Mai 27, 2021
Par CQFD
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Illustration de Marine Summercity

De véritables villes-campements s’étendent sur des kilomètres autour de New Delhi. Les remorques des tracteurs sont aménagées pour y dormir et de grandes cuisines communautaires distribuent de la nourriture en continu. Depuis fin novembre, des milliers de personnes vivant du travail de la terre se sont installées autour de la capitale indienne pour protester contre le projet d’une nouvelle réforme de libéralisation du secteur agricole. Si le texte agite autant, c’est parce qu’il prévoit l’ouverture, aux entreprises de l’agroalimentaire, de nouveaux marchés jusqu’alors contrôlés par l’État et la suppression des prix minimum fixés pour l’achat de certaines denrées. En d’autres termes, le gouvernement sort le tapis rouge aux grands groupes de l’agroalimentaire et de la distribution qui pourront négocier directement avec les exploitant·es et imposer, in fine, leurs conditions et prix d’achat à la paysannerie. Composée essentiellement de petit·es propriétaires [1], cette dernière n’aurait alors que peu de poids dans les négociations.

Face au soulèvement massif, la Cour suprême décide, en janvier, de suspendre de manière temporaire cette réforme, imposée sans concertation par le gouvernement autoritaire du nationaliste hindou Narendra Modi. Mais le mouvement ne s’essouffle pas. La paysannerie indienne reste intransigeante : elle exige l’abrogation pure et simple du projet de loi. Parmi la population mobilisée, de nombreuses femmes s’organisent et tiennent le siège.

Venue s’installer pour un temps au campement de Singhu, situé au nord de la capitale, Gurleen, 22 ans, est l’une d’entre elles : « Mon éducation a été rendue possible grâce à l’agriculture. Ma famille en dépend, mon avenir aussi, explique la jeune femme. Et c’est justement l’éducation qui m’a permis de comprendre comment ces politiques gouvernementales allaient nous affecter. Et comment nous les femmes sommes en première ligne [2] . »

En Inde, en 2018, 80 % [3] des femmes actives travaillaient de près ou de loin dans l’agriculture. Elles représentent alors un tiers de la main-d’œuvre agricole et la moitié d’entre elles sont des agricultrices indépendantes qui travaillent sur la propriété familiale. Une étude menée par le ministère des Finances entre 2017 et 2018 souligne même une tendance à la « féminisation du secteur agricole ». En cause : l’exode rural et le nombre croissant d’hommes évoluant vers des emplois ruraux non agricoles mieux rémunérés.

Manque de reconnaissance

Pourtant, seuls 13 % [4] des agricultrices possèdent des terres à leur nom. Or, en Inde, tout passe par le titre de propriété foncière. Un problème de taille, comme le souligne Rukmini Rao, membre fondatrice du Forum pour les droits des agricultrices (Makaam), un réseau de soutien national et informel : « Sans terre, les femmes ne sont pas reconnues comme agricultrices malgré leur importante contribution au secteur. Cette précarisation les rend vulnérables. »

Au regard de la loi, la majorité des paysannes sont seulement considérées comme des cultivatrices ou des ouvrières agricoles. Elles ne peuvent donc bénéficier des aides publiques ou des programmes gouvernementaux. Conséquence : de nombreuses femmes ont recours à des réseaux informels de crédits, à des taux élevés, pour financer les semences, les engrais ou simplement amortir de mauvaises récoltes. Alimentant de fait une situation déjà précaire.

En 2012, un projet de loi [5] a pourtant tenté de faire avancer les choses en proposant de considérer comme agricultrice toute femme qui travaille la terre. Ceci dans le but de leur permettre de bénéficier pleinement des droits et des aides alloués. Mais ce projet a définitivement été abandonné en 2013, faute de volonté politique. Depuis cet échec, aucune modification législative n’a répondu à la féminisation grandissante du monde paysan.

Pour les concernées, la seule esquisse de protection est alors à chercher du côté des lois personnelles : en Inde, chaque individu est rattaché au droit de sa religion, chacune ayant ses propres lois. Le droit personnel encadre notamment les questions de succession, de mariage ou encore d’adoption. « Certaines lois régissent la question de l’héritage, comme la loi hindoue sur la succession qui a été modifiée en 2005 pour être plus égalitaire, explique Rukmini Rao. Mais elles sont peu prises en compte. Le problème, c’est la norme sociale, les coutumes, la tradition. Le patriarcat traverse les classes et les castes. » Pourtant, Rukmini Rao l’assure : « Si les agricultrices ne sont pas en mesure de les réclamer, elles sont très conscientes de leurs droits. »

Dans ce tableau, les moins protégées sont celles qui se trouvent tout en bas de la paysannerie indienne : les femmes issues des communautés dalits (encore appelées « intouchables ») ou de basses castes. Journalières ou saisonnières, elles travaillent de manière contractuelle sur les exploitations de propriétaires terriens qui imposent leurs conditions. Un prolétariat souvent payé à la journée, sans réelle marge de manœuvre pour faire valoir ses droits. Pour ces ouvrières agricoles sans terre, le combat contre cette réforme se fait donc une question de sécurité alimentaire.

Faire entendre sa voix

Critiquée par certains, la présence des femmes dans les campements qui bordent New Delhi n’est pourtant plus à questionner. Brossant une esquisse de portrait sociologique de ces paysannes en lutte, Sangeet Toor, une activiste qui documente le mouvement paysan, estime que « la plupart des femmes présentes sont issues de familles qui possèdent de petites parcelles. Les ouvrières agricoles dalits participent, elles, occasionnellement car, en tant que journalières, elles n’ont pas le privilège de perdre des journées de travail. Quant aux femmes urbaines, à l’exception des militantes et des étudiantes, elles ne sont pas présentes. »

Pour faire entendre d’autres voix et mettre en avant de nouveaux regards, Sangeet Toor anime avec une petite équipe la gazette Karti  Dharti (« Celles qui travaillent la terre »). Une publication de quatre pages entièrement coordonnée par une équipe féminine. Imprimée en langue penjabi, elle est notamment diffusée sur les lieux des protestations paysannes.

« Karti Dharti est pensée pour que les femmes racontent leurs histoires personnelles, qu’elles puissent exprimer comment ce mouvement les affecte et de quelle manière il est façonné par leur présence », précise Sangeet Toor. Pour autant, la parution s’adresse à tout le monde : « À  terme, nous souhaitons légitimer la parole d’expertes. Montrer que les femmes maîtrisent des sujets techniques autant que les hommes, notamment sur des thématiques liées à l’agriculture », conclut-elle, en se réjouissant du fait que « ce mouvement normalise la présence des femmes dans les manifestations ». Un mouvement qui ne semble d’ailleurs pas prêt de s’éteindre : semaine après semaine, il emporte dans son sillage une part grandissante de la population, écrasée par les multiples coups de force politiques du gouvernement autoritaire du sulfureux Narendra Modi et son suprémacisme hindou.

Arnaud Chastagner


- Cet article a été publié dans le numéro 198 de CQFD, en kiosque du 7 mai au 4 juin.

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Source: Cqfd-journal.org