On connaît la propension de Stéphane Bern, dans son émission « Secrets d’histoire », à laisser libre cours à son penchant pour une histoire aristocratique, voire royaliste, centrée sur les grandes figures de l’histoire de France. Plus récemment, dans une émission sur le Paris révolutionnaire, il diffusait avec Lorànt Deutsch une vision datée et réactionnaire de cette période [1].

Le sujet choisi pour cette émission de « La fabuleuse histoire », l’école, semblait a priori moins polémique que ne peut l’être la Révolution française ou la présidence de De Gaulle. Mais on y retrouve en réalité les mêmes défauts, les mêmes erreurs, le même message politique sous-jacent. L’émission, dès lors, pose en creux la même question lancinante que pour « Secrets d’histoire » : comment se fait-il qu’une chaîne du service public laisse un tel monopole sur l’histoire à une personnalité médiatique qui n’est pas un historien, et qui – ce qui est beaucoup plus gênant – propose systématiquement des perspectives déconnectées de l’historiographie contemporaine ?

Qui a détruit l’école… ?

Les approximations et erreurs factuelles sont d’autant plus frustrantes que l’émission cherche explicitement à rompre avec certains clichés. Ainsi entend-on à raison que Charlemagne n’a pas inventé l’école, même si cette affirmation est un peu contrebalancée par le choix de commencer l’émission au Moyen Âge, alors qu’il existe des institutions d’éducation dans l’Antiquité. Plus loin, Stéphane Bern propose une belle démonstration de l’abaque, ces tables à calculer médiévales, et on précise que les médiévaux « savaient compter très loin », maniant couramment des unités de grandeur de l’ordre des centaines de milliers. Mais cette volonté de défaire les idées reçues reste superficielle et, le plus souvent, l’animateur reprend sans les discuter un ensemble de clichés sur l’éducation au Moyen Âge.

Passons rapidement sur les erreurs factuelles, même si celles-ci sont assez révélatrices. Ainsi Stéphane Bern s’enthousiasme-t-il sur la Sorbonne, « la première université ». Une jolie vision patriotique à souhait… mais assez fausse. De nombreuses écoles existaient en effet partout en Europe, et leur institutionnalisation se fait progressivement, et quasi simultanément : Bologne, Paris, Parme ou encore Oxford se constituent en université entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle. De même, le terme même de « Sorbonne » est largement anachronique, puisqu’on parle à l’époque de l’université de Paris. En plus de ces erreurs, l’émission multiplie les raccourcis et reste le plus souvent à un niveau purement anecdotique : parlant de l’université, la voix off explique combien les étudiants de l’époque aiment faire la fête (ce qui est vrai), mais on ne saura rien des matières enseignées, des diplômes, des examens, de la pédagogie. Ces petites erreurs et rapidités, nombreuses et répétées, sont problématiques (car on assène des choses fausses ou très partielles) mais la construction globale de la séquence l’est plus encore.

Stéphane Bern choisit de se situer sur un chantier médiéval reconstitué, au XIIIe siècle, époque marquée en effet par un dynamisme économique et intellectuel majeur. En soi, ce choix est intéressant : il rappelle l’importance des savoirs non-lettrés durant l’époque médiévale – on voit comment les tailleurs de pierre comptent, mesurent, calculent, etc. – et attire l’attention sur des lieux non-scolaires de formation. Il permet en outre de mettre à l’honneur le formidable travail que font aujourd’hui des ouvriers et artisans qui, dans une perspective d’archéologie expérimentale, cherchent à retrouver les gestes et les techniques du passé (pensons au chantier de Guédélon par exemple).

Notons cependant que Stéphane Bern exagère totalement la situation : on l’entend en effet expliquer qu’à l’époque, « la plupart des enfants » sont sur ces chantiers, ce qui est évidemment une absurdité démographique vu le petit nombre de tailleurs de pierre… À une époque où la paysannerie représente au minimum 90 % de la population, on peut sans risque avancer que « la plupart » des enfants vivent auprès de leurs parents, à la campagne, et que c’est là, entre les champs, le village, l’église et la maison familiale, que se fait l’essentiel de leurs apprentissages.

Plus généralement, l’insistance de l’animateur à répéter que ces chantiers sont alors une véritable « école de la vie » (l’expression revient trois fois en vingt minutes) interroge : s’agit-il, par opposition, de dénigrer nos écoles contemporaines, auxquelles Stéphane Bern reprocherait d’être trop théoriques, et donc « déconnectées du réel » ? Dans cette première partie, son invité, l’humoriste Jarry, renchérit à la fin de la séquence : cette « école médiévale » est « super » car elle transmet du concret. On a l’impression – impression du reste confirmée dans la suite de l’émission – qu’il s’agit surtout de diffuser un message critiquant l’école d’aujourd’hui, sous couvert d’une nostalgie discrète pour une époque où les enfants, sur les chantiers dès huit ans, « apprenaient un métier ».

Sombre Moyen Âge

Cette nostalgie n’est pas sans ambiguïté, car la séquence reprend dans le même temps une vision tout à fait classique du Moyen Âge, présenté d’un bout à l’autre comme une période sombre, violente, primitive, marquée par la brutalité des mœurs et l’ignorance des gens. Jarry note ainsi avec ironie que « les gens sont assez mal habillés » : il s’agit bien sûr d’une plaisanterie, mais l’humour permet de faire passer des éléments qu’on aurait plus de mal à affirmer sur un ton sérieux. Dans des émissions aussi « écrites » que peut l’être celle-ci, force est de constater que l’humour n’est en tout cas pas utilisé pour retourner certains clichés, mais plutôt pour les entériner. C’est d’ailleurs encore Jarry qui s’offusque en voyant des enfants boire du vin. Façon, là encore, de présenter la période comme un âge primitif et assez fruste : le fait de préciser que ce vin est en réalité très peu alcoolisé (et qu’il se boit en outre largement coupé d’eau) ne change pas la première impression produite par la séquence.

Plus loin, Stéphane Bern explique qu’au Moyen Âge, « les gens ne savaient ni lire ni compter », ce qui est totalement caricatural. Si la maîtrise de l’écrit reste en effet souvent le privilège d’une élite sociale et intellectuelle, il n’empêche qu’elle se diffuse dans la société, notamment à partir du XIIIe siècle. Cette époque est marquée par la multiplication des écrits qui pénètrent toutes les couches de la société : l’administration se développe et avec elle, la « paperasse » en tout genre ; les individus passent des contrats pour tout type de transaction et même des vagabonds font rédiger des testaments devant un notaire. Une part non négligeable de la population sait lire et écrire – peut-être un quart, même si c’est difficile à chiffrer –, tandis qu’une part encore plus grande sait lire et signer de son nom. Rappelons par ailleurs qu’il existait au Moyen Âge de « petites écoles », laïques ou religieuses, qui se développent à partir du XIIIe siècle et accueillent les enfants à partir de 5 ans ; même si elles ne concernent qu’une part minoritaire de la population – un quart des garçons florentins en 1480 par exemple –, elles contribuent largement au progrès de l’alphabétisation.

On est donc très loin de l’image d’un Moyen Âge analphabète… Le fait de reprendre ainsi ce cliché très daté, qu’on retrouve dans de nombreuses œuvres de fiction, est révélateur d’un point de vue très éloigné de l’histoire comme discipline scientifique. Le décalage est d’autant plus flagrant en cette année 2019, où « l’écrit » est justement la question d’histoire médiévale qui est au programme de l’agrégation d’histoire : il aurait littéralement suffi à Stéphane Bern d’ouvrir le premier manuel venu, ou de feuilleter le dernier numéro du mensuel L’Histoire, pour actualiser son propos. Même la page Wikipédia consacrée à l’enseignement au Moyen Âge est plus actuelle que le discours de l’animateur, parvenant à nier en quelques secondes vingt ans de recherches historiques.

Et ce n’est pas fini ! Quelques minutes plus tard, la jeune chanteuse Angélina note quant à elle que « la vie des filles au Moyen Âge n’était pas trop trop cool ». Rebondissant sur cette affirmation, que l’on aurait pu déconstruire pour faire œuvre de vulgarisation historique, la voix off renchérit : les femmes nobles sont certes lettrées, mais doivent « renoncer à leurs études » lorsqu’elles se marient. Non seulement ce vocabulaire contemporain n’a pas de sens appliqué à la période, mais le propos global est surtout erroné : le mariage n’est en effet pas forcément synonyme de mort intellectuelle pour les femmes de l’époque [2]. La voix off poursuit en précisant, avec une délectation mise en valeur par la bande sonore, que les filles peuvent alors être mariées à treize ans – ce qu’Angélina, elle-même âgée de douze ans, commente d’une moue légèrement dégoûtée. Encore une fois, le Moyen Âge est présenté comme une période barbare, teintée de pédophilie, sans que cette pratique (en effet attestée même si en rien systématique) ne soit jamais remise en contexte. Il aurait fallu, au minimum, rappeler qu’on est alors, à cet âge-là, considéré comme adulte, et qu’on peut donc se marier certes, mais aussi diriger un royaume ou exercer un métier. On aurait également pu aller plus loin en soulignant que c’est au Moyen Âge que s’impose, du fait des efforts de l’Église, le modèle d’un mariage consensuel, c’est à dire qui repose, au moins en théorie, sur la libre volonté des deux époux. Bref, on aurait pu partir de la surprise d’Angélina – tout à fait compréhensible et légitime – pour enseigner la complexité de la situation, au lieu de rester sur un constat qui a tout du jugement.

L’émission continue en expliquant qu’à l’époque, les femmes ne peuvent pas accéder aux mêmes métiers que les hommes (ou plutôt que « les filles » ne font pas les mêmes métiers que « les garçons », un vocabulaire enfantin qui est en lui-même assez révélateur). Il s’agit d’une erreur majeure – ou a minima d’un raccourci problématique –, reposant sur une vision très orientée de la période médiévale. Certes, des voies sont réservées aux hommes, ne serait-ce que la cléricature : impossible pour une femme de devenir prêtre, a fortiori abbé ou pape. Néanmoins, on trouve pendant toute la période des femmes qui travaillent dans de très nombreux domaines, comme l’atteste du reste l’existence d’un vocabulaire professionnel féminin considérablement plus développé que le nôtre : doctoresse et forgeronne, marchande d’or ou maréchale-ferrande, banquière ou seigneuresse, etc. Il existe des métiers majoritairement masculins, d’autres majoritairement féminins, mais on trouve pourtant, malgré la représentation que propose Stéphane Bern, des femmes sur des chantiers de construction, où elles sont porteuses ou tailleuses de pierres. C’est au contraire au XVIe siècle, dans un contexte professionnel et intellectuel très particulier, que les métiers se ferment progressivement aux femmes. Au XIXe siècle triomphe un message bourgeois qui exclut les femmes du monde du travail, message qui imprègne en profondeur le récit historique : ainsi continue-t-on souvent à dire que c’est la Première Guerre mondiale qui permet aux femmes de « prendre la place des hommes », en niant le fait qu’une grande partie d’entre elles travaillent depuis des siècles (sans même parler de l’importance de leur travail domestique, totalement invisibilisé par de tels discours).

Cette vision permet à nouveau de noircir l’image du Moyen Âge : Angélina explique ainsi qu’elle n’aurait pas aimé vivre à cette époque, car maintenant, au moins, elle peut devenir « ce qu’elle veut » (notons qu’on ne lui a visiblement jamais parlé du plafond de verre, et qu’elle se prépare une méchante déconvenue). La conclusion de tout ce passage est laissée à la chanteuse : « ils étaient très méchants ». La naïveté du propos peut évidemment faire sourire. Reste que cette affirmation n’est ni discutée, ni nuancée, et mise littéralement sur le même plan que la parole de l’historienne invitée pour cette séquence. Le jugement moral (« méchants ») se conjugue à un jugement historique globalisant (« ils étaient ainsi ») pour mieux donner à voir un Moyen Âge uniformément sombre et arriéré.

Ce Moyen Âge « pas très très cool » s’achève, évidemment, par l’invention de l’imprimerie, explicitement présentée comme une « révolution » par Stéphane Bern. Là encore, il s’agit de réactiver un célèbre cliché, pourtant battu en brèche par les recherches récentes, qui insistent au contraire sur la progressivité des changements induits par l’invention. Selon l’émission, l’imprimerie provoque en effet un bouleversement immédiat du paysage éducatif, permettant « heureusement » aux moines de ne plus avoir à copier les textes à la main, ou entraînant l’apparition d’écoles diffusant « une instruction sommaire » aux pauvres. À nouveau, le jugement moral (« heureusement ») s’articule à l’erreur historique (il y avait déjà des écoles urbaines bien avant l’imprimerie, et celle-ci n’a en aucun cas amené une alphabétisation massive et soudaine), pour mieux dépeindre un Moyen Âge obscur dont on sort avec soulagement, pour bondir en un saut brutal jusqu’à l’époque de Louis XIV. Une deuxième séquence elle-même emplie d’erreurs, comme l’ont montré plusieurs historiens modernistes.

Qui parle, et de quoi parle-t-on ?

Au-delà de ces erreurs et errements historiques, l’émission interroge quant aux modalités de distribution de la parole. Deux séquences sont accordées à Nathalie Gorochov, médiéviste et professeure à l’université. Elle propose un éclairage nuancé et mesuré, qui entre par ailleurs en contradiction avec ce que dit Stéphane Bern : quand celui-ci explique que seuls les clercs savaient lire et écrire, l’historienne précise que les écoles sont ecclésiastiques « jusqu’à la fin du XIe siècle », ce qui sous-entend qu’elles cessent de l’être ensuite. Mais ce propos n’intervient qu’au second plan : on entend ainsi davantage l’humoriste Jarry plaisanter sur ses faibles talents manuels que l’historienne spécialiste de la question – ce qui semble tout de même très étrange dans une émission historique. Le propos de la médiéviste bénéficie en outre d’une exposition bien moindre – et est mis sur le même plan – que celui d’Angélina : sans dénigrer ni les savoirs des enfants, ni l’intérêt que constitue leur présence dans des démarches de vulgarisation historique, un tel choix pose question dans la mesure où il revient à relativiser la parole de l’historienne.

La chercheuse est, par ailleurs, filmée dans une bibliothèque, ou dans son bureau, en tout cas dans un décor intérieur tapissé de livres. Une façon certes classique d’illustrer à la télé la posture de l’universitaire spécialiste, mais qui entretient également le cliché de l’historien enfermé dans sa tour d’ivoire, pendant que Stéphane Bern, lui, va dans le « vrai monde », au contact des gens et des pratiques. Enfin, notons que l’historienne ne répond à personne : elle ne dialogue pas avec Stéphane Bern, ni même avec la voix off (contrairement à Angélina). Elle ne semble pas non plus avoir eu accès au texte du présentateur avant de tourner la séquence – dans le cas contraire, on a en effet du mal à imaginer qu’elle ne l’ait pas repris. Sa parole semble ainsi déconnectée, et coupée de la trame des dialogues. D’une façon insidieuse, l’émission déconstruit la parole de la spécialiste en feignant de lui laisser une place. Bien plus, et du fait de l’absence d’échanges, sa présence donne une caution à ce qui est raconté par l’animateur, et semble l’avaliser. En d’autres termes, les deux minutes de parole de l’universitaire légitiment les vingt-huit minutes où elle ne parle pas.

À ce stade, on peut se demander si, en tant qu’historiens, il vaut mieux refuser de participer à ces émissions – ce qui pose le problème de se couper de médias potentiellement utiles, et de laisser le monopole de la parole à des non-historiens – ou jouer le jeu, en sachant que nos propos vont être utilisés pour renforcer des discours faux et biaisés [3]

Au terme de ces trente minutes – seulement ! – d’émission, qu’a-t-on appris ? On aura retenu que les chantiers médiévaux sont des lieux où se transmettent des savoirs complexes, notamment abstraits : c’est une bonne chose. Mais on n’aura rien entendu sur les écoles urbaines, sur la pédagogie médiévale, sur les usages de l’écrit, sur le profil sociologique des maîtres ou des étudiants. On aura, par contre, entendu beaucoup d’erreurs, de clichés, d’affirmations datées, rejetées depuis plusieurs décennies par les historiens et historiennes. On n’aura pas parlé des évolutions internes à la période médiévale, qui n’est présentée que comme un bloc dont on finit « heureusement » par sortir grâce à l’imprimerie. On n’aura jamais rien dit des sources qui permettent d’étudier l’enseignement au Moyen Âge. Pour le dire autrement et le résumer d’un mot, malgré le titre de l’émission, on n’aura pas fait d’histoire.

***

Cette « fabuleuse histoire de l’école » s’avère ainsi tenir bien plus de la fable que de l’histoire. Ce genre d’émissions – diffusées sur une chaîne du service public et donc réalisées en partie, rappelons-le sans cesse, avec l’argent de tous et toutes – font in fine plus de mal que de bien. Elles donnent, face à une audience de près de deux millions de téléspectateurs, le monopole de la parole historique à des non-historiens qui s’en servent pour diffuser des erreurs grossières et, plus discrètement, un certain nombre de visions politiques très connotées (« l’école était mieux avant » et « les étudiants font la fête »). Un bilan que ne parvient pas à contrebalancer la présence d’historiens et d’historiennes spécialistes de la question, qui participe finalement, grâce à la caution de « sachants » qu’elle fournit, à légitimer les discours dominants de l’émission, enrobés dans de belles reconstitutions et dans les sourires de l’animateur.

Alors même que les initiatives de diffusion de la recherche se multiplient, de Twitter à YouTube en passant par des podcasts et des bandes dessinées, la télévision reste la chasse-gardée d’une poignée de pseudo-historiens, dont le discours est en réalité anti-historique. C’est d’autant plus dommage que ces nouvelles formes de diffusion de la recherche allient art du récit et de la mise en scène et rigueur du propos. Des réalisateurs, des dessinateurs, des metteurs en scène et des chercheurs travaillent de plus en plus ensemble pour proposer des œuvres et des divertissements qui diffusent des visions historiques à jour. L’histoire est suffisamment vaste et riche pour offrir un merveilleux terrain de jeu pour les créateurs et beaucoup d’historiens sont prêts à la faire découvrir à un public aussi large que possible. La télévision publique gagnerait probablement à se mettre à l’école de ces initiatives qui peuplent aujourd’hui internet, les théâtres aussi bien que les librairies.

Catherine Rideau-Kikuchi et Florian Besson

Annexe

Comme nous le mentionnions plus haut, le doctorant en histoire contemporaine et enseignant Guillaume Lancereau s’est également livré à une analyse critique du volet de l’émission consacré à l’époque moderne. Avec son autorisation, nous reproduisons ci-dessous les deux derniers paragraphes de cet article.

Conclusion : un plaidoyer pro domo

La télévision persiste donc à malmener l’histoire, avec le soutien des institutions culturelles et pédagogiques les plus légitimes, puisque Loránt Deutsch continue d’être invité dans divers collèges et écoles publics en présence d’élus, tandis que Stéphane Bern poursuit son entreprise de vulgarisation traditionaliste sur le service public et reçoit la consécration de l’Institut de France sous la forme d’une « Fondation Stéphane Bern pour l’histoire et le patrimoine ». De surcroît, ce travail médiatique s’opère, dans le cas de l’émission concernée, au nom d’un principe dont il livre lui-même la justification : il faut apprendre en s’amusant, par opposition aux savoirs scolaires et universitaires posés comme rébarbatifs et intellectualistes. Ce postulat transparaît nettement lorsque l’animateur célèbre les aristocratiques académies d’Ancien Régime au sein desquelles « on apprenait en s’amusant » (postulat au demeurant bien discutable), ce que les enseignants de notre société contemporaine seraient incapables d’entendre – d’où la légitimité supposée des émissions d’un Stéphane Bern. Au-delà du fait que cette lecture ignore tout de la présence effective du jeu dans nos salles de classe, cette définition promeut en définitive une bien médiocre définition de la vulgarisation des savoirs, en mettant dos à dos sérieux et l’amusant, la connaissance et le divertissement.

C’est au nom d’une conception toute contraire que nous continuons et continuerons à décrypter et pointer du doigt les limites des contenus médiatiques de ce type. Notre but ne consiste pas ici à pousser les vices de notre métier d’enseignants jusqu’à prétendre corriger des contenus télévisuels comme nous corrigeons nos copies, de distribuer des bons et de mauvais points en flétrissant inlassablement les mauvais élèves, au risque de l’acharnement. Le fond de notre démarche vise, plus simplement, à affirmer que le service public et les personnes qui y recourent pour découvrir le passé, méritent mieux ; à affirmer que les contenus rigoureusement composés, empiriquement fondés, intellectuellement stimulants, devraient être un bien commun et non pas l’apanage lointain et jaloux des cénacles universitaires.


Article publié le 04 Sep 2019 sur Acrimed.org