Novembre 23, 2022
Par Contretemps
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MaĂźtrisez-vous l’impression de tracts Ă  la RonĂ©o ? Seriez-vous prĂȘt, en tant que leader d’un mouvement, Ă  vous laisser destituer ? Quels sont les piliers d’une lutte correctement organisĂ©e ? Slavoj ĆœiĆŸek cohabite-t-il avec Roosevelt sur votre table de chevet ?
 Les conseils de Mike Davis aux militant·es de tout poil.

Ce texte a été publié dans la Revue des livres (numéro 3, janvier-février 2012).

***

RĂ©cemment, au Canada, une amie m’a demandĂ© si le mouvement « Occupy Wall Street » pouvait tirer une quelconque leçon des mouvements de protestations des annĂ©es 1960. Je lui ai rĂ©pondu que l’un des rares souvenirs Ă  peu prĂšs clairs que j’en avais conservĂ© – c’était il y a plus de quarante-cinq ans –, Ă©tait justement d’avoir fait le vƓu de ne jamais, jamais, devenir un vieux schnock avec des leçons Ă  transmettre.

Mais elle a insistĂ©, et sa question a fini par Ă©veiller ma propre curiositĂ©. Qu’est-ce que, en fin de compte, je pouvais retenir d’une vie entiĂšre passĂ©e Ă  me frotter Ă  l’activisme ?

Bon, sans Ă©quivoque, je suis devenu un spĂ©cialiste, capable d’extirper mille tracts d’une RonĂ©o Ă  la santĂ© fragile, jusqu’à ce qu’elle se dĂ©sintĂšgre.

(J’ai promis Ă  mes enfants de les emmener l’un de ces jours au Smithsonian admirer ces engins du diable qui ont tant apportĂ© au mouvement pour les droits civiques et aux mouvements anti-guerre).  Sinon, je me souviens surtout d’un certain nombre d’injonctions que m’avaient faites mes camarades plus ĂągĂ©s et plus expĂ©rimentĂ©s, et que j’avais mĂ©mo- risĂ©es comme mes Dix Commandements personnels (comme ceux que l’on peut trouver dans un livre de diĂ©tĂ©tique ou dans certains tracts bien tournĂ©s).

Les voici, pour ce que ça vaut :

Tout d’abord, l’impĂ©ratif catĂ©gorique, c’est l’organisation ; ou plutĂŽt, faciliter l’auto-organisation des autres individus. Catalyser, c’est bien, mais organiser, c’est mieux.

DeuxiĂšmement, les dirigeants du mouvement doivent ĂȘtre temporaires et toujours susceptibles d’ĂȘtre destituĂ©s. Le boulot d’un bon organisateur, comme on le disait souvent Ă  l’époque du mouvement pour des droits civiques, c’est d’organiser son retrait, et de se dĂ©brouiller pour ne jamais devenir indispensable.

TroisiĂšmement, les manifestants doivent subvertir la tendance permanente des mĂ©dias Ă  la mĂ©tonymie, c’est-Ă -dire Ă  la dĂ©signation du tout par l’une de ses parties, d’un groupe par l’un de ses individus. (Par exemple, n’est-il pas Ă©trange que nous commĂ©morions un « Martin Luther King Day », plutĂŽt qu’un « Civil Rights Movement Day » ?) Les porte-parole doivent ĂȘtre rĂ©guliĂšrement changĂ©s, et, quand nĂ©cessaire, abattus.

QuatriĂšmement, le mĂȘme avertissement vaut pour les relations existant entre le mouvement et les individus qui y participent en tant que bloc organisĂ©. Je crois trĂšs sincĂšrement Ă  la nĂ©cessitĂ© d’une gauche rĂ©volutionnaire organique, mais ces groupes ne peuvent prĂ©tendre Ă  l’authenticitĂ© qu’à condition d’accorder la prioritĂ© Ă  la construction de la lutte, et qu’ils s’interdisent d’avoir un agenda politique secret aux yeux des autres participants.

CinquiĂšmement, comme nous l’avons appris Ă  la dure dans les annĂ©es 1960, la dĂ©mocratie consensuelle n’est pas Ă©quivalente Ă  la dĂ©mocratie participative. À l’échelle des communautĂ©s ou des groupes d’affinitĂ©, la prise de dĂ©cision par consensus peut trĂšs bien fonctionner, mais, dĂšs qu’il s’agit d’une lutte de plus longue durĂ©e ou rĂ©unissant plus d’individus, le passage Ă  une forme de dĂ©mocratie reprĂ©sentative est essentiel pour permettre la participation la plus Ă©gale et la plus grande possible.  Le diable, comme toujours, est dans les dĂ©tails : il convient de s’assurer que tout dĂ©lĂ©guĂ© peut ĂȘtre dĂ©mis de ses fonctions, de formaliser le droit des minoritĂ©s politiques afin qu’elles soient reprĂ©sentĂ©es politiquement, et ainsi de suite.

Je sais que c’est une hĂ©rĂ©sie de le dire, mais les bons anarchistes, ceux qui croient Ă  l’action concertĂ©e et Ă  l’autogouvernement de la base, trouveraient des enseignements de grande valeur dans le Robert’s Rules of Order[1]  (considĂ©rĂ© comme un outil technique utile pour les discussions organisĂ©es et les prises de dĂ©cision).

SixiĂšmement, une « stratĂ©gie d’organisation » ne consiste pas seulement en la crĂ©ation d’un plan visant Ă  augmenter le nombre de participants Ă  la lutte, mais aussi en un travail de conceptualisation pour aligner cette lutte spĂ©cifique avec les cibles privilĂ©giĂ©es de l’exploitation et de l’oppression.

Par exemple, l’une des manƓuvres stratĂ©giques les plus brillantes du mouvement de libĂ©ration noire de la fin des annĂ©es 1960 fut de dĂ©placer la lutte Ă  l’intĂ©rieur des usines d’automobiles de Detroit et de former la League of Revolutionary Black Workers (Ligue des travailleurs noirs rĂ©volutionnaires).

Aujourd’hui, on peut voir un dĂ©fi et une opportunitĂ© similaires dans « Occupying  the  Hood » (« Occuper les quartiers»). Et les groupes occupant actuellement les cours des ploutocrates devraient rĂ©pondre vite et sans Ă©quivoque Ă  la crise des droits de l’homme qui traverse la communautĂ© des ouvriers immigrĂ©s. Les manifestations pour les droits des immigrĂ©s, il y a cinq ans, comptent parmi les plus grandes manifs de l’histoire des États-Unis. Peut-ĂȘtre verrons-nous le Premier Mai prochain converger tous ces mouvements contre l’inĂ©galitĂ© en un unique jour d’action ?

SeptiĂšmement, construire un mouvement qui tend authentiquement les bras aux pauvres et aux chĂŽmeurs requiert d’avoir accĂšs Ă  un certain nombre d’infrastructures pour rĂ©pondre aux besoins humains les plus urgents : de la nourriture, un toit, des soins. Si nous voulons rendre possibles les vies consacrĂ©es Ă  la lutte, nous devons crĂ©er des coopĂ©ratives de partage et redistribuer nos propres ressources aux jeunes qui se battent en premiĂšre ligne. De la mĂȘme maniĂšre, nous devons crĂ©er une association des juristes impliquĂ©s dans le mouvement (comme la National Lawyers Guild), dans la mesure oĂč cette derniĂšre se rĂ©vĂ©la vitale pour la contestation face Ă  la rĂ©pression massive des annĂ©es 1960.

HuitiĂšmement, le futur du mouvement « Occupy Wall Street » sera moins dĂ©terminĂ© par le nombre de personnes prĂ©sentes au Liberty Park (mĂȘme si la pĂ©rennitĂ© de cette occupation est une condition sine qua non de la survie du mouvement) que par sa capacitĂ© Ă  ĂȘtre sur le terrain Ă  Dayton, Cheyenne, Omaha et El Paso. Bien souvent, l’expansion spatiale des manifestations Ă©quivaut Ă  une implication toujours plus diversifiĂ©e des non-Blancs et des syndicalistes.

L’émergence des mĂ©dias sociaux reprĂ©sente bien Ă©videmment une opportunitĂ© historique d’établir un dialogue horizontal national, et mĂȘme planĂ©taire, entre activistes n’appartenant pas Ă  l’élite. Toujours est-il qu’« Occupy Main Streets » a besoin de davantage de soutien de la part des groupes plus tĂ©lĂ©gĂ©niques et disposant de meilleures ressources dans les grands centres universitaires et urbains. Un bureau national autofinancĂ© d’orateurs et d’intervenants serait par ailleurs un atout inestimable.

De la mĂȘme maniĂšre, il est essentiel d’amener sous une lumiĂšre nationale les histoires de la pĂ©riphĂ©rie comme du cƓur du pays. Le rĂ©cit des manifestations doit devenir une fresque de la maniĂšre dont les gens ordinaires se battent partout dans le pays: contre l’extraction Ă  ciel ouvert en Virginie-Occidentale ; pour la rĂ©ouverture des hĂŽpitaux Ă  Laredo; en soutien aux dockers Ă  Longview ; contre un bureau de shĂ©rifs fasciste Ă  Tucson ; contre les escadrons de la mort Ă  Tijuana ; ou encore contre le rĂ©chauffement climatique Ă  Saskatoon.

NeuviĂšmement, la participation grandissante des syndicats dans les manifestations d’Occupy – y compris la mobilisation spectaculaire qui contraignit la police de New York Ă  renoncer temporairement Ă  sa tentative de dĂ©loger l’Occupy Wall Street – change la donne et fait naĂźtre l’espoir que, peut-ĂȘtre, ce soulĂšvement est en passe de devenir une authentique lutte des classes.

En mĂȘme temps, nous devons nous rappeler que la majoritĂ© des leaders syndicaux sont indĂ©crottablement mariĂ©s – et mal mariĂ©s – au Parti DĂ©mocrate, de la mĂȘme maniĂšre qu’ils sont embourbĂ©s dans ces guerres intestines et amorales entre syndicats qui ont dĂ©finitivement gĂąchĂ© tout espoir d’un nouvel essor de la lutte des travailleurs.

Les manifestants anticapitalistes doivent par consĂ©quent ĂȘtre plus intimement connectĂ©s aux groupes d’opposition de base ainsi qu’aux comitĂ©s Ă©lectoraux les plus progressistes au sein des syndicats.

DixiĂšmement, enfin, l’une des leçons les plus simples mais aussi les plus durables que l’on peut tirer de la dissidence des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes rĂ©side dans la nĂ©cessitĂ© de parler un langage vernaculaire. L’urgence morale d’un changement acquiert sa plus grande valeur quand elle est exprimĂ©e en un langage partagĂ© par le plus grand nombre.

En effet, les plus grandes voix radicales – Tom Paine, Sojourner Truth, Frederick Douglass, Gene Debs, Upton Sinclair, Martin Luther King, Malcom X et Mario Savio – ont toujours su comment toucher le peuple amĂ©ricain Ă  l’aide de mots familiers et puissants, Ă©chos des principales traditions de la conscience amĂ©ricaine.

Un exemple extraordinaire de cette aptitude, c’est la campagne quasi victorieuse de Sinclair Ă  l’investiture de gouverneur de Californie en 1934. Son manifeste, « En finir avec la pauvretĂ© en Californie maintenant », consistait en rĂ©alitĂ© en une simple traduction du programme du Parti Socialiste en termes bibliques, et plus prĂ©cisĂ©ment en paraboles du Nouveau Testament. Il gagna ainsi des millions d’électeurs.

Aujourd’hui, alors que les mouvements « Occupy » se demandent s’ils ont besoin d’une dĂ©finition politique plus concrĂšte, il importe de se demander quelles revendications sont Ă  mĂȘme de toucher le plus grand nombre de gens tout en demeurant radicales, au sens d’antisystĂ©miques. Certains jeunes militants pourraient bien choisir de ranger temporairement leur Bakounine, leur LĂ©nine ou leur Slavoj ĆœiĆŸek pour dĂ©poussiĂ©rer le programme de campagne de Roosevelt de 1944 : l’Economic Bill of Rights[2].

C’était un appel de clairon Ă  une citoyennetĂ© sociale, et la dĂ©claration du caractĂšre inaliĂ©nable des droits Ă  l’emploi, au logement, Ă  l’accĂšs au soin et Ă  une vie heureuse – aussi Ă©loignĂ©e que possible, donc, de la timide politique de l’administration Obama, cette politique au rabais du « S’il-Vous-PlaĂźt-Ne-Tuez-Que-La-MoitiĂ©-Des-Juifs ».

Le programme de ce quatriĂšme mandat (quelles qu’aient pu ĂȘtre par ailleurs les motivations opportunistes de la Maison Blanche) se servait du langage de Jefferson pour faire passer les revendications fondamentales du CIO[3] et de l’aile sociale-dĂ©mocrate du New Deal.

Certes, ce n’était pas le programme « maximal » de la gauche (qui revendiquait une propriĂ©tĂ© sociale et dĂ©mocratique des banques et des plus grandes entreprises), mais c’est certainement la position la plus progressiste jamais adoptĂ©e par un parti de gouvernement ou un prĂ©sident amĂ©ricain. Aujourd’hui, bien sĂ»r, l’Economic Bill of Rights est Ă  la fois une idĂ©e complĂštement utopique et, en mĂȘme temps, la simple dĂ©finition de ce dont les AmĂ©ricains ont fondamentalement besoin.

Les nouveaux mouvements, Ă  l’instar des anciens, doivent Ă  tout prix occuper le terrain des besoins fondamentaux, et non pas celui d’un « rĂ©alisme » politique Ă  courte vue.

Si nous faisions ce choix-là, pourquoi ne pas alors bénéficier de la bénédiction de Roosevelt ?

*

Traduit de l’anglais par AurĂ©lien Blanchard.

Notes

[1] NdT : PubliĂ© pour la premiĂšre fois en 1876, le Robert’s Rules of Order, Ă©crit par Henry Martyn Robert, traite de la procĂ©dure parlementaire, c’est-Ă -dire des rĂšgles et des convenances nĂ©cessaires au bon dĂ©roulement d’une assemblĂ©e dĂ©libĂ©rante ou d’une rĂ©union. La 11e Ă©dition est parue en 2011.

[2] NdT: Les « Bill of Rights » (Déclaration des droits) font référence aux dix premiers amendements de la Constitution américaine adoptés en 1789. Ils garantissent les libertés fondamentales.

[3] NdT: CrĂ©Ă© en 1938, le Congress of Industrial Organizations fut l’un des principaux syndicats amĂ©ricains, jusqu’à sa rĂ©union avec l’American Federation of Labor en 1955.

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Source: Contretemps.eu