Previously dans Ciquiouèfdy : le mois dernier, un lecteur courroucé, Antoine, nous encourageait à renoncer aux séries TV « quintessence de (la) consommation passive d’images [1] ». Pour le dernier épisode de cette chronique [2], Julien Tewfiq lui répond à travers la série Top of the Lake.

Pré-générique : à l’heure où blanchit la campagne, minuscule entre nappes de brouillard et montagnes sauvages, une ado dévale la route à vélo jusqu’au bord d’un lac aussi impassible qu’elle. La collégienne dépose son cartable et sa veste sur la berge et pénètre sans se retourner dans l’eau glacée, jusqu’aux épaules… Trois notes, tristes, de piano. Elle serre les poings.

Générique : Top of the Lake, série australo-anglo-néo-zélandaise (1 saison de 6 épisodes), créée, écrite et réalisée par Jane Campion, Gerard Lee et Garth Davis avec Elisabeth Moss, David Wenham, Holly Hunter [3]

Épisode : en chroniquant des séries TV pour CQFD, je m’attendais évidemment à ce que ça fasse grincer des dents chez certains. Je peux comprendre qu’on n’aime pas les séries, ou pas telle série, mais à part l’homéopathie ou le refus de voter, je ne connais pas de sujet plus polémique. En voilà une, pourtant, qui devrait mettre tout le monde d’accord. Top of the Lake est the série. Elle n’a clairement rien à envier au meilleur cinéma ou à la meilleure littérature : à la fois populaire et savante, intelligente, distrayante et puissamment politique.

L’œuvre de Jane Campion est une implacable démonstration que la série TV, entre de bonnes mains, est plus qu’un genre télévisuelle mais un domaine artistique à part entière. Et elle le dit mieux que moi : « C’est une histoire de six heures que je considère comme un roman, dont les épisodes seraient des chapitres. Le plaisir du romancier est la possibilité d’explorer différents personnages, et chaque personnage apporte une saveur différente à l’ensemble. » Plaisir du romancier comme du spectateur !

Ici, nous suivons Robin, une jeune inspectrice, jouée par la parfaite Elizabeth Moss, qui enquête sur la disparition de Tui, jeune collégienne enceinte, dans les parages d’un lac dont la beauté le partage à la sauvagerie. Le père de la gamine, petit potentat local suspecté de l’avoir violée, met tout en œuvre pour la retrouver. Au milieu, un groupe de femmes guidées par une étrange J. G. (Holly Hunter entre Patti Smith et Jane Campion elle-même) a trouvé refuge au bord du lac.

En 6 épisodes de moins d’une heure, c’est toute la violence du patriarcat qui est sondée : les remarques et attitudes sexistes au bar, à la maison ou au commissariat, les viols (incestueux, en réunion, en bande organisée), les oppressions religieuses et sociales sur les corps, en passant par la drague comme mode de domination… Mais c’est aussi toutes sortes de résistances féministes qui sont à l’œuvre : résilience individuelle ou soutien collectif, fuite, bagarre et contre-attaque – en non-mixité ou mixité – des femmes en lutte. Répertoire magnifiquement filmé par une des leurs… Et ça change beaucoup de choses !

On pourrait en dire encore et encore sur les questions politiques et esthétiques abordées par cette série. Mais je fais confiance au public pour faire ses propres analyses. C’est le principal point qui me sépare du propos du lecteur courroucé du mois dernier : loin de l’être baveux et passif devant son écran, je crois au « spectateur émancipé » qui « compose son propre poème avec les éléments du poème en face de lui » [4].

Certes, les séries sont produites par de gros conglomérats « spectaculaires marchands » mais tout comme des chefs-d’œuvre du cinéma furent produits par les grands studios hollywoodiens ! Certes les écrans cathodiques ont été étudiés par la CIA comme torture et techniques de lavage de cerveaux [5]. Et pourtant, c’est aussi via des écrans que CQFD est conçu chaque mois sans que nous soyons devenus des zombies incapables de penser. En réalité, les spectateurs ne sont pas des veaux. Il n’y a qu’à les écouter discuter des séries qu’ils aiment ou détestent.

Générique de fin : Peut-on reprocher aux séries d’être addictives ? Et les romans ? Avalant les chapitres les uns après les autres, j’ai regardé Top of the lake en deux soirées seulement. Est-ce que c’était aliénant ? Bien au contraire, c’était « Top » !


[1] Voir CQFD n°152, mars 2017.

[2] En fait, évidemment, la chronique reviendra dans une troisième saison ! Hourra ! (Note du webmaster.)

[3] Une saison 2, avec Nicole Kidman, est (très) attendue pour 2017.

[4] Le Spectateur émancipé de Jacques Rancière, éditions La Fabrique.

[5] Voir Le Tube, film documentaire de Peter Entell… visible sur Youtube.