Alors que de nombreuses manifestations pour la régularisation des sans- papiers et pour la liberté de circulation et d’installation pour toutes et tous ont lieu à peu près partout en France. Nous avons eu la chance de pouvoir interviewer Raphaële qui a fait partie de l’équipe de tournage du documentaire Les Enfants du Marais. Le documentaire retrace les sept derniers mois du Marais, un lieu alternatif destiné à l’accueil des migrants en plein centre-ville de Caen, en Normandie. Un squat autogéré par ses 250 habitants venus du monde entier.

Samuel : Vous êtes donc trois sur ce documentaire, comment vous êtes-vous rencontrés ? Et comment vous est venue l’envie de faire un documentaire sur le Marais?

Raphaële : On s’est rencontré en 2013 à l’école de journalisme de Strasbourg. On est devenu amis là-bas et on s’est suivi ensuite lors de nos travaux dans les journaux nationaux. On s’arrangeait parfois pour être ensemble. Et il y a deux ans, en juin 2018, Quentin qui était pigiste pour France 3 a été envoyé au Marais faire un reportage d’actualité. Mais ça restait un sujet d’actualité très court de 1 minute à peine. C’est là où il a découvert le lieu, son organisation et les habitants. 250 migrants vivaient dans un squat énorme. Il a eu l’envie de parler de leur histoire dans un documentaire et nous a donc appelé pour venir à Caen. Nous pensions faire vingt minutes de documentaire mais on s’est retrouvé à faire une heure et on est resté sept mois ! Thomas avait des ami-e-s à la Demeurée qui ont pu nous héberger et on pouvait ensuite venir au Marais plus régulièrement.

S : Dans ce documentaire vous suivez des familles et des habitants. Comment ça se passait par rapport à la caméra ?

R : Avant de suivre les familles, Quentin a suivi des réunions d’organisation qui avaient lieu au marais. Il était venu pour se présenter mais aussi comprendre le lieu et l’organisation. Il a d’abord demandé aux militants qui accompagnaient ces habitants si c’était possible de filmer et de rester quelques semaines. Puis, une fois le projet accepté, ça c’est plutôt bien passé avec les habitants puisqu’on a commencé à tourner lors d’une manifestation où il y avait déjà des caméras et ils sont donc déjà exposés aux journalistes et aux médias. Certains habitants étaient déjà habitués aux médias. On voulait avoir différentes personnes dans le documentaire, avec des nationalités et des parcours différents et voir ce qu’ils vivent à leur niveau. On voulait aussi montrer des personnes qui souhaitaient vivre à Caen donc on a fait le choix de de sélectionner des personnes qui voulaient s’y installer. Par rapport à la caméra, il y en a qui ont bien accepté et se sont exprimés avec beaucoup de sincérité mais d’autres avaient des discours pré-construits sur ce qu’ils voulaient dire. Au fil du temps et au fil des jours on a réussi à peut-être les faire parler autrement et à les emmener vers quelque chose de plus personnel.

S: Êtes-vous restés en contact avec des gens du Marais ?

R : On s’appelle de temps en temps et on s’envoie des messages notamment pendant le confinement. On voulait vraiment savoir s’ils se portaient bien. Quentin y était il y a un mois pour manger avec une des familles qu’on a suivi. Je suis aussi en contact avec une ancienne habitante qui fait des études supérieurs. Mais vu que nous ne sommes pas a Caen les rapports ne sont plus comme avant. Quand on était avec eux pendant sept mois, on mangeait avec eux, on prenait le café… On prend quand même des nouvelles et on espère les voir bientôt quand le film sortira.

S: Comment se sont passés les derniers jours du Marais ?

R : C’était la première fois qu’on se retrouvait dans une situation comme ça. Surtout qu’on ne savait pas quand l’expulsion allait tomber. Elle a eu finalement lieu le 22 octobre. On a vécu du début à la fin ces derniers jours et le fait d’avoir dormi sur place, manger sur place, fait la fête avec eux, la destruction du lieu nous a donc touché. L’expulsion s’est faite dans le calme, ça a duré moins de deux heures. Les habitants qui étaient en danger, qui n’avaient plus de papier, étaient déjà partis et les autres habitants qui restaient étaient “pris en charge” pour quelques jours par la Préfecture. Ça s’est déroulé comme d’autres expulsions mais ça reste impressionnant pour nous, qui n’avions jamais vécu cela avant, de voir que le Marais était aussi terminé…

S : C’était votre premier documentaire ?

R : Oui. On a découvert le monde du documentaire avec sa propre façon de faire et de réfléchir. On est complètement auto produit donc il y a pas de boite de production derrière qui nous a financé ou aiguillé. On s’est géré tout seul et peut être qu’il y a quelque petites erreurs de tournage mais au moins ce qu’on a fait est authentique. On a eu l’expérience du documentaire et aussi l’expérience de vivre dans un lieu autogéré, voir la vie en communauté avec ses tensions. On découvre aussi le milieu militant et les débats. La plupart des migrants découvraient la vie en squat et ils n’avaient pas forcément choisi d’être dans la lutte. Au final, ils n’ont pas eu d’autres choix que de vivre cette lutte. On pouvait voir les prises de conscience de certains et plusieurs habitants ont pris part aux luttes locales, comme par exemple pour les gilets jaunes, qui venaient eux aussi aux manifestations pour les sans papier.

S : Vous comptez du coup faire une projection sur Caen une fois le documentaire terminé ?
R : Si tout va bien, il sera terminé le 7 juillet au soir. Donc on aimerait le projeter en avant-première à Caen avec les habitants et les militants et certainement en partenariat avec la Demeurée [note] . Pour nous, c’est le plus important parce qu’ils vont découvrir les images et nous dire si on a bien retranscrit la réalité du lieu ou pas. Ce sont les premiers juges, donc on attend ce moment avec impatience. On aimerait faire ça mi-juillet et on aimerait aussi le sortir en dvd en même temps. Des cinémas indépendants à Caen comme le Lux sont intéressés pour faire une projection mais aussi d’autres cinémas en France. On a aussi postulé dans quelques festivals. On a envie de montrer le documentaire dans les autres squats, dans les autres grandes villes qui accueillent les migrants et nourrir le débat. On n’a pas envie de le montrer uniquement dans les milieux militants. On voudrait qu’il puisse toucher aussi des personnes qui ne connaissent absolument pas cette réalité.

N’hésitez pas à suivre la page Facebook Les Enfants du Marais pour plus d’informations ici

Samuel du Groupe Sanguin Caen 


Article publié le 29 Juin 2020 sur Monde-libertaire.fr