Quand on a failli, le reconnaĂźtre et demander aux personnes que l’on a pu blesser, lĂ©ser de nous excuser est un acte profondĂ©ment signifiant. Il s’agit d’accepter que nos actes ont des consĂ©quences et de le formuler. Il s’agit aussi d’ouvrir la possibilitĂ© d’éventuelles rĂ©parations, compensations, etc.

Ce texte est paru en décembre 2017 sur le site de Cases Rebelles, un collectif PanAfroRévolutionnaire.

Il s’agit non pas de « s’excuser Â», c’est-Ă -dire de dĂ©finir soi-mĂȘme les modalitĂ©s de son absolution, mais de dĂ©clarer que l’on a foirĂ© et d’accepter de penser avec les victimes Ă  la maniĂšre dont cela peut se rĂ©parer, si c’est possible. CertainEs ne s’excusent jamais. C’est-Ă -dire que le verbe « excuser Â» ne sort jamais dans leurs bouches, leurs Ă©crits, etc. D’autres s’excusent dans le sens le plus individualiste du terme c’est Ă  dire qu’ils sont dans l’auto-absolution parce que « ce n’est pas de leur faute Â», qu’ils « ont des excuses Â» ; avec ce type d’attitude, personne n’est responsable et les personnes qui ont Ă©tĂ© blessĂ©es se sentent rapidement coupables d’avoir espĂ©rĂ© un acte juste en compensation. Rares sont les individuEs qui reconnaissent pleinement leurs fautes et se mettent sincĂšrement Ă  la disposition d’une dĂ©marche collective de compensation. Ce que je dis ici est bien abstrait et c’est plus ou moins grave, important en fonction de l’acte considĂ©rĂ©. Mais ce qu’il faut noter c’est que les excuses bidons permettent la rĂ©pĂ©tition. Apprendre Ă  demander humblement Ă  l’autre qu’il nous excuse et qu’il dĂ©termine les modalitĂ©s de son pardon, c’est exactement l’inverse d’apprendre Ă  se trouver des excuses.

Il est impĂ©ratif d’apprendre Ă  se retrouver en toute conscience et en toute humilitĂ© face Ă  celles et ceux qu’on a blessĂ©es. D’accepter que malgrĂ© nos blessures on peut blesser ; et mĂȘme si celles-ci peuvent expliquer nos actes elles ne nous libĂšrent pas de notre responsabilitĂ©.

Ce que j’essaie d’expliquer est fondamentalement politique. Parce qu’on ne peut exploiter impunĂ©ment les personnes avec qui l’on milite, les instrumentaliser, sous prĂ©texte qu’on le fait pour de belles idĂ©es libĂ©ratrices. On ne peut pas au mĂȘme titre les mettre en galĂšre matĂ©rielle, ne pas venir Ă  des rendez-vous, faire des confĂ©rences Ă©gocentrĂ©es pendant des rĂ©unions collectives, sans ĂȘtre confrontĂ©Es Ă  la contradiction entre pratiques et aspirations politiques. On ne peut pas encourager telle ligne ou telle approche politique, telles convergences, s’en prendre Ă  celles et ceux qui ne sont pas d’accord et puis changer du jour au lendemain comme si de rien n’était. Comme si vous aviez toujours adhĂ©rĂ© Ă  telle idĂ©ologie ou telles pratiques (que vous venez juste d’adopter !). Vous avez changĂ© ? C’est trĂšs bien. Mais cela ne vous dispense pas de formuler que vous avez Ă©tĂ© dans l’erreur et que ça a eu des consĂ©quences nĂ©gatives sur d’autres qui essayaient de proposer d’autres voies moins oppressives, moins absolutistes. Et je ne parle pas ici des Ă©piphanies en ligne qui sont destinĂ©es Ă  sĂ©duire les personnes qui diffusent les idĂ©es plutĂŽt que de proposer des excuses aux personnes que vous avez concrĂštement blessĂ©es : ce type de mise en scĂšne spectaculaire de la prise de conscience est complĂštement pourri.

Ne pas formuler d’excuses, et ne pas envisager de rĂ©parations, c’est aussi ce qui permet aux structures et aux organisations militantes qui nous ont blessĂ©Es de continuer comme si rien ne s’était passĂ©. Les squelettes sont dans les placards : il n’y a pas de traces, Ă  part nos blessures, nos traumas. Rien n’a Ă©tĂ© marquĂ©, Ă©crit. On oublie (la fabrique de l’oubli est politique, elle aussi). Et comme on n’a pas la force de rappeler sans cesse notre histoire, d’autres viennent absoudre par leur prĂ©sence et leur absence de questionnement les agressions racistes et sexistes que nous avons subies (parce qu’on est complice aussi quand on accepte sans sourciller d’ĂȘtre accueilliE dans tel lieu ou telle structure existant depuis de nombreuses annĂ©es et restĂ© si blanc, si mec, etc. On peut bien s’en douter qu’il y a des cadavres dans les placards
 Encore faut-il vouloir savoir. ) J’en vois tellement des exemples comme cela


Rien n’est possible tant que l’espace pour reconnaitre que l’on a mal fait n’existe pas. Rien n’est possible tant que tout espace autocritique sincĂšre est sabotĂ© par l’injonction Ă  se solidariser, se taire, Ă  ne pas faire le jeu d’un autre troisiĂšme groupe. Rien n’est possible en dehors de l’avĂšnement rĂ©pĂ©tĂ© d’individuEs, militantEs, dominantEs qui ne s’excusent jamais.

M.L._Cases Rebelles (04 DĂ©cembre 2017)


Article publié le 02 AoĂ»t 2020 sur Rebellyon.info