Un peu partout en France, des Gilets jaunes — ou des sympathisants du mouvement — ont été lourdement condamnés pour l’exemple. Comme ici à Marseille, avec des jeunes gens aux casiers vierges.

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A priori, Sylvain [1] aurait souhaité qu’à son procès, on évoque les violences policières qu’il dit avoir subies. Selon son père — et le jeune homme de 18 ans, à ses côtés, confirme les propos paternels —, Sylvain « avait rendez-vous avec ses collègues pour faire la fête, comme la veille. Et puis, il se sentait impliqué dans le mouvement des Gilets jaunes. La Bac les a fracassés quelques minutes à peine après leur arrivée au péage. Ils n’ont rien vu venir : les policiers étaient en civil, sans brassard. Cash, ils l’ont frappé au visage, comme dans une véritable bagarre. Sylvain et ses amis ont cru que c’était des casseurs. »

Mais non. Ce jeudi 20 décembre, devant le tribunal correctionnel de Marseille, les « casseurs », ce sont Sylvain et les sept autres accusés. Le soir du samedi 24 novembre, ils se sont fait galper par les forces de l’ordre lors des échauffourées qui ont eu lieu en marge d’une occupation des Gilets jaunes au péage de La Ciotat (Bouches-du-Rhône). La comparution immédiate a été renvoyée, mais tous ont fini illico à la prison des Baumettes, en attendant leur procès. Certains — dont Sylvain — sont à peine majeurs. Et tous, ou presque, ont un casier vierge. Leurs avocats ayant fait appel, six d’entre eux ont pu sortir de prison avant la date fatidique du 20 décembre. Ils comparaissaient donc libres, mis en examen pour « violence sur personnes dépositaires de l’autorité publique » et « dégradation de bien public », certains étant gratifiés en plus de « manifestation armée » et « outrage ».

Ils comparaissaient libres… d’entendre le président du tribunal se gausser de leur défense — tous ont nié les faits qui leur étaient reprochés — sur un ton faussement compréhensif. Voire ouvertement moqueur. Car seuls ont compté les procès-verbaux de la Police nationale. Qui, dans la plupart des cas, se résumaient à quelques lignes, et relevaient « plus d’une ambiance que d’une participation détaillée », comme l’a souligné dans sa plaidoirie l’avocat de Sylvain.

Qu’importe. Plein d’ironie mordante, le président s’en est donné à cœur joie, rendant presque inutile la présence du procureur : « Peut-être que les policiers se trompent, peut-être qu’ils disent n’importe quoi, peut-être même que ce sont eux qui ont incendié la gare de péage… » ; « Le tribunal ne confond pas les procès-verbaux des policiers avec les écritures sacrées. Il est possible que les policiers commettent des erreurs. Mais ils décrivent qu’il y a une centaine de personnes virulentes. Et les policiers n’auraient appréhendé que des innocents ? Cela pose question… » ; « Dieu sait si nous avons affaire à des policiers qui se trompent beaucoup, ce depuis le début. Je suis une âme simple, quelqu’un de très frustre et très primaire, mais voilà ce qui est indiqué dans le procès-verbal… » ; « On a affaire à des policiers qui se plantent beaucoup, ils se sont trompés copieux » ; « Ce que je constate, c’est que les policiers n’ont interpellé que des innocents, et je le regrette… » N’en jetez plus.

Malgré l’absence de preuves autres que la sacro-sainte parole policière, les prévenus ont été condamnés à dix mois de prison dont cinq avec sursis ou huit mois dont quatre de sursis, avec possibilité d’aménagement de peine, et un an ferme avec mandat de dépôt pour celui ayant un casier judiciaire. Amen. La messe est dite.

Jean-Baptiste Legars

Les « écritures sacrées des policiers »

Cet article est issu de notre dossier « Les pages jaunes de la révolte », 15 pages consacrées aux Gilets jaunes dans le n°172 de CQFD, paru en janvier 2019 (et dont il nous reste encore quelques exemplaires à la rédaction. En voir le sommaire.

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[1] Le prénom a été modifié.