que le monde est tel qu’il est. Cette mythologie des Grands Hommes a une fâcheuse tendance à négliger l’importance du contexte politique, social, familial… sur l’histoire des idées alors même que la sociologie a depuis longtemps démontré l’influence du milieu dans les constructions personnelles, aussi bien du point de vue des centres d’intérêts culturels que des choix professionnels ou encore de l’élaboration des discours [note]

Il est plus que temps que le traitement des figures de proue de l’anarchisme fasse l’objet d’une grille d’analyse critique systématique pour lutter contre l’invisibilisation de masse des femmes anarchistes.

Lucie




Source: Monde-libertaire.fr