DĂ©cembre 16, 2021
Par Contretemps
266 visites


Lire hors-ligne :

Dimanche prochain, 19 dĂ©cembre, se tient au Chili le second tour d’une Ă©lection prĂ©sidentielle qui oppose le candidat de la gauche Gabriel Boric et un candidat d’extrĂȘme-droite, qui se rĂ©clame de l’hĂ©ritage pinochĂ©tiste, JosĂ© Antonio Kast.

Ce pays, qui a Ă©tĂ© le laboratoire historique de la contre-rĂ©volution nĂ©olibĂ©rale, est depuis plusieurs annĂ©es secouĂ© par des mobilisations populaires massives, qui ont culminĂ© dans le soulĂšvement d’octobre 2019 et permis l’élection d’une Convention constituante, chargĂ©e de rĂ©Ă©crire la charte hĂ©ritĂ©e de la dictature. 

Dans ce texte, RenĂ© Rojas analyse la dynamique sociale et politique qui a ouvert la voie vers des changements profonds. Il critique les choix des secteurs autonomes issus des mouvements sociaux, analyse les ressorts du succĂšs de Gabriel Boric et plaide pour une articulation entre luttes et conquĂȘtes de positions institutionnelles.

Nous publions en parallĂšle un texte de la juriste chilienne Camila Vergara qui dresse un constat critique de la stratĂ©gie de modĂ©ration de Gabriel Boric, dans laquelle elle voit le risque d’un divorce avec le potentiel transformateur des mobilisations populaires et d’une reconduction des fondements de l’ordre nĂ©olibĂ©ral.

***

Le mois dernier, les Chiliens se sont rendus aux urnes pour des Ă©lections gĂ©nĂ©rales dĂ©cisives. Pour la premiĂšre fois depuis 1989, aucun des principaux candidats ne provenait des coalitions nĂ©olibĂ©rales, de centre-gauche et de centre-droit qui ont dominĂ© la vie politique depuis la chute de la dictature. Bien qu’un populiste rĂ©actionnaire en pleine ascension, JosĂ© Antonio Kast, soit venu en tĂȘte du premier tour, le candidat qu’il affrontera au second tour de scrutin, le 19 dĂ©cembre, incarne la gauche radicale Ă©mergente du Chili. ParallĂšlement, les Ă©lu.e.s Ă  la Convention constituante, qui reprĂ©sentent un large Ă©ventail d’intĂ©rĂȘts de la population, y compris les masses pauvres et ouvriĂšres longtemps nĂ©gligĂ©es, se sont engagĂ©.e.s dans rĂ©Ă©criture de la Constitution.

Le Chili offre aujourd’hui l’un des scĂ©narios les plus stimulants et prometteurs pour la gauche mondiale, auquel toutes les forces socialistes devraient prĂȘter attention. AprĂšs des dĂ©cennies de revers et de dĂ©clin – des dĂ©faites dont beaucoup craignaient qu’elles ne soient permanentes – les mouvements de masse des travailleurs et des pauvres ont lancĂ© un cycle de mobilisation qui a culminĂ© dans la rĂ©bellion gĂ©nĂ©ralisĂ©e d’octobre 2019, une rĂ©bellion qui a brisĂ© le systĂšme partidaire qui a gĂ©rĂ© et renforcĂ© le nĂ©olibĂ©ralisme chilien pendant trente ans. Elle a imposĂ© l’exigence d’une nouvelle constitution pour remplacer la charte autoritaire et nĂ©olibĂ©rale hĂ©ritĂ©e de la dictature d’Augusto Pinochet. Lors du rĂ©fĂ©rendum d’octobre 2020, une majoritĂ© Ă©crasante a votĂ© en faveur d’élections constituantes. Et lorsque le moment est venu d’élire les reprĂ©sentants chargĂ©s de rĂ©diger la nouvelle Constitution, l’électorat a portĂ© un coup fatal aux coalitions de centre-gauche et de centre-droit qui se sont succĂ©dĂ©es au pouvoir depuis la « transition dĂ©mocratique Â».

Une nouvelle alliance entre le Parti communiste chilien (PC) et le Frente Amplio (FA, Front large) a remportĂ© prĂšs d’un cinquiĂšme des voix, quasiment au mĂȘme niveau que la coalition de centre-droit du prĂ©sident milliardaire Piñera, un rĂ©sultat inconcevable il y a seulement quelques annĂ©es. La mĂȘme coalition Apruebo Dignidad (J’approuve la dignitĂ©), dirigĂ©e par l’ancien leader Ă©tudiant et acteur clĂ© de la nouvelle gauche du pays, Gabriel Boric, a rĂ©guliĂšrement Ă©tĂ© en tĂȘte des sondages de l’élection prĂ©sidentielle jusqu’au mois dernier. Pendant ce temps, une liste radicale, constituĂ©e de candidats indĂ©pendants, souvent issus des mouvements sociaux, a obtenu environ un sixiĂšme des votes de l’élection constituante, dĂ©passant l’alliance de centre-gauche qui dominait l’ordre nĂ©olibĂ©ral post-Pinochet.

Maintenant que les formalitĂ©s prĂ©liminaires et les cĂ©rĂ©monies d’investiture sont terminĂ©es, les Ă©lus Ă  la Convention constituante dĂ©battent enfin des droits sociaux et Ă©conomiques qu’il s’agit d’inscrire dans la nouvelle Constitution. L’un des principaux mĂ©canismes permettant de prĂ©server le paradis nĂ©olibĂ©ral qui a enrichi les Ă©lites Ă©conomiques du pays et produit des inĂ©galitĂ©s dignes du rĂ©gime de l’apartheid rĂ©side dans le droit de veto des vestiges de l’ancien rĂ©gime. Pourtant, suite Ă  l’effondrement des oligarques de la droite et de la reprise partielle de l’initiative partiellement par les insurgĂ©s du mouvement de 2019, ce verrou a sautĂ© et le Chili est au milieu d’une rĂ©volution politique.

Le chemin vers la refondation dĂ©mocratique nous Ă©claire sur ce dont devraient s’inspirer les mouvements et partis qui luttent pour approfondir la dĂ©mocratie et garantir les droits sociaux et Ă©conomiques, mais aussi sur ce qu’il leur faut Ă©viter. Trois leçons gĂ©nĂ©rales se dĂ©gagent. PremiĂšrement, la mobilisation de masse doit diriger sa force disruptive et ses demandes vers l’État. DeuxiĂšmement, bien que divers secteurs de la gauche mondiale aient exaltĂ© l’autonomie des nouveaux mouvements sociaux chiliens, la prioritĂ© accordĂ©e Ă  l’indĂ©pendance politique et organisationnelle au dĂ©triment de la construction de positions de pouvoir dans les institutions comporte des dangers qui doivent ĂȘtre Ă©vitĂ©s Ă  tout prix. Enfin, les forces socialistes et les mouvements populaires doivent s’organiser de maniĂšre Ă  Ă©largir l’éventail des possibilitĂ©s politiques et programmatiques dans la sociĂ©tĂ©.

Cibler et s’emparer de l’État

La leçon la plus importante Ă  tirer de la rĂ©volution politique en cours au Chili est que les protestations et les revendications populaires doivent cibler l’État. En tant que source centrale de pouvoir de la sociĂ©tĂ©, l’État et ses dirigeants dĂ©tiennent la clĂ© de rĂ©formes significatives et durables. Les acteurs qui occupent les Ă©chelons supĂ©rieurs de l’Etat doivent ĂȘtre interpellĂ©s et forcĂ©s Ă  faire des concessions. Lorsque les pauvres et les travailleurs ne sont pas suffisamment reprĂ©sentĂ©s dans les sphĂšres du pouvoir, ou lorsque leurs reprĂ©sentants choisissent de dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts de l’élite, les gens ordinaires doivent se rebeller sur leur lieu de travail et descendre dans la rue.

Depuis une dizaine d’annĂ©es, un renouveau constant de la contestation a renforcĂ© le pouvoir des mouvements sociaux chiliens. Les Ă©tudiants ont d’abord lancĂ© une campagne d’occupations et de marches en 2011-2012 pour protester contre le systĂšme Ă©ducatif marchandisĂ© et hiĂ©rarchisĂ© hĂ©ritĂ© du rĂ©gime militaire. Des annĂ©es plus tard, les personnes ĂągĂ©es paupĂ©risĂ©es ont commencĂ© Ă  descendre dans la rue pour rejeter le systĂšme chilien de retraites privatisĂ©es connu sous le nom d’AFP (Administradoras de Fondos de Pensiones, Administrateurs de fonds de pension). En 2017, le mouvement NoMĂĄsAFP (Plus d’AFP) mobilisait rĂ©guliĂšrement des centaines de milliers de retraitĂ©s et leurs sympathisants. Cette annĂ©e-lĂ , plus d’un demi-million de personnes ont dĂ©filĂ© Ă  Santiago, et plus de 2 millions de personnes au total ont participĂ© Ă  la manifestation dans ce pays de 18 millions d’habitants.

Pendant ce temps, un mouvement fĂ©ministe radical a Ă©mergĂ©, atteignant des niveaux de mobilisation sans prĂ©cĂ©dent. Des rĂ©seaux de groupes et de collectifs fĂ©ministes issus des campus universitaires et des organisations communautaires de base ont commencĂ© Ă  coordonner leurs actions. AprĂšs une sĂ©rie d’occupations d’universitĂ©s en 2016, le mouvement a attirĂ© prĂšs de 100 000 femmes lors de sa journĂ©e d’action de 2018. La « rĂ©volution fĂ©ministe Â» contre la misogynie, les abus et les inĂ©galitĂ©s a continuĂ© Ă  prendre de l’ampleur et, en mars de l’annĂ©e derniĂšre, environ 2 millions de femmes ont dĂ©filĂ© dans tout le pays. La mobilisation a atteint un point culminant fin octobre 2019, lorsqu’environ 3 millions de personnes ont dĂ©filĂ© contre le gouvernement de droite de SebastiĂĄn Piñera, dont plus d’un million dans la capitale.

La vague de mobilisation a capitalisĂ© sur des niveaux croissants de mĂ©contentement populaire et a adressĂ© un avertissement Ă  la classe dirigeante. En consĂ©quence, les gouvernements chiliens ont mis en Ɠuvre un certain nombre de rĂ©formes palliatives et ont mĂȘme modifiĂ© les rĂšgles Ă©lectorales et le systĂšme de reprĂ©sentation. Le coĂ»t des perturbations causĂ©es par les mouvements a permis d’obtenir une augmentation des impĂŽts sur les sociĂ©tĂ©s et les riches, un financement accru destinĂ© Ă  subventionner l’éducation des Ă©lĂšves les plus pauvres et, surtout, l’adoption d’élections Ă  la proportionnelle.

Les protestations incessantes ont Ă©branlĂ© la crĂ©dibilitĂ© de la classe politique chilienne. La pression constante qu’elles ont exercĂ©e a entamĂ© la lĂ©gitimitĂ© du rĂ©gime, dont le niveau de soutien plafonne Ă  des niveaux misĂ©rables pour toute dĂ©mocratie respectable. Alors que l’explosion sociale de 2019 a fait chuter la cote de popularitĂ© de Piñera Ă  un seul chiffre, celle de sa prĂ©dĂ©cesseure Michelle Bachelet Ă©tait tombĂ©e Ă  20 % dĂšs la deuxiĂšme annĂ©e de son second mandat. Dans les deux cas, le rejet populaire a empĂȘchĂ© les Ă©quipes dirigeantes nĂ©olibĂ©rales de gouverner pendant toute la durĂ©e de leur mandat.

Aucune de ces rĂ©alisations ne doit ĂȘtre nĂ©gligĂ©e ; elles ont favorablement modifiĂ© la configuration des conflits politiques et sociaux actuels. La rĂ©forme Ă©lectorale, par exemple, a conduit Ă  l’élection de vingt parlementaires du Frente Amplio en 2017, et Ă  la formation d’un vĂ©ritable bloc de gauche au congrĂšs. Pourtant, malgrĂ© ces bouleversements constants, la classe politique chilienne a continuĂ© Ă  gouverner, partageant le pouvoir entre son aile gauche et son aile droite. Ce n’est qu’en octobre-novembre 2019 que le mouvement, en pleine expansion, a vĂ©ritablement forcĂ© le gouvernement, placĂ© sous la menace d’un pillage continu et de l’arrĂȘt des activitĂ©s habituelles, Ă  accorder des concessions sur le plan institutionnel, ouvrant la voie Ă  une nouvelle Constitution et, par ce biais, Ă  un changement systĂ©mique plus profond. Si la rĂ©bellion n’avait pas pu ou voulu mettre l’État Ă  genoux et lui arracher la voie d’un changement de rĂ©gime, les dĂ©mocrates nĂ©olibĂ©raux chiliens, aussi malmenĂ©.e.s puissent-ils ou elles avoir Ă©tĂ©, auraient toujours Ă©tĂ©, deux ans aprĂšs, en mesure de contrĂŽler fermement les leviers du pouvoir.

Le caractĂšre indispensable du ciblage de l’État est confirmĂ© par la promesse faite par Piñera, sous la contrainte, d’avancer vers une rĂ©forme constitutionnelle. Mais ce rĂ©sultat n’aurait pas acquis si le Frente Amplio n’avait pas tentĂ© auparavant de conquĂ©rir des positions parlementaires cruciales. Avec l’élection de reprĂ©sentants clĂ©s Ă  la Chambre basse, les mouvements sociaux pouvaient placer leurs propres candidats Ă  l’intĂ©rieur de l’État pour nĂ©gocier en leur nom le pacte dĂ©cisif qui a conduit au plĂ©biscite et aux Ă©lections constituantes.

MalgrĂ© son efficacitĂ© avĂ©rĂ©e, nombreux ont Ă©tĂ© celles et ceux, Ă  la gauche, qui ont critiquĂ© le FA, et en particulier son jeune leader Gabriel Boric, pour avoir signĂ© cet accord. Certains, dont le PC et un courant sectaire qui a abandonnĂ© le Frente Amplio en signe de protestation, ont soutenu que l’intervention de Boric avait sauvĂ© la prĂ©sidence de Piñera ; d’autres ont affirmĂ© que cette dĂ©marche Ă©tait la preuve des inĂ©vitables effets corrupteurs de l’entrĂ©e dans les institutions dirigeantes.

Les dĂ©veloppements ultĂ©rieurs ont toutefois donnĂ© raison Ă  Boric et Ă  ses camarades quant Ă  la premiĂšre accusation. Si Piñera avait Ă©tĂ© contraint de dĂ©missionner, l’opposition nĂ©olibĂ©rale de centre-gauche aurait gĂ©rĂ© sa succession dans le cadre de nĂ©gociations avec la coalition de droite. De toute Ă©vidence, une rĂ©volution constitutionnelle Ă©tait un dĂ©nouement prĂ©fĂ©rable.

L’autre issue invoquĂ©e, une prise de contrĂŽle insurrectionnelle de l’État, Ă©tait simplement une chimĂšre. La deuxiĂšme critique, l’installation inĂ©luctable de biais pro-Ă©lite, mĂ©rite par contre une plus grande attention.

L’influence des milieux d’affaires et le risque de succomber aux pressions visant Ă  maintenir intactes les institutions de l’État sont bien rĂ©els, mĂȘme pour les jeunes radicaux qui se sont fait les dents en affrontant la police militarisĂ©e du Chili pendant la rĂ©bellion Ă©tudiante. Mais lorsque l’insurrection n’est pas envisageable et que le partage du pouvoir au sein de l’oligarchie est l’alternative probable, le risque de tomber sous l’emprise du capital vaut la peine d’ĂȘtre pris.

Pour l’instant, et rĂ©trospectivement, il apparaĂźt que le Frente Amplio a clairement agi pour supplanter plutĂŽt que pour sauver le rĂ©gime nĂ©olibĂ©ral du Chili. Il reste Ă  voir si le Front, dĂ©sormais solidement alliĂ© au PC, continuera Ă  faire avancer la rĂ©forme radicale tout en Ă©largissant ses positions au sein de l’État.

La rĂ©volution politique chilienne dĂ©montre la nĂ©cessitĂ© de ne pas se contenter de rĂ©sister et de protester, mais de s’engager directement auprĂšs de l’État afin d’obtenir des concessions. Pour ce faire, il faut avoir une influence sur l’État, mais aussi au sein de celui-ci. Il est indispensable de perturber les lieux de travail, la rue et les autres institutions sur lesquelles s’appuient les Ă©lites. AprĂšs tout, il s’agit de la principale source de pression dont disposent les travailleur.se.s et les pauvres pour contrer la vulnĂ©rabilitĂ© de leurs propres reprĂ©sentant.e.s face aux pressions des milieux patronaux. Mais cet Ă©quilibre des forces nĂ©cessite une reprĂ©sentation au sein des institutions dirigeantes, capable de lire les demandes de masse et de les traduire en actions publiques devant rendre des comptes Ă  la population. Les liens programmatiques et la responsabilitĂ© de ce type exigent, Ă  leur tour, des organisations cohĂ©rentes et reprĂ©sentatives.

Les dangers de l’autonomie des mouvements

La deuxiĂšme leçon concerne le potentiel nĂ©faste de l’action indĂ©pendante. On a fait l’éloge, pas entiĂšrement Ă  tort, du rĂŽle central jouĂ© par les forces organisĂ©es de maniĂšre autonome dans les mouvements de masse et le raz-de-marĂ©e des Ă©lections Ă  la Constituante. La libertĂ© de mouvement de ces forces est censĂ©e encourager les organisat.eur.rice.s radic.aux.les Ă  ĂȘtre plus rĂ©ceptif.ve.s aux Ă©lect.eur.rice.s ordinaires, et Ă  les libĂ©rer du type d’accords pragmatiques dans lesquels sont souvent empĂȘtrĂ©s les responsables des partis qui dĂ©tiennent le pouvoir politique officiel. En tant qu’expressions directes des intĂ©rĂȘts des pauvres et des travailleur.se.s, les organisations autonomes sont censĂ©es favoriser une plus grande participation dĂ©mocratique et permettre de mettre Ă  l’ordre du jour des demandes populaires sans compromis.

Pourtant, paradoxalement, ces approches autonomistes sont aussi susceptibles de diluer, de gaspiller et de dĂ©former les revendications de la base et de freiner l’enthousiasme pour la politique radicale. C’est exactement ce qu’a fait le culte des mouvements sociaux chiliens pour l’indĂ©pendance.

Deux rĂ©seaux distincts de militants indĂ©pendants vaguement connectĂ©s entre eux ont prĂ©sentĂ© des candidatures au niveau national lors des Ă©lections constituantes. Outre la radicale Lista del Pueblo (liste du peuple), qui a envoyĂ© vingt-six dĂ©lĂ©guĂ©s Ă  la convention, les Independientes por una Nueva ConstituciĂłn (IndĂ©pendants pour une nouvelle Constitution) ont obtenu 9 % des voix et onze siĂšges. Ensemble, les deux listes ont obtenu un quart des siĂšges de la Convention, Ă©galant le bloc du centre-droit et dĂ©passant de loin le centre-gauche. Aussi impressionnant soit-il, ce rĂ©sultat cache un niveau extrĂȘme de fragmentation suscitĂ© prĂ©cisĂ©ment par l’engagement zĂ©lĂ© des militant.e.s en faveur d’une reprĂ©sentation directe et indĂ©pendante.

Suite Ă  l’insistance des groupes dispersĂ©s dans des mouvements aux rĂ©seaux lĂąches Ă  maintenir leurs propres candidats autonomes, les listes indĂ©pendantes ont prĂ©sentĂ© un certain nombre de listes concurrentes dans les mĂȘmes circonscriptions. Le rĂ©sultat a Ă©tĂ© une d’une dĂ©sastreuse inefficacitĂ© pour la reprĂ©sentation des intĂ©rĂȘts de la base. Le calcul des bulletins de vote en faveur des listes indĂ©pendantes qui ont Ă©chouĂ© Ă  Ă©lire des reprĂ©sentant.e.s montrent qu’environ 8 % du total national des votes ont Ă©tĂ© purement et simplement gaspillĂ©s. Ces votes auraient pu conduire jusqu’à dix siĂšges supplĂ©mentaires au CongrĂšs. L’ironie qui consiste Ă  saper la reprĂ©sentation politique des pauvres au nom de la dĂ©fense de sa prĂ©tendue puretĂ© ne devrait pas Ă©chapper aux forces socialistes et Ă  la gauche.

Les rĂ©sultats dans le dixiĂšme district de Santiago, que la gauche aurait dĂ» remporter de façon retentissante, illustrent l’inefficacitĂ© et la dispersion absurdes qui ont caractĂ©risĂ© les campagnes des indĂ©pendants radicaux. Contre toute attente, le centre droit a remportĂ© deux des sept siĂšges Ă  pourvoir, tandis que le centre gauche en a obtenu un autre. L’alliance FA-PC a remportĂ© deux siĂšges, et la Lista del Pueblo et la liste Independientes por una Nueva ConstituciĂłn, composĂ©e de progressistes modĂ©rĂ©s non affiliĂ©s, ont chacune Ă©lu un siĂšge. NĂ©anmoins, les rĂ©sultats des radicaux et de la gauche auraient dĂ» largement dĂ©passer les trois siĂšges qu’ils ont finalement obtenus. L’obstacle crucial Ă  une meilleure performance de la gauche – et Ă  une Ă©limination supplĂ©mentaire des oligarques de l’ancien ordre – a Ă©tĂ© l’ensemble des listes indĂ©pendantes qui ont fragmentĂ© les votes du secteur populaire. La dĂ©fense inflexible d’une reprĂ©sentation directe et ascendante par les secteurs autonomes a sĂ©rieusement entravĂ© la progression des demandes et des intĂ©rĂȘts de la majoritĂ© pauvre et travailleuse du Chili.

Les secteurs autonomes ont prĂ©sentĂ© trois listes distinctes ainsi qu’un candidat indĂ©pendant. PlutĂŽt que de diriger leur campagne contre les partis nĂ©olibĂ©raux Ă©tablis, ces listes se sont affrontĂ©es de maniĂšre insensĂ©e entre elles ainsi qu’avec l’alliance FA-PC. L’écrasante majoritĂ© de leurs votes a donc Ă©tĂ© perdue : bien qu’elles aient totalisĂ© plus d’un quart des bulletins, les trois listes indĂ©pendantes de gauche n’ont rĂ©ussi Ă  obtenir qu’un seul siĂšge. Si elles avaient fait preuve d’un minimum de coordination et Ă©vitĂ© de se diviser, elles auraient pu arracher au moins un siĂšge supplĂ©mentaire au centre-droit.

Une liste radicale unifiĂ©e sous la nouvelle banniĂšre de la gauche chilienne Ă©tait en mesure de remporter la moitiĂ© des voix. La fragmentation et le gaspillage des voix ont atteint de tels extrĂȘmitĂ©s que les leaders des plus grands mouvements de masse du Chili, les fĂ©ministes et NoMĂĄsAFP, ont tous deux Ă©chouĂ© Ă  Ă©lire leur candidat.e.s malgrĂ© des rĂ©sultats respectables. Inexplicablement, ni les unes ni les autres ne se sont prĂ©sentĂ©es dans un cadre commun avec la coalition FA-PC ou la Lista del Pueblo.

Au niveau national, une agrégation similaire des votes dans les vingt-huit districts du Chili aurait considérablement modifié la composition globale de la Convention constituante. En combinant les quelque dix siÚges supplémentaires que la gauche indépendante pouvait obtenir dans le cadre de listes unifiées, avec les vingt-huit de la liste FA-PC, les vingt-six de la Lista del Pueblo, les onze de No Neutrales, les dix-sept réservés aux représentants indigÚnes et la partie de la gauche qui allait rompre avec le centre gauche, les nouveaux radicaux chiliens auraient obtenu dans cette assemblée une majorité proche du droit de veto.

Le bilan de la politique des secteurs autonomes va cependant au-delĂ  de la dispersion et du gaspillage de voix qui auraient ĂȘtre Ă©vitĂ©s. Leur dĂ©connexion des institutions Ă©tablies, des programmes consolidĂ©s et des procĂ©dures de reprĂ©sentation s’est avĂ©rĂ©e tout aussi dĂ©sastreuse. Une fois leur siĂšge conquis, les reprĂ©sentant.e.s des blocs radicaux indĂ©pendants ont fait preuve d’un comportement erratique, sectaire et honteux, comme on pouvait le prĂ©voir. Leur fanatisme antiparti a fait obstacle Ă  toute cohĂ©sion organisationnelle et programmatique sĂ©rieuse au sein de la Convention et au cours du processus qui y a conduit. La Lista del Pueblo en particulier a Ă©tĂ© affectĂ©e par un certain nombre de gaffes et de scandales qui ont indignĂ© les travailleu.r.se.s chilien.ne.s et affaibli l’insurrection dĂ©mocratique du pays.

MĂȘme si les partis de gauche en compĂ©tition pour les postes et le pouvoir d’Etat dĂ©veloppent souvent des tendances oligarchiques qui Ă©loignent leur action politique des intĂ©rĂȘts et des demandes de leurs bases, leurs structures organisationnelles fournissent des outils indispensables Ă  la participation et Ă  la responsabilitĂ© dĂ©mocratiques. L’organisation formelle fournit des liens institutionnalisĂ©s entre la base et les dirigeant.e.s, ainsi que des procĂ©dures standard, des critĂšres politiques et des mĂ©canismes de responsabilitĂ© permettant aux premiers de discipliner les seconds. Une organisation partisane solide offre des mĂ©canismes permettant d’obliger les Ă©lus Ă  respecter les prĂ©fĂ©rences des membres et des sections de base. Lorsque les reprĂ©sentants s’écartent des principes du programme du parti, ou les abandonnent, sa structure organisationnelle peut identifier et sanctionner la dĂ©viation. Cette apprĂ©ciation des institutions structurĂ©es ne nie pas les dangers de la corruption et de l’oligarchie. Mais plutĂŽt que d’abandonner l’organisation structurĂ©e, elle appelle Ă  rĂ©organiser la dĂ©mocratie et la cohĂ©rence internes.

Il ne fait aucun doute qu’à mesure que les coalitions au pouvoir ont rejetĂ© les demandes populaires en faveur de celles du patronat, les Chiliens ont perdu toute confiance dans les partis politiques, qu’ils appartiennent ou non Ă  l’establishment nĂ©olibĂ©ral. Au cours des quatre derniĂšres prĂ©sidences, l’identification aux partis s’est effondrĂ©e, passant de 53 % en janvier 2006, lorsque Michelle Bachelet a entamĂ© son premier mandat, Ă  un maigre 14 % lorsque la rĂ©bellion a Ă©clatĂ© en 2019. Le processus constituant insurgĂ© a eu du mal Ă  inverser le dĂ©goĂ»t gĂ©nĂ©ralisĂ©.

NĂ©anmoins, alors que la position des coalitions dominantes a stagnĂ© depuis la rĂ©bellion de 2019, le Parti communiste et le FA se sont graduellement redressĂ©s. Le niveau d’opinions positives pour le FA a plus que doublĂ© pour atteindre 34 % ; le soutien au PC, naguĂšre considĂ©rĂ© comme si marginal que les sondages ne prenaient mĂȘme pas la peine de le mesurer, est passĂ© de la marginalitĂ© totale Ă  plus d’un cinquiĂšme de l’opinion. La lĂ©gitimitĂ© des partis radicaux a rebondi Ă  tel point que les rĂ©sultats naguĂšres considĂ©rĂ©s comme les plus improbables se sont concrĂ©tisĂ©s dans les urnes.

Suite aux Ă©lections locales et les primaires du dĂ©but de l’annĂ©e, les communistes contrĂŽlent dĂ©sormais la municipalitĂ© de Santiago, et Gabriel Boric, le jeune leader de la FA, s’est hissĂ© en tĂȘte des sondages pour les prochaines Ă©lections prĂ©sidentielles [pour terminer second au 1er tour, deux points derriĂšre le candidat d’extrĂȘme-droite Kast]. En effet, la participation aux primaires de la gauche a largement dĂ©passĂ© la participation aux primaires du centre-droit. Bien que les travailleu.se.r.s et les pauvres chiliens aient perdu la foi dans la politique partisane, il existe un attachement croissant Ă  l’alliance de gauche en raison de la popularitĂ© de son programme de rĂ©forme radicale.

Dans la lignĂ©e de leur attachement Ă  l’élargissement du soutien venant d’en bas Ă  la rĂ©forme radicale, les secteurs autonomes auraient pu s’efforcer de renforcer les liens des mouvements sociaux avec l’alliance en plein essor. Mais au lieu de relier de maniĂšre constructive les bases sociales Ă  la politique partisane radicale et de renforcer la responsabilitĂ© dĂ©mocratique, les indĂ©pendants radicaux chiliens ont redoublĂ© d’adhĂ©sion puriste Ă  la reprĂ©sentation non mĂ©diatisĂ©e de la base. Mettant l’accent sur le travail direct dans les territoires, ils et elles ont renoncĂ© aux procĂ©dures de sĂ©lection des candidats et refusĂ© de consolider la sympathie populaire pour les orientations de l’alliance PC-FA. PrivĂ©s de la discipline venant de la base qu’ils et elles prĂ©tendent dĂ©fendre, une vague de dĂ©cisions scandaleuses a Ă©branlĂ© les secteurs autonomes.

La plus choquante est venue des rĂ©vĂ©lations de tromperie du reprĂ©sentant le plus visible de la Lista del Pueblo, Rodrigo Rojas Vade. L’activiste, connu simplement sous le nom de El Pela’o (le chauve) Vade, est sorti de l’ombre grĂące Ă  sa prĂ©sence courageuse en premiĂšre ligne de la rĂ©bellion d’octobre 2019. Il a ensuite remportĂ© sans difficultĂ© un siĂšge reprĂ©sentant les cantons pauvres du sud de Santiago dans le treiziĂšme district.

Tout en tirant profit de sa cĂ©lĂ©britĂ© militante, Rojas Vade s’est prĂ©sentĂ© comme un survivant du cancer et un militant de la santĂ© publique. Malheureusement pour la Lista del Pueblo, sa stature, dĂ©jĂ  chancelante, a subi un coup dur lorsque des enquĂȘtes journalistiques ont montrĂ© que son calvaire mĂ©dical Ă©tait une invention. Non seulement les patient.e.s atteint.e.s de cancer, leurs familles et le grand public se sont sentis bernĂ©s et manipulĂ©s, mais cette rĂ©vĂ©lation a entamĂ© la crĂ©dibilitĂ© de la lutte pour des soins de santĂ© publics et universels, une revendication centrale des mouvements de masse et de la gauche. AprĂšs avoir bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une popularitĂ© enthousiaste, le soutien Ă  la Lista del Pueblo a chutĂ© de vingt-sept points. Bien que Rojas Vade mĂ©rite d’ĂȘtre dĂ©savouĂ© Ă  titre individuel, le manque de transparence et de principe de responsabilitĂ© reprĂ©sentative des autonomes a directement contribuĂ© Ă  ce fiasco.

L’opacitĂ© et le caractĂšre capricieux de la Lista ont entraĂźnĂ© des consĂ©quences politiques encore plus graves. Son attitude erratique a dĂ©clenchĂ© des ondes de choc centrifuges qui ont causĂ© du tort la gauche au sens large. DĂ©pourvue d’ancrage institutionnel, la Lista s’est lancĂ©e dans une frĂ©nĂ©sie sectaire qui l’a dĂ©chirĂ©e en interne et a mis Ă  mal les politiques de rĂ©forme sĂ©rieuses au sein du congrĂšs [formĂ© de la Chambre basse et du SĂ©nat]. Sa toxicitĂ© s’est rĂ©vĂ©lĂ©e de la maniĂšre la plus notoire lorsqu’elle a abordĂ© la question des prochaines Ă©lections prĂ©sidentielles. En l’absence d’un processus agrĂ©Ă©, l’alliance s’est dĂ©sintĂ©grĂ©e aprĂšs une sĂ©lection dĂ©sordonnĂ©e de candidats, une annonce publique et un revirement ultĂ©rieur, suivis d’accusations publiques et de dĂ©missions massives.

Les indĂ©pendants ont d’abord choisi le cĂ©lĂšbre dissident du syndicat du cuivre, CristiĂĄn Cuevas, ancien communiste et ex-membre du FA, lors d’un vote non validĂ© Ă©manant de soixante-dix notables de la Lista, avant de renoncer Ă  cette mĂ©thode de sĂ©lection et de mettre en Ɠuvre un processus encore plus douteux. Une « primaire Â» organisĂ©e Ă  la hĂąte ayant dĂ©signĂ© un « entrepreneur politique Â» mapuche douteux, les rapports ont rĂ©vĂ©lĂ© que le candidat, reproduisant une habitude venant de fraudes passĂ©es, avait falsifiĂ© la plupart des signatures de soutien. À ce moment-lĂ , l’intrigue, les rĂ©criminations mutuelles et le harcĂšlement pur et simple avaient poussĂ© dix de ses vingt-sept Ă©lu.e.s Ă  abandonner la Lista. AprĂšs la dĂ©bĂącle des signatures, les dix-sept Ă©lu.e.s restant.e.s, ainsi que des membres fondateurs clĂ©s, ont Ă  leur tour dĂ©missionnĂ©.

Les dommages auto-infligĂ©s se sont avĂ©rĂ©s irrĂ©versibles. Les efforts pour revitaliser une plate-forme autonome radicale au sein de la Convention constituante ont Ă©chouĂ©. La coalition, rebaptisĂ©e Pueblo Constituyente (Peuple Constituant), a commencĂ© Ă  s’effondrer moins d’un mois aprĂšs sa fondation. Les dĂ©gĂąts, qui rĂ©sultent du mĂ©pris des indĂ©pendants radicaux pour des procĂ©dures et des engagements clairs en matiĂšre de reprĂ©sentation, ont contribuĂ© de maniĂšre significative au dĂ©senchantement croissant Ă  l’égard du processus constituant. AprĂšs ces imbroglios, la confiance dans la Convention constituante, qui atteignait les deux tiers en juillet, a chutĂ© de maniĂšre inquiĂ©tante Ă  43 %.

Une fois le cannibalisme interne des secteurs autonomes exposĂ© en plein jour, l’espoir des gens ordinaires dans la Constituante, et leur foi dans la politique radicale en gĂ©nĂ©ral, fait place au dĂ©dain.

 

Intervenir stratégiquement dans la conjoncture

La frustration rĂ©cente Ă  l’égard des autonomes et la dĂ©ception rampante Ă  l’égard de la rĂ©volution dĂ©mocratique chilienne rappellent le devoir des radicaux d’intervenir stratĂ©giquement en politique. Dans les annĂ©es qui ont prĂ©cĂ©dĂ© la rĂ©bellion, et dans celles qui ont suivi, les mouvements et les partis ont dĂ©ployĂ© leur pouvoir croissant pour remodeler l’arĂšne politique. Dans ses meilleurs moments, la gauche chilienne a Ă©laborĂ© des alternatives et pris des dĂ©cisions qui ont Ă©largi les possibles politiques du moment.

Les querelles internes actuelles des indĂ©pendants dĂ©tournent l’énergie et l’attention des demandes populaires et de l’activitĂ© de masse qui ont propulsĂ© la rĂ©bellion et le processus constituant. PlutĂŽt que de mobiliser leurs bases pour mieux faire avancer les rĂ©formes et bloquer les manƓuvres de l’élite, une partie de la gauche chilienne a utilisĂ© ses gains pour se tourner vers l’introversion et saper le potentiel accumulĂ©.

Étape par Ă©tape, la nouvelle gauche Ă©mergente du Chili a saisi le moment et a compris, souvent de façon hĂ©sitante, comment guider la mobilisation vers un changement de rĂ©gime. Pour enterrer l’ordre nĂ©olibĂ©ral dĂ©mocratique enracinĂ© depuis la « transition dĂ©mocratique Â» de 1990, les cadres Ă©mergents et inexpĂ©rimentĂ©s ont dĂ» dĂ©chiffrer le paysage plus large, y compris son Ă©ventail de forces sociales et politiques, et prendre des dĂ©cisions susceptibles, avant tout, d’élargir les possibilitĂ©s de rĂ©forme et aussi de renforcer leur position.

Partant d’une position de faiblesse par rapport aux Ă©lites Ă©tablies, qui bĂ©nĂ©ficiaient du soutien total du patronat, les jeunes militant.e.s chiliens ont commis des erreurs inĂ©vitables. Les plus coĂ»teuses d’entre elles ont Ă©tĂ© le soutien communiste Ă  la coalition de centre gauche lors de la candidature de Bachelet Ă  un second mandat en 2013 et de sa dĂ©faite ultĂ©rieure en 2017 face Ă  la coalition de droite de Piñera. La nouvelle gauche que le Frente Amplio a fini par former a Ă©galement commis une grave erreur en privilĂ©giant la conclusion d’alliances avec des candidats non affiliĂ©s au CongrĂšs, sans lien avec les mouvements sociaux, au dĂ©triment de l’établissement de liens institutionnels avec les mouvements de masse Ă©mergents.

Il ne fait aucun doute que les nouvelles forces radicales chiliennes ont Ă©galement sombrĂ© dans des querelles intestines. Mais elles ont connu leurs meilleurs moments lorsqu’elles ont cherchĂ© Ă  influencer le paysage politique au sens large. MĂȘme les revers dus Ă  la politique politicienne du PC et du FA rĂ©sultaient de tentatives sincĂšres de faire avancer le changement systĂ©mique.

Une intervention stratĂ©gique cruciale des nouvelles forces de gauche chiliennes a eu lieu en 2007, lorsque des travailleu.se.r.s communistes et d’autres secteurs syndicaux dissidents ont menĂ© une sĂ©rie de grĂšves sauvages dans le secteur minier. Sous la houlette de CristiĂĄn Cuevas, le leader du syndicat des mineurs de cuivre, les travailleurs de la sous-traitance ont menĂ© une sĂ©rie d’actions tournantes contre le gĂ©ant public du cuivre CODELCO (CorporaciĂłn Nacional del Cobre de Chile, SociĂ©tĂ© nationale du cuivre du Chili), des dizaines de milliers d’employĂ©.e.s flexibilisĂ©.e.s perturbant la production pendant des mois. Alors que le PC de l’époque avait pour prioritĂ© d’entrer dans l’alliance gouvernementale de centre-gauche, Cuevas et d’autres ont choisi d’utiliser l’influence croissante des travailleurs de la sous-traitance dans les opĂ©rations miniĂšres pour exiger la reconnaissance et obtenir des contrats officiels avec l’État.

Prenant le contrepied de la stratĂ©gie Ă©lectoraliste privilĂ©giĂ©e par les partis, qui recommandait d’attendre encore cinq ans, les mineurs ont profitĂ© de la dĂ©pendance du Chili Ă  l’égard du cuivre, qui reprĂ©sente la moitiĂ© de toutes les exportations et environ un dixiĂšme du PIB, pour arracher des concessions. Ils ont formĂ© la FĂ©dĂ©ration des travailleurs du cuivre (CTC, selon l’acronyme espagnol), qui a depuis utilisĂ© son nouveau pouvoir pour conclure pĂ©riodiquement des accords sectoriels de facto avec l’industrie nationale, instaurant un niveau plancher pour l’amĂ©lioration des salaires et obtenant des protections pour les quelque 90 000 travailleurs contractuels des mines. Plus important encore, les militants ouvriers radicaux ont construit un mouvement ouvrier de masse qui a mobilisĂ© son pouvoir stratĂ©gique pour dĂ©fendre des rĂ©formes sociales et politiques plus larges.

Des annĂ©es plus tard, les militant.e.s Ă©tudiant.e.s qui ont animĂ© les assemblĂ©es locales sur les campus ont effectuĂ© un travail d’organisation qui s’est traduit, en 2011, par les plus grandes mobilisations observĂ©es au Chili depuis le milieu des annĂ©es 1980. Le cadre nouveau construit par la jeunesse radicale du pays a accompli ce que des protestations plus sectorielles n’ont pas rĂ©ussi Ă  rĂ©aliser. Les Ă©tudiant.e.s ont coordonnĂ© leurs actions de masse en faveur d’un vaste programme de rĂ©forme qui remettait en cause un aspect crucial de l’inĂ©galitĂ© entre les classes. Soutenu par la mobilisation de centaines de milliers de personnes dans les rues, le mouvement a mis Ă  l’ordre du jour national la demande d’une Ă©ducation publique gratuite et de qualitĂ© pour tou.te.s. C’était la premiĂšre fois depuis la chute de la dictature que des propositions politiques radicales prenaient l’initiative et obligeaient les Ă©lites Ă  rĂ©pondre par des promesses de rĂ©forme systĂ©mique.

La nouveautĂ© des mobilisations Ă©tudiantes n’était pas seulement leur ampleur, mais plutĂŽt leur capacitĂ© Ă  s’attaquer Ă  l’État. Elles ont jetĂ© les bases du rassemblement de forces sociales plus larges dans une politique anti-nĂ©olibĂ©rale gĂ©nĂ©rale et de classe.

Puis, en 2013, aprĂšs deux ans de manifestations de masse, les Ă©lecteurs ont Ă©lu un « banc Â» Ă©tudiant ou bancada au CongrĂšs. Alors que deux jeunes communistes, Camila Vallejo et Karol Cariola, ont suivi leur parti d’origine et ont rejoint la coalition de centre-gauche dirigĂ©e par les socialistes, Gabriel Boric et Giorgio Jackson, qui ont dirigĂ© la campagne prĂ©sidentielle de la gauche large, ont ouvert une brĂšche anti-nĂ©olibĂ©rale de gauche dans les arĂšnes Ă©lectorales et parlementaires. AprĂšs avoir explorĂ© les possibilitĂ©s de collaboration avec les communistes et la deuxiĂšme administration de Bachelet, et suite Ă  de nombreux rĂ©alignements dĂ©sordonnĂ©s au sein de la gauche autonome Ă©mergente, le duo radical a utilisĂ© la tribune du CongrĂšs pour rassembler de nouvelles forces de gauche en mesure de dĂ©fier le consensus nĂ©olibĂ©ral des deux coalitions qui alternaient au pouvoir. À la suite d’une rĂ©forme modĂ©rĂ©e des rĂšgles Ă©lectorales binomiales, ils ont formĂ© le Frente Amplio et prĂ©sentĂ© des listes pour conquĂ©rir des positions dans les plus hautes sphĂšres du pouvoir de l’État.

Lors des Ă©lections de fin 2017, le FA s’est imposĂ© comme la quasi-deuxiĂšme force nationale, en recueillant 20 % des votes prĂ©sidentiels au premier tour. Vingt autres candidats du FA ont Ă©galement fait irruption au CongrĂšs. La dĂ©cision stratĂ©gique de former un bloc de gauche anti-nĂ©olibĂ©ral et de viser le pouvoir central a probablement Ă©tĂ© le dĂ©veloppement politique le plus important depuis la « transition dĂ©mocratique Â». La mobilisation de masse croissante peut dĂ©sormais canaliser la colĂšre disruptive des masses par le biais de demandes concrĂštes adressĂ©es Ă  l’État.

Chaque Ă©tape de l’avancĂ©e de la classe travailleuse chilienne s’est appuyĂ©e sur ces capacitĂ©s organisationnelles Ă©largies. Ce qui a commencĂ© Ă  la fin des annĂ©es 2000 a rĂ©cemment culminĂ© avec le processus constituant insurgĂ© et la fondation historique d’une alliance anti-nĂ©olibĂ©rale entre le FA et les communistes. Ces dĂ©veloppements peuvent conduire Ă  de nouvelles victoires dans la lutte de classe ravivĂ©e du Chili. Ils rendent improbable la restauration de la domination nĂ©olibĂ©rale.

Mais l’implacable fondamentalisme nĂ©olibĂ©ral inaugurĂ© au Chili dans les annĂ©es 1970 n’a pas encore Ă©tĂ© vaincu. MalgrĂ© d’énormes avancĂ©es, la gauche doit encore se rassembler pour former l’outil socialiste disciplinĂ© dont les pauvres et les masses laborieuses du pays ont besoin. Les progressistes continuent de commettre des erreurs prĂ©visibles mais Ă©vitables. Dans son discours inaugural, par exemple, la prĂ©sidente de la Convention constituante, l’universitaire et militante indigĂšne mapuche Elisa LoncĂłn, a plaidĂ© avec enthousiasme pour la souverainetĂ© culturelle et l’égalitĂ© plurinationale, mais elle n’a pas mentionnĂ© une seule fois les principales revendications Ă  l’origine de l’insurrection : les soins de santĂ©, les salaires, les pensions et l’éducation.

Les blessures auto-infligĂ©es de la gauche et les inquiĂ©tudes de la population, qui craint que les nouveaux radicaux chiliens ne s’éloignent des revendications matĂ©rielles de classe qui ont mobilisĂ© les travailleurs chiliens, ont contribuĂ© Ă  la poussĂ©e alarmante de Kast, qui a de rĂ©elles chances de devenir le prochain prĂ©sident. Le rĂ©actionnaire pro-Pinochet, qui a obtenu un score de 8 % en 2017, a dĂ©passĂ© le candidat de centre-droit en septembre et, aprĂšs avoir remportĂ© une victoire de justesse au premier tour, il affrontera Gabriel Boric au second tour du 19 dĂ©cembre.

Le moment est incertain. Mais nous pouvons ĂȘtre sĂ»rs que l’ancien rĂ©gime nĂ©olibĂ©ral du Chili est mort, et que la gauche n’a jamais Ă©tĂ© mieux positionnĂ©e depuis le coup d’État de 1973. Face Ă  la sombre perspective d’un retour de la droite Ă  la prĂ©sidence, les nouveaux radicaux chiliens – et les radicaux du monde entier – feraient bien de se rappeler les leçons tirĂ©es de leurs actions au cours de la derniĂšre dĂ©cennie. Ils pourront ainsi suivre un cours accĂ©lĂ©rĂ© sur la maniĂšre de relever les nouveaux dĂ©fis et de mener Ă  bien la rĂ©volution politique du pays.

*

RenĂ© Rojas est enseignant-chercheur Ă  l’universitĂ© de l’Etat de New York (SUNY) Ă  Binghampton. Cet article a initialement Ă©tĂ© publiĂ© dans Jacobin.

Traduction Stathis Kouvélakis pour Contretemps.

Lire hors-ligne :



Source: Contretemps.eu