Janvier 10, 2022
Par Lundi matin
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« En 1917, j’ai mis fin aux mutineries. En 1940, j’ai mis un terme à la déroute. Aujourd’hui, c’est vous-même que je veux sauver »

Philippe Pétain

Ce qui est en jeu ici, à travers le rappel des hésitations, des ambiguïtés et des compromissions de nombreux écrivains face au régime de Vichy, c’est la question du fascisme et de la responsabilité intellectuelle et morale des écrivains face à un régime qui affiche clairement son ambition de détruire les conditions mêmes de toute pensée libre. Il importe, pour comprendre le parcours parfois accablant de certains des plus grands noms de la littérature française de l’entre-deux-guerres, de le replacer dans le contexte plus large de la véritable imprégnation fasciste d’une partie des élites françaises (intellectuelles, culturelles, sociales et économiques), imprégnation qui explique la faillite de ces élites au temps de Vichy. Le nouveau régime n’émerge pas en effet à partir d’un vide idéologique : tous les principes qui fondent sa politique sont inscrits, pour l’essentiel, dans le programme du nationalisme des années 1890, celui de la Terre et les Morts (titre de l’ouvrage de Maurice Barrès paru en 1899). Au XXe siècle, cette tradition est loin d’être marginale, elle a au contraire une influence considérable sur l’évolution des mentalités, et constituera le cœur de la Révolution nationale de Vichy. Il faut relire ici les analyses de l’historien Zeev Sternhell dans son ouvrage fondateur, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France, publié en 1983 :

« Le fascisme était un phénomène de civilisation et la France n’y a pas échappé. Non seulement la France participait de cette crise de civilisation, crise de la modernité, qui a engendré le fascisme, mais elle en était le grand laboratoire. La conviction que la civilisation individualiste et rationaliste des Lumières a fini par produire cette colossale faillite qui s’appelle la démocratie faisait déjà partie du bagage de quelques-unes des figures majeures de la fin du XIXe siècle français (…) Comme dans les pays voisins, la volonté de préserver les acquis du capitalisme et ses structures sociales n’a jamais été incompatible avec une révolte culturelle et politique. Au contraire : détruire les assises intellectuelles et morales du libéralisme et de la société bourgeoise tout en préservant l’économie de marché et les structures sociales que cette économie implique, tels étaient précisément les objectifs du fascisme et c’est bien en cela que consistent sa nouveauté et son originalité ».

Le 24 septembre 1940, André Gide note dans son Journal : « Que reste-t-il de la France, après ce désastre ? ». Sur les ruines de la IIIe république, liquidée à Vichy par le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet 1940 (85% des parlementaires présents les ont votés, sans les députés du PCF, interdit depuis septembre 1939), la Révolution nationale proclamée par le nouveau régime n’installe pas seulement une « dictature pluraliste » (selon l’expression de l’historien Stanley Hoffman) où se retrouvent maurrassiens, catholiques réactionnaires, technocrates modernistes et fascistes français ; elle se veut aussi une révolution culturelle, une transformation complète des mentalités, annoncée par Pétain dès le 25 juin 1940 : « C’est à un redressement intellectuel et moral que, d’abord, je vous convie, Français ». Selon une thématique classique de l’extrême droite, ce redressement prendra la forme d’une revanche sur les « forces de l’anti-France » : le communiste, l’étranger, le juif et le franc-maçon. Il faut régénérer la société par le rassemblement des éléments « purs » autour des valeurs traditionnelles, et par l’exclusion des responsables désignés de la débâcle. Réagissant à cette nouvelle politique culturelle, Jean Guéhenno (fondateur en 1935 de la revue Vendredi, proche du Front populaire), qui refusera de publier pendant l’Occupation, écrit dans son Journal :

« Il faudrait avoir la patience d’écouter un peu assidûment la radio de Vichy et surtout les conférences, les reportages pour la jeunesse, pour la famille (…) Les mêmes gnagnaneries familiales, artisanales, religieuses, folkloriques (on fait grand abus du folklore à Vichy) interminablement coulent comme un filet d’eau sale. Nous étions, paraît-il, depuis cent cinquante ans dans les ténèbres du péché. Cette eau sale, comme un nouveau baptême, doit nous régénérer. » (Journal des années noires, 29 décembre 1940).

Dans un pays où leur voix compte plus qu’ailleurs, les écrivains sont conviés à apporter leur pierre au nouvel édifice, et à continuer une vie littéraire que les Allemands souhaitent maintenir à des fins de propagande. Une étroite marge de manœuvre subsiste, surtout en zone libre jusqu’en novembre 1942. Elle permettra à certains (Aragon, Sartre, Desnos, Eluard) de publier à la fois au grand jour et clandestinement (la « littérature de contrebande » théorisée par Aragon) ; d’autres entreront dans la Résistance (Char, Camus, Beckett ou Ponge, par exemple), ou se feront les thuriféraires de la collaboration (Brasillach, Drieu la Rochelle, Céline). De 1940 à 1944 se dessine un large spectre d’attitudes face au régime né de la défaite, attitudes qui pourront se modifier selon l’évolution de la guerre, la politique du nouveau pouvoir ou le simple calcul des ambitions personnelles. Vichy reste cependant un puissant révélateur : les écrivains y voient leur responsabilité politique et morale mise à l’épreuve, une épreuve dont beaucoup ne sortent pas grandis. Nombreux sont ceux « qui n’ont rien vu, rien entendu. Ils n’ont pas vraiment participé à la politique de collaboration, n’ont pas dénoncé de Juifs, n’ont pas approuvé les horreurs commises. Mais tout se passe comme si, dans cette nuit qui s’étendait sur la France, ils n’avaient pas été là » (Francine de Martinoir, La Littérature occupée, 1995).

Georges Bernanos, venu de l’Action française mais pourfendeur obstiné du régime de Pétain depuis le début, lance en avril 1942 du Brésil où il vit un appel qui s’achève par ces lignes : « Dans la catastrophe où nous avons risqué de périr, la faillite des intellectuels égale en odieux et en ridicule la faillite des militaires. Les intellectuels avaient la garde de votre liberté, c’est-à-dire des valeurs spirituelles sur lesquelles elle se fonde (…) les intellectuels devront répondre de la déroute intellectuelle, comme les militaires de la déroute militaire. Puisse alors la justice du peuple, à l’exemple de la Convention nationale frappant les généraux vaincus, ne pas distinguer entre les traîtres, les lâches et les incapables ! ».

Ambiguïtés et contrastes

Figure incontournable de la vie littéraire depuis longtemps, André Gide a soixante-dix ans au début de la guerre. Outre son œuvre de romancier et d’essayiste, deux récits de voyages en ont fait un observateur lucide et courageux, capable de dénoncer une réalité sociale ou politique masquée par le mensonge de l’idéologie. Dans son Voyage au Congo, publié en 1927, la description des conditions de vie des Noirs forme un véritable réquisitoire contre l’administration coloniale et fait sensation. Au début des années 1930, l’écrivain se rapproche du parti communiste et s’enthousiasme pour l’expérience soviétique. Il est particulièrement actif dans divers cercles antifascistes. En 1936, les autorités soviétiques l’invitent en URSS. La publication, en novembre 1936, de son Retour d’URSS témoigne de sa désillusion et ses réflexions acerbes sur la réalité soviétique lui valent les injures de la Pravda et de l’Humanité. Aragon prend position dans un article intitulé « Vérités élémentaires » : le Retour n’y est pas mentionné mais le nom de Gide y figure à côté de ceux de Roland Dorgelès et de Victor Serge. Assimilés aux trotskistes, les « écrivains qui tournent à l’antisoviétisme » sont accusés d’être « les avocats d’Hitler et de la Gestapo ».

Après la défaite et l’instauration du nouveau régime, André Gide, et l’équipe de la NRF en particulier, ont été accusés d’avoir une part de responsabilité dans la catastrophe qui s’est abattue sur le pays. L’œuvre littéraire de l’écrivain, taxée d’immoralisme, de pessimisme et de défaitisme, a été constituée en symbole de cet « esprit de jouissance » qui l’a emporté sur l’« esprit de sacrifice », selon l’expression du maréchal Pétain. Le 21 juin 1940 pourtant, André Gide écrit dans son Journal que l’allocution de Pétain lui semble « tout simplement admirable ». En 1941, sa critique du régime de Vichy prend un tour sophistique particulièrement douteux : « Et ce fut ainsi que, rapidement, se fit jour le paradoxe suivant : on pouvait être ou tout au moins se sentir plus libre à Paris sous l’Occupation qu’à Vichy sous le régime pétainiste – si l’on était écrivain ou artiste, disons un Mauriac ou un Picasso. Au moins on y savait mieux ce qu’il en était. Je vais jusqu’à croire préférable, pour un temps, la sujétion allemande, avec ses pénibles humiliations, moins préjudiciable pour nous, moins dégradante que la stupide discipline que nous propose aujourd’hui Vichy ». L’ancienne lucidité a fait place à l’aveuglement. En octobre 1942, Gide soutient toujours la politique de Vichy : « La collaboration avec l’Allemagne, rien n’eût été plus souhaitable, et pour les deux pays, chacun ayant précisément ce qui manquait le plus à l’autre ». Installé à Tunis en avril 1942, puis en Algérie où il restera jusqu’à la fin de la guerre, l’écrivain ne découvrira que tardivement, en juillet 1944, les valeurs de la Résistance : « Ces jeunes citoyens d’une patrie renouvelée, qu’aura forgée la Résistance, par leur dévouement et dans leur sacrifice, dessinent la figure même de la patrie ».

Autre grand nom de la littérature d’avant-guerre, Paul Claudel. Le 6 juillet 1940, il se réjouit dans son Journal de la fin de la république : « Le nouveau gouvernement invoque Dieu et rend la Grande chartreuse aux religieux. Espérance d’être délivrés du suffrage universel et du parlementarisme, ainsi que de la domination méchante et imbécile des instituteurs ». Le 24 septembre, il est encore plus explicite : « C’est fini… de l’immonde tyrannie des bistrots, des francs-maçons, des métèques, des pions et des instituteurs ». Et le 10 mai 1941, le poète publie dans Le Figaro ses « Paroles au Maréchal », récitées la veille à Vichy par l’actrice Eve Francis à l’occasion d’une représentation de L’Annonce faite à Marie :

Monsieur le Maréchal, voici cette France entre vos bras, lentement
qui n’a que vous et qui ressuscite à voix basse.
II y a cet immense corps, à qui le soutient si lourd et qui pèse de tout son poids.
Toute la France d’aujourd’hui, et celle de demain avec elle, qui est la
même qu’autrefois !
Celle d’hier aussi qui sanglote et qui a honte et qui crie tout de même
elle a fait ce qu’elle a pu !
C’est vrai que j’ai été humiliée, dit-elle, c’est vrai que j’ai été vaincue.
II n’y a plus de rayons à ma tête, il n’y a plus que du sang dans de la boue.
II n’y a plus d’épée dans ma main, ni l’égide qui était pendue à mon cou.
Je suis étendue tout de mon long sur la route et il est loisible au plus lâche de m’insulter.
Mais tout de même il me reste ce corps qui est pur et cette âme qui ne s’est pas déshonorée !

Mais en septembre 1942, la politique antisémite de Vichy le fait évoluer vers des positions franchement hostiles : « Horribles persécutions contre les Juifs (…) De la part de Laval tout cela est naturel, mais que penser du Maréchal ! Un degré de plus dans la honte ! Y aura-t-il jamais assez de crachats pour cette gueule de traître ! ». Et deux ans plus tard, le Figaro publie dans son numéro du 23 décembre 1944 un autre poème, « Au général de Gaulle ». Il avait été récité quelques semaines plus tôt, en octobre, au cours d’une matinée du Théâtre-Français consacrée aux « Poètes de la Résistance »… dont Claudel fait désormais partie. Même rhétorique : la France parle et reconnait son représentant légitime. Seul le nom a changé. 

Quant à Jean Giraudoux, autre grand nom du théâtre de l’entre-deux guerres, il écrivait en 1939 dans Pleins Pouvoirs : « Nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer qu’une politique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale ». Ce qui inquiète alors l’écrivain, c’est le problème, dramatique à ses yeux, de la colonisation de la France par des éléments étrangers, ce qu’il appelle « l’irruption en masse des étrangers ». Il défend alors l’idée d’une « immigration rationnelle » qui nécessite « de refouler tout élément qui pouvait corrompre une race qui doit sa valeur à la sélection et à l’affinement de vingt siècles ». Mais son soutien au nouveau régime se transformera peu à peu en indifférence, puis en opposition. Selon le témoignage de Gehrard Heller, chef de la Propagandastaffel en France, qui l’a rencontré à deux reprises, en 1941 et 1942, « Giraudoux perdit vite confiance dans les bonnes intentions du Maréchal Pétain et j’appris plus tard qu’il avait très tôt communiqué à Londres des informations sur l’activité clandestine en France ».

D’autres écrivains encore, soucieux de leur carrière, animeront la vie mondaine et artistique de la capitale. C’est le cas de Jean Cocteau. N’ayant pas caché, comme Giono, son pacifisme d’avant-guerre, Cocteau écrira dès le début de l’Occupation dans l’hebdomadaire collaborationniste La Gerbe créé par l’écrivain breton Alphonse de Châteaubriant. En décembre 1940 il y lance une « adresse aux jeunes écrivains  », sorte de message pour les jeunes Français les appelant à prendre part au « Nouvel Ordre européen ».
Surtout, il recevra à Paris, durant l’été 1942, son ami Arno Breker, le sculpteur officiel du Troisième Reich, lors de sa grande exposition aux Tuileries. Il publiera à cette occasion à la une de Comœdia, le 23 mai 1942, un « Salut à Breker » qui débute ainsi : « Je vous salue, Breker, je vous salue de la haute patrie des poètes, patrie où les patries n’existent pas, sauf dans la mesure où chacun y apporte le trésor du travail national ». Néanmoins, l’attitude de Cocteau ne se réduit pas à ces éléments à charge. La participation du poète à la vie mondaine et artistique du Paris occupé ne doit pas faire oublier les attaques virulentes de l’hebdomadaire antisémite Je suis partout (dirigé par Robert Brasillach), ou les coups reçus par le poète en croisant avenue des Champs-Élysées un défilé de la LVF. Si Cocteau s’est constitué un réseau parmi l’intelligentsia allemande, d’ailleurs peu suspecte de sympathie envers l’idéologie nazie (Ernst Jünger, par exemple), il est aux yeux de collaborateurs comme Lucien Rebatet un méprisable « inverti » philosémite. Si ses pièces sont fréquemment jouées, les chahuts et autres perturbations ne manquent pas, aboutissant plusieurs fois à des interdictions. 

La collaboration littéraire

Henry de Montherlant, pour qui les nazis forment « l’élite héroïque de la nouvelle civilisation européenne », Marcel Jouhandeau, antisémite forcené ou Marcel Aymé, habitué des revues de la collaboration, font partie des écrivains en accord avec le nouvel « esprit du temps ». Paul Morand, « pétainiste pressé », écrivain diplomate, dandy et mondain, antisémite et homophobe, figure incontournable de la vie artistique et littéraire de l’entre-deux guerres, fréquente les Allemands qui comptent, place ses articles dans la presse et suit, avec attention, les progrès de sa carrière d’homme de lettres. Il sera nommé membre du cabinet de Pierre Laval en 1942, puis ambassadeur de France en Roumanie et en Suisse. Il échappera à toute poursuite après la guerre, et sera élu à l’Académie française en 1968. 

Le cas de Jean Giono est plus discuté. Pacifiste radical avant la guerre, son anti-modernisme et son exaltation du « retour à la terre », thème central de l’idéologie de la Révolution nationale, en feront un auteur fêté par la presse de Vichy, en particulier lors de la publication, en mars 1942, du Triomphe de la vie. Giono y brosse, dans un registre lyrique et flamboyant, une série de tableaux qui exaltent les gestes de l’artisan, les paysages de la France campagnarde, seules valeurs authentiques à ses yeux, qui contrastent violemment avec la description de Marseille, plongée dans une atmosphère décadente et cosmopolite. Son roman le plus admiré des pétainistes, Regain, paru en 1930, célèbre le rapport quasi mystique entre les personnages et une terre sacrée, presque magique dans sa fécondité. Mais les réflexions que l’écrivain publie dans la presse collaborationniste, et plus encore celles que l’on peut lire dans son Journal de l’Occupation, paru seulement en 1995, sont beaucoup plus compromettantes. Après avoir affirmé que les nazis et les Alliés « sont semblables », il décrit les résistants comme des « assassins » et des « voyous ». Et il affiche une indifférence brutale à l’égard du sort des Juifs :

« Il (une connaissance juive) me demande ce que je pense du problème juif. Il voudrait que je prenne position. Je lui dis que je m’en fous des Juifs comme de ma première culotte : qu’il y a mieux à faire sur terre que de s’occuper des Juifs » (3 janvier 1944).

A Paris, en mai 1942, c’est Giono lui-même qui avait pris contact avec les autorités allemandes, avec lesquelles il gardera toujours des relations cordiales. Gerhard Heller, le chef de la Propagandastaffel pour la France, déjà cité, le trouvait « extrêmement bien disposé envers la collaboration ». En guise d’avertissement, la Résistance fera sauter une bombe devant sa maison en janvier 1943. Après la guerre, il est accusé d’avoir collaboré. Emprisonné en septembre 1944, il n’est libéré qu’en janvier 1945, sans avoir été inculpé. Néanmoins, le Comité national des écrivains l’inscrit sur sa liste noire, ce qui interdisait de fait toute publication de son œuvre en France. 

Dans ce tableau s’imposent les deux grands noms de la collaboration littéraire, Robert Brasillach et Pierre Drieu la Rochelle. Romancier médiocre, journaliste et pamphlétaire agressif, Brasillach commence d’abord une carrière de critique littéraire et se fait le porte-parole de l’extrême droite intellectuelle. Dans une enquête sur les écrivains de l’après-guerre, publiée en 1931 dans Candide (hebdomadaire antisémite et antimarxiste), il condamne la décadence, la folie et l’usage des drogues. Gide et les surréalistes en particulier sont l’objet de ses critiques les plus violentes. Il devient la même année responsable de la page littéraire de l’Action française. Entre 1932 et 1939, Brasillach prend ses distances avec la ligne politique classique de l’Action française pour se situer franchement dans le camp des fascistes français de Je suis partout (l’hebdomadaire, fondé en 1930, d’abord maurrassien, se rapproche du fascisme dès 1932). Les émeutes du 6 février 1934 constituent une étape décisive dans cette évolution. Avec l’arrivée au pouvoir du Front Populaire, Brasillach émerge sur la scène publique comme porte-parole d’un fascisme à la française. En novembre 1936, il donne une série de conférences sur le thème « L’Europe sera-t-elle fasciste ? ». Les Français, affirme-t-il, doivent prendre l’Allemagne pour modèle et retrouver « leur poésie, leurs mythes, leurs images françaises, ainsi que leur confiance en eux-mêmes et dans un idéal national ». En 1937, Brasillach devient rédacteur en chef de Je suis partout et se rend à Nuremberg au congrès du parti nazi, dont il fera un compte-rendu émerveillé. A la veille de la guerre, il publie son roman Les sept couleurs, dans lequel il écrit :

« Le jeune fasciste, appuyé sur sa race et sur sa nation, fier de son corps vigoureux, de son esprit lucide, méprisant les biens épais de ce monde (…), le jeune fasciste qui chante, qui marche, qui travaille, qui rêve, il est tout d’abord un être joyeux ».

Après la défaite Brasillach, prisonnier de guerre, est libéré en avril 1941 et revient à Paris où il reprend ses activités de rédacteur en chef de Je suis partout, qui défend alors une ligne férocement antisémite et pronazie. Le 25 septembre 1942 il publie « Les sept internationales contre la patrie », article dans lequel il range les ennemis de la France dans sept catégories et dans l’ordre suivant : les communistes, les socialistes, les juifs, les catholiques, les protestants, les francs-maçons et le monde de la finance. C’est dans cet article que l’on trouve la phrase insistant sur la nécessité de « se séparer des juifs en bloc et de ne pas garder de petits ». Au cours de l’été 1943, des dissensions vont amener Brasillach à démissionner de son poste de rédacteur en chef de Je suis partout, mais il écrira encore deux romans et plusieurs articles pour Révolution nationale, la revue du « Mouvement social révolutionnaire » (parti fasciste dirigé par Eugène Deloncle), dans laquelle Céline écrira aussi plusieurs textes. A la Libération, emprisonné cinq mois à Fresnes, Brasillach sera jugé, condamné à mort pour « haute trahison » et exécuté le 6 février 1945.

Ecrivain profondément marqué par l’expérience de la Grande Guerre (il est né en 1893), comme tous ceux de sa génération, ami d’Aragon, de Dada et des surréalistes, Drieu la Rochelle, d’abord proche de la gauche républicaine et de l’antifascisme, va peu à peu évoluer vers l’extrême-droite. En octobre 1934, il publie l’essai Socialisme fasciste, dans lequel il souligne ce qui, à ses yeux, rapproche les révolutions soviétique, fasciste et hitlérienne : l’effort pour surmonter la décomposition des systèmes parlementaires bourgeois et la décadence d’une civilisation à bout de souffle. Comme l’indique le titre de l’ouvrage, le fascisme de Drieu la Rochelle y apparaît encore fortement teinté de « socialisme ». Les textes qui vont suivre le conduisent à adhérer en 1936 au Parti populaire français (PPF), fondé par Jacques Doriot et à devenir, jusqu’à sa rupture avec le PPF au début de 1939, éditorialiste de la publication du mouvement, L’Emancipation nationale. C’est dans un de ces numéros, daté de 1937, que Drieu propose une définition du fascisme entièrement centrée sur la question du corps : « La définition la plus profonde du fascisme, c’est celle-ci : c’est le mouvement politique qui va le plus franchement, le plus radicalement, dans le sens de la restauration du corps – santé, dignité, plénitude, héroïsme – dans le sens de la défense de l’homme contre la grande ville et contre la machine ». Ce nouveau type d’homme s’oppose entièrement au Français « buveur d’apéritif à bedaine ou intellectuel émacié » qui lui sert de repoussoir. Mais cette définition suggère également un lien entre le fascisme, l’image du corps qu’il promeut et met en scène, et l’expérience traumatisante du corps humilié, rabaissé, du combattant de la Première guerre, telle qu’on la trouve évoquée dans La Comédie de Charleroi, publiée en 1934 :

« Avec mon harnais sur le dos, avec toutes ces annexes de cuir et de fer, j’étais couché dans la terre. J’étais étonné d’être ainsi cloué au sol ; je pensais que ça ne durerait pas. Mais ça dura quatre ans. La guerre aujourd’hui, c’est d’être couché, vautré, aplati. Autrefois, la guerre, c’étaient des hommes debout. La guerre d’aujourd’hui, ce sont toutes les postures de la honte. » 

Parallèlement à son activité de journaliste, Drieu écrit ses deux romans les plus importants : Rêveuse bourgeoisie, en 1937, et Gilles, en 1939. Ce (mauvais) roman à thèse décrit le parcours politique du héros éponyme, ses espoirs et ses désillusions après l’échec du 6 février 1934. On y retrouve tous les stéréotypes de l’idéologie fasciste : obsession de la décadence, nostalgie d’un passé mythifié, homophobie, misogynie et antisémitisme. Dans la préface ajoutée en 1942 à la nouvelle édition de Gilles, sorte de bilan explicatif de son œuvre romanesque, Drieu met l’accent sur son exceptionnelle perception de la décadence et souligne son affiliation à Céline : « Tous [les écrivains] ont dû se défendre et réagir, chacun à sa manière, contre ce fait. Mais aucun comme moi – sauf Céline – n’en a eu la conscience claire ».

En décembre 1940, Drieu la Rochelle prend la direction de la NRF, où les textes de Gide et Valéry côtoient ceux de l’intelligentsia collaborationniste. Ayant accepté de se séparer des auteurs juifs et antinazis, la prestigieuse revue peut reparaître. Jean Guéhenno réagit ainsi à cette reparution, dans son Journal :

« La NRF va reparaître, sous la direction de Drieu la Rochelle. Au sommaire de décembre : Gide, Giono, Jouhandeau… au sommaire de janvier : Valéry, Montherlant… L’espèce de l’homme de lettres n’est pas une des plus grandes espèces humaines. Incapable de vivre longtemps caché, il vendrait son âme pour que son nom paraisse » (30 novembre 1940).

Drieu la Rochelle rêve d’une Europe hitlérienne : « Tout dépend de la virulence révolutionnaire que garde l’hitlérisme. Si Hitler ne faiblit pas ni ses hommes, s’ils veulent vraiment extirper d’Europe juifs et maçons, socialistes et communistes, libéraux et capitalistes, chrétiens de tous acabit, alors il balaiera tôt ou tard les Hacha et les Pétain et il admettra dans chaque pays conquis des éléments à l’initiation nationale-socialiste ». Mais Vichy reste loin de son idéal fasciste :

« 

 Vichy est très pauvre et très triste. Cette vieille France de droite, tout usée et rongée par la longue soumission aux préjugés de gauche, et qui essaie de remplacer la France de gauche. Mais la remplaçante a à peu près les mêmes tares que la précédente. Les Maurrassiens arrivent trop tard à leurs fins, ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Et derrière eux les catholiques, les républicains ou libéraux de droite ne sont que l’ombre portée de leurs adversaires. Peu de fascisme en France, parce que peu de vie » (Journal, 1er octobre 1940).

En 1942, Pétain et les hommes de Vichy lui paraissent définitivement incapables d’engager la France sur la voie d’un véritable fascisme, et suscitent sarcasmes et mépris :

« Dieu que j’ai méprisé tous ces gens de la collaboration, ces ignobles pacifistes, ces Déat, ce normalien, et Doriot, ce métisse de flamand et d’italien qui tire toute sa force de je ne sais quelle conjonction européenne mais qui porte en lui tout le stupre de l’ouvrier parisien (…) Ce vieux con de maréchal, ce salaud de Laval réagissent comme ils sont aux événements. J’ai toujours méprisé ce général passif, ce défenseur de Verdun purement négatif. Cette vieille bourrique du juste milieu » (Ibid., 8 novembre 1942).

A la Libération, Drieu la Rochelle refuse l’exil comme les refuges que certains de ses amis, dont André Malraux, lui proposent. Après être resté caché pendant quelques mois, il se donne la mort le 15 mars 1945, à Paris.

Reste le cas Céline, le plus sensible sans doute, et celui qui exige une critique radicale de tous les discours et de toutes les représentations, hagiographiques et mensongères, dont l’écrivain a bénéficié de la part de divers milieux culturels, éditoriaux et académiques. Comme si l’admiration pour le Voyage au bout de la nuit pouvait exonérer ou relativiser l’abjection du personnage. La réhabilitation littéraire de Céline, promu au rang de « romancier génial » par Philippe Muray, occulte le fait que celui-ci a été un antisémite fanatique, un collaborateur enthousiaste de l’Allemagne nazie.

Dans ce dossier à charge, dont les pièces, ces dernières années, n’ont cessé de s’accumuler, on retiendra d’abord les pamphlets antisémites : Bagatelles pour un massacre, L’Ecole des cadavres et Les Beaux Draps, publiés initialement en 1937, 1938 et 1941. Après la publication du premier pamphlet, il y eut au moins un critique pour dire qu’il ne s’agissait pas seulement d’un texte antisémite, mais de propagande hitlérienne. Dans Céline en chemise brune, publié en 1938 et réédité en 2019 aux éditions Allia, Hans-Erich Kaminski (écrivain et journaliste allemand, juif libertaire, qui s’était réfugié à Paris en 1933) affirmait que ce pamphlet, qui rencontrait un grand succès en librairie, aurait des conséquences meurtrières. Kaminski expliquait déjà en 1938 que dans le titre Bagatelles pour un massacre, le mot massacre n’était pas employé comme une figure de rhétorique : « Si difficile qu’il soit de comprendre sa grammaire fantaisiste, en ce cas il n’y a pas de doute. Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une métaphore, mais du substantif dans son sens précis. [Céline] désire le carnage des juifs et il le demande. Le livre tout entier n’est qu’une incitation au meurtre ». Dans son ouvrage Hans-Erich Kaminski donne de nombreuses citations de Bagatelles pour un massacre, dont celle-ci : « C’est un grand succès dans son genre, un pogrom, une éclosion de quelque chose ». Kaminski s’interroge : « Il est fou ?… Probablement. » Mais il précise aussitôt : « Le cas Céline ne concerne pas – ou pas seulement – les aliénistes, mais avant tout la société ». Pour Kaminski, la lecture du pamphlet antisémite de Céline annonce le pire : « L’issue d’une guerre est toujours imprévisible. Tout ce que l’on peut savoir de la prochaine, c’est qu’elle sera longue et que ses horreurs dépasseront l’imagination la plus fertile ». En février 1941, dans Les Beaux Draps, les appels au meurtre des juifs se poursuivent : « Bouffer du juif, ça suffit pas, je le dis bien, ça tourne en rond, en rigolade, une façon de battre du tambour si on saisit pas leurs ficelles, qu’on les étrangle pas avec ».

« Je suis raciste et hitlérien, vous ne l’ignorez pas », écrit Céline à Robert Brasillach en juin 1939. Et d’ajouter : « Je hais le Juif, les Juifs, la juiverie, absolument, fondamentalement, instinctivement, de toutes les façons. Une haine parfaite ». Sous l’Occupation, Céline ne se contente pas de multiplier articles et interventions publiques pour exiger une politique antijuive encore plus « radicale » que celle de Vichy. Il est la caution et la référence majeure des activistes de l’antisémitisme racial. En août 1941, Robert Pierret (rédacteur en chef du journal antisémite Au Pilori) dénonce l’attentisme de Xavier Vallat (chargé, depuis mars 1941, du « Commissariat général aux questions juives » de Vichy) et le refus « de traiter le problème [juif] sur le plan racial ». Il conclut son article par ces lignes :

« Nous conseillons à nos apprentis hommes d’État et plus particulièrement au spécialiste officiel, M. Xavier Vallat, de s’inspirer un peu moins de Machiavel, mais, par contre, de lire, de relire, de s’imprégner de Bagatelles pour un massacre, de L’École des cadavres et des Beaux Draps. Louis-Ferdinand Céline possède plus de logique, de raisonnement et de bon sens dans son petit doigt qu’il n’en existe dans la cervelle tout entière du plus distingué de nos inspecteurs des Finances ou de nos polytechniciens ».

En 2017, la publication de Céline, la race, le juif de Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour révèle, archives inédites à l’appui, que Céline a dénoncé sous l’Occupation au moins trois médecins, un chirurgien, deux écrivains et un jeune résistant. Les archives relatives à Helmut Knochen, chef de la police allemande en France, ouvertes en décembre 2015, ont permis d’établir, en outre, que Céline n’a pas hésité à jouer le rôle d’agent des services de renseignements allemands. 

Le 22 juin 1944, Ernst Jünger note dans son journal, après une rencontre avec Gehrard Heller : « Il m’a raconté que Céline, aussitôt après le débarquement, avait demandé d’urgence des papiers à l’ambassade et s’était déjà réfugié en Allemagne. Curieux de voir comme des êtres capables d’exiger de sang-froid la tête de millions d’hommes s’inquiètent de leur sale petite vie. » Sept ans plus tard, le 20 avril 1951, grâce aux manœuvres de son avocat d’extrême droite Tixier-Vignancour, Céline a fini par être amnistié, après avoir été, l’année précédente, condamné par contumace à la confiscation de la moitié de ses biens et frappé d’indignité nationale. Le culte célinien peut commencer. Mais il s’inscrit dans un mouvement plus général qui voit, très rapidement, les écrivains collaborateurs, et leurs maisons d’édition, reprendre leur place dans le monde des lettres. Grâce à la Guerre froide, toute une pléiade d’intellectuels et d’écrivains, après avoir puissamment contribué à abaisser le « seuil d’acceptabilité » de la collaboration, reviennent banalisés, réhabilités, souvent triomphants.




Source: Lundi.am