L’engagement. Je n’ai jamais su ce que c’était. Je n’ai jamais Ă©tĂ© capable de penser en profondeur cette notion. En vĂ©ritĂ© je n’ai jamais rĂ©ellement essayĂ©. Intuitivement, disons grossiĂšrement, je sais que j’en suis Ă©loignĂ©.

Moi, mais pas mes mots. Eux, ils s’engagent. ConsidĂ©rant que l’engagement leur est consubstantiel, je retire cette notion du titre de cet article.

Donc


Rappel :la semaine derniĂšre, la premiĂšre partie, 4 points cardinaux… [NDLR]

V) Et c’est la carte d’une nouvelle Ă©thique qui alors se dessine


RedĂ©finissons une nouvelle fois l’IndividuitĂ© :
Mouvement de conscience tendant Ă  sacraliser le soi, le soi en soi, et non plus simplement, comme l’on est naturellement portĂ© Ă  le faire, ce cas particulier du soi qu’est le moi ; mouvement de conscience tendant Ă  offrir, Ă  partir du maigre pĂ©cule existentiel de l’individualisme, le multipliant par le nombre d’individus conscients, Ă  chacun une fortune ; mouvement de conscience tendant Ă  rendre caduque les dynamiques de luttes interindividuelles qui depuis l’apparition de la vie infestent presque toutes les dynamiques individuelles ; mouvement de conscience apparaissant comme le seul remĂšde au flĂ©au identitaire, comme la seule alternative Ă  la violence de masse.

Deux insuffisances.
La premiĂšre insuffisance suinte de mon rapport Ă  moi : Je suis celui qui est. Autrement dit, je suis celui qui est incapable de comprendre ce qu’il est, qui ne comprend rien au fait d’ĂȘtre, qui est bĂȘtement enfermĂ© dans le piĂštre vertige d’une boucle, dans la trivialitĂ© nausĂ©euse d’une tautologie.
De la deuxiĂšme insuffisance suinte mon rapport Ă  l’Autre : Si pour ma personne tous ses attributs se mettent plus ou moins en recul derriĂšre l’ampleur du phĂ©nomĂšne d’ĂȘtre conscient, je suis incapable de vĂ©ritablement percevoir la mĂȘme chose pour la personne de l’Autre. L’ampleur du phĂ©nomĂšne d’ĂȘtre conscient sera, pour l’Autre, certes un peu augmentĂ©e car, partiellement accessible seulement, elle bĂ©nĂ©ficiera quelque peu d’une aura de mystĂšre existentiel qui l’amplifiera davantage, mais elle sera surtout franchement diminuĂ©e car, accessible seulement en seconde main, uniquement par l’intermĂ©diaire de ma propre conscience, elle pĂątira grandement d’un dĂ©ficit ontologique massif. L’Autre est bien plus facilement rĂ©ductible que moi Ă  ses attributs. Les diverses poulies de l’éthique, les divers cordages de l’empathie, font ce qu’ils peuvent pour le retenir, mais l’Autre est toujours et atrocement au bord de n’ĂȘtre que ses attributs. L’Autre est potentiellement mĂ©canisable, moi pas, et ceci est la plus profonde diffĂ©rence entre le soi du moi et le soi de l’Autre, et lĂ  rĂ©side l’essence, psychologiquement, des processus pervers et, politiquement, des processus totalitaires.

L’individuitĂ© est le nom de ce qui tente, en retournant la valeur nĂ©gative de la premiĂšre insuffisance en valeur positive, de corriger, enfin, vĂ©ritablement, durablement, la seconde insuffisance. Sous son apparence de grande sagesse, la proposition d’aimer son prochain comme soi-mĂȘme relĂšve d’une grande folie, folle parce que la finalitĂ© qu’elle projette est malheureusement trop irrĂ©elle, et n’ayant d’autre choix pour un peu exister que de se transformer en injonction, elle se fait gĂ©nĂ©ratrice de mal-ĂȘtre, et finalement de haine, et relĂšve alors en dĂ©finitive d’une incommensurable folie, folle parce que la douleur qu’elle engendre est malheureusement trop rĂ©elle. Le vivre-ensemble dans sa forme bienveillante, de tout temps, en tout lieu, ne cesse de sombrer dans l’instabilitĂ©, et cela parce que son socle toujours est chimĂ©rique et que le rĂ©el toujours travaille Ă  reprendre ses droits. N’ayant tristement pas accĂšs au rĂ©el, rĂ©duisons au moins le champ de la folie. L’individuitĂ© propose simplement, et simplement parce que le soi-mĂȘme est le mĂȘme quel que soit ses dĂ©clinaisons individuelles, de respecter son prochain comme soi-mĂȘme, quel qu’il soit, quels que soient ses attributs, inconditionnellement, et de rĂ©server le sentiment d’amour Ă  seulement quelques interrelations privilĂ©giĂ©es. Sous son apparence de petite sagesse, il me semble que cette proposition ne relĂšve, et cela est salvateur, que d’une petite folie.

Regardons le « je suis celui qui est » en face, voyons qu’il n’est fatalement qu’un arrĂȘt de la rĂ©flexion ontologique, qu’une annihilation du questionnement et donc de toute possibilitĂ© de rĂ©ponse, et puis regardons-le maintenant de biais, en assumant tous les biais cognitifs : il apparaĂźt alors comme un point de bifurcation de la rĂ©flexion ontologique, le seuil d’un chemin vers l’idĂ©e qu’il est en lui-mĂȘme une rĂ©ponse, vers l’idĂ©e que tout est dĂ©jĂ  lĂ , que le chemin est en mĂȘme temps une aire de repos. Autorisons-nous Ă  nous y installer quelque temps, et Ă  y bĂątir alors une nouvelle existentialitĂ©. « Je suis celui qui est », et cette tautologie n’osait jusqu’à prĂ©sent, Ă  part pour Dieu, qu’ĂȘtre une fadaise logique, et les deux verbes ĂȘtre qui s’y trouvent n’osaient jusqu’à prĂ©sent, Ă  part pour Dieu, que s’annuler l’un l’autre : autorisons-les, pour chaque individu conscient, Ă  maintenant se multiplier l’un par l’autre, autorisons-nous Ă  ĂȘtre Ă  la puissance deux, autorisons le cercle tautologique Ă  nous Ă©lever au carrĂ©, autorisons la quadrature du cercle, ayant fait le deuil de sa solution mathĂ©matique, Ă  jouir d’une solution poĂ©tique.

Et le piĂštre vertige de la boucle du « Je suis celui qui est » se rĂ©vĂšle alors ĂȘtre un maelström puissant qui donc ne se contente plus de circonscrire, plus ou moins puissamment, le recul de mes attributs derriĂšre l’ampleur du phĂ©nomĂšne d’ĂȘtre conscient, mais qui, par le Je dĂ©fini comme un univers, carrĂ©ment les engloutis dans une autre dimension, dans ma dimension empirique, laissant ma dimension ontologique indemne de tout, pure, sacrĂ©e, oui un maelström puissant qui donc ne se contente plus de circonscrire, plus ou moins artificiellement, le recul des attributs de l’Autre derriĂšre l’ampleur du phĂ©nomĂšne de ma conscience de sa conscience, mais qui, par le Je dĂ©fini comme universel, carrĂ©ment les engloutis dans une autre dimension, dans sa dimension empirique, laissant sa dimension ontologique indemne de tout, pure, sacrĂ©e. Le syntagme « Je suis celui qui est », puisque tautologique, se pose comme toujours vrai, comme infiniment vrai, et cela implique que son champ de validitĂ© ne peut souffrir d’ĂȘtre rĂ©duit Ă  la seule individualitĂ© de celui qui le prononce, ne peut souffrir d’ĂȘtre pensĂ© autrement que dans son infinie extension, ne peut souffrir d’encore souffrir dans l’enfermement et l’enfer de l’égoĂŻsme. Le Je de ce syntagme n’a vĂ©ritablement de sens que dans le double statut du Je individuel et du Je universel. Pour vivre mon « je suis celui qui est » dans son entiĂšre vĂ©ritĂ©, il faut que je m’approprie, outre sa perspective pointĂ©e sur ma singularitĂ©, sa perspective neutre, c’est-Ă -dire cette perspective qui fait que l’Autre peut se l’approprier sans le dĂ©naturer, cette perspective qui fait que l’Autre puisse me dire « je suis celui qui est » sans que cela me semble moins vrai, cette perspective qui fait que dans une certaine mesure je suis en chacun et que chacun est en moi.

L’Autre pour moi et moi pour l’Autre peuvent alors enfin exister ailleurs que dans la dimension empirique et donc utilitariste. Bien sĂ»r aucune rencontre ne peut jamais vĂ©ritablement avoir lieu, mais l’on peut malgrĂ© tout chacun rencontrer, et Ă©ventuellement serrer dans nos bras, chaleureusement, la possibilitĂ© qu’une rencontre puisse vĂ©ritablement avoir lieu. Et c’est dĂ©jĂ  beaucoup. Respecter l’Autre simplement parce qu’il existe, et y trouver du sens, c’est ce que tentent de nous montrer, ne souffrant semble-t-il d’aucune insuffisance, ces deux derniers mots.
Deux mots.

Le Je Ă©tait, est et sera, fatalement et Ă  jamais, le centre de l’individu. S’acharner encore et toujours Ă  lutter contre le Je, Ă  tenter de dĂ©truire l’indestructible Ă©gocentrisme pour tenter de dĂ©truire l’égoĂŻsme, est une totale absurditĂ©. Le Nous, dans le but de se stabiliser, et de s’harmoniser, se fourvoie depuis toujours dans une logique de violence vis-Ă -vis de celui qu’il croit ĂȘtre son principal concurrent, le Je, mais taper sur le Je ne fait que le rabougrir, que donc densifier l’égoĂŻsme – et les relations d’emprises, dans lesquelles le dominĂ© semble oublier son Ă©go au profit de celui du dominant, n’en sont en rĂ©alitĂ© absolument pas des contre-exemples, dans le sens oĂč elles restructurent l’égoĂŻsme du dominĂ© et le rĂ©orientent vers uniquement les moyens de satisfaction personnelle qui bĂ©nĂ©ficient au dominant -, et cela fait deux perdants : le Je et le Nous. Il n’y a que sur un socle narcissique suffisamment solide que l’on peut enfin lever les yeux vers l’Autre, il n’y a qu’avec un nombril suffisamment cicatrisĂ© que l’on peut enfin cesser de guetter sa bĂ©ance, il n’y a qu’avec un gosier suffisamment Ă©tanchĂ© d’amour propre que l’on peut enfin articuler proprement de l’amour, il n’y a que sur un « Je » suffisamment bien Ă©crit que l’on peut enfin faire tenir les mots « te respecte » ou mĂȘme « t’aime ».

L’individuitĂ© est le moment oĂč le Nous, Ă  ce stade de la construction civilisationnelle, cesse de se fourvoyer, comprend que la dynamique Ă©gotique est la colonne vertĂ©brale de la dynamique psychique, et se rĂ©concilie enfin avec le Je, accepte enfin la merveille qu’il recĂšle et que par lui il recĂšle. Le syntagme « et que par lui il recĂšle » Ă©videmment signifie « et que par le Je le Nous recĂšle », mais sa formulation Ă©tait volontairement ambiguĂ« pour laisser la place Ă  la signification « et que par le Nous le Je recĂšle de surcroĂźt », toute rĂ©conciliation ne pouvant avoir de sens que dans les deux sens. L’individuitĂ© dĂ©finit pour chacun un Ă©gocentrisme si vaste qu’il inclut en lui tous les Ă©gos, dĂ©finit un Je Ă  la dimension de l’universalisme, dĂ©finit une respiration si large que l’égoĂŻsme, alors privĂ© d’air, n’inspire plus que ses propres expirations et finit par expirer, dĂ©finit l’altruisme non plus sur le mode du sacrifice mais sur celui, bien plus efficient existentiellement et socialement, du mĂ©ta-narcissisme, dĂ©finit un positionnement existentiel oĂč l’empathie fait du soi un univers foisonnant de multiples soi et de soi un ĂȘtre plus vivant, pour qu’enfin, Ă  sa vĂ©ritable mesure, le soi soit. Le Je Ă©tait, est et sera, fatalement et Ă  jamais, le centre de l’univers.

La solidaritĂ© et la fraternitĂ©, lorsqu’elles s’inscrivent dans une dynamique identitaire, sont parmi les leviers d’une affreuse machine qui pompe douloureusement le cƓur des individus pour remplir le cƓur du groupe identitaire qui, en tant qu’entitĂ© symbolique, en tant qu’architecture sans substance, en tant que chimĂšre dont la chair sacrĂ©e n’est faite que de l’absurde croyance en sa chair sacrĂ©e, n’a pas de cƓur, juste un gouffre sans fond, qui donc jamais ne se remplit, mais qui en demande toujours plus, jusqu’au sacrifice ultime de chacun.

L’individuitĂ© est le bruit que fait la destruction de cette affreuse machine


La solidaritĂ© et la fraternitĂ©, lorsqu’elles s’inscrivent dans une dynamique phĂ©nomĂ©nale, sont parmi les leviers d’une magnifique machine qui aspire dĂ©licieusement le cƓur des individus pour, Ă  travers les mĂ©canismes potentialisants des groupes phĂ©nomĂ©naux, remplir de façon dĂ©multipliĂ©e le cƓur des individus.

L’individuitĂ© est la musique que fait cette magnifique machine lorsque l’humanitĂ© y souffle dedans


Nos vies appartiennent depuis toujours Ă  nos communautĂ©s, aux dieux qu’elles sont et qu’elles font
 Et puis, bouleversement incommensurable, voilĂ  que peu Ă  peu nos vies nous appartiennent

Que faire avec ça sur les bras, notre vie, notre propre vie ?
La libertĂ© peu Ă  peu remplace la violence
 Alors, stupeur incommensurable, le monde rĂ©alise qu’il est surentrainĂ© dans la gestion de la violence, mais totalement novice dans celle de la liberté 

En quoi consiste, au juste, le travail d’un dieu ? Peut-ĂȘtre Ă  comprendre qu’exister n’est pas un travail


Le problĂšme avec les groupes identitaires, c’est qu’ils sont plusieurs. D’oĂč les inĂ©galitĂ©s par blocs, les Ă©goĂŻsmes collectifs, les perversitĂ©s de masse. D’oĂč les guerres.
La richesse civilisationnelle peut s’évaluer autant par la multiplicitĂ© des groupes phĂ©nomĂ©naux que par la raretĂ© des groupes identitaires : lorsqu’il n’en restera plus qu’un, l’humanitĂ© elle-mĂȘme, il n’en restera plus, un sera Ă©gal Ă  zĂ©ro, et ce non-sens mathĂ©matique illustrera le non-sens de l’identitaire, et la fortune civilisationnelle sera lĂ . Bien sĂ»r il faudra encore faire fructifier cette fortune, mais au moins la misĂšre des oppositions arbitraires sera dĂ©passĂ©e.

S’imaginer tuer symboliquement ou physiquement quelqu’un est si simple, et s’imaginer se faire tuer symboliquement ou physiquement par quelqu’un est si difficile, et cet Ă©cart est si fondamental que toute rĂ©flexion sur l’éthique doit impĂ©rativement, sous peine de ne jamais advenir, inclure en elle cet Ă©cart, le vide spirituel de cet Ă©cart, et doit impĂ©rativement, sous peine de ne jamais rien faire advenir, elle-mĂȘme s’inclure en cet Ă©cart, pour essayer de le combler, combler cette plaie, et ainsi essayer de faire se rapprocher les berges du respect Ă  soi et du respect Ă  l’Autre, jusqu’à se toucher, et ainsi essayer de cicatriser la chair depuis toujours blessĂ©e de l’humanitĂ©.

L’individu conscient est par dĂ©finition Ă©gocentrĂ©. Voir cela, sa rĂ©alitĂ© psychique, comme une faute, comme un pĂ©chĂ© originel, est une aberration, une douloureuse aberration. Le pĂ©chĂ© originel commun Ă  toutes les morales est de s’ĂȘtre chacune inventĂ© un pĂ©chĂ© originel. Condamner le rĂ©el et s’acharner Ă  le nier nous ĂŽte toute chance de le modifier, il faut au contraire s’y inscrire pleinement, le et donc se comprendre en profondeur, pour avoir une chance de faire Ă©merger, Ă  partir de l’ĂȘtre, du bien-ĂȘtre. La morale doit laisser la place Ă  l’éthique, et l’éthique doit laisser une large place, en son centre, Ă  l’égo.

Non, je formule mal les choses, il ne s’agira pas que de laisser une place, quand bien mĂȘme elle serait large, quand bien mĂȘme elle serait centrale. Mieux vaut formuler que, comme, du cerveau, l’esprit, l’éthique devra dorĂ©navant ĂȘtre conceptualisĂ©e comme une propriĂ©tĂ© Ă©mergente de l’égo.

Ni le bien ni le mal, au fond, ne motivent le comportement, seul l’ego et sa faim insatiable nous pousse dans l’une ou l’autre direction, selon celle qui le nourrira le mieux. La gĂ©nĂ©rositĂ© n’est pas moins Ă©gotique que l’égoĂŻsme, la perversitĂ© n’est pas plus Ă©gotique que la bienveillance. Les saints et les salauds n’existent pas, seuls existent des circonstances, des actes, et des individus qui gĂšrent leurs esprits comme ils peuvent, qui du risque constant de famine sauvent leur Ă©go comme ils peuvent. Comme ils peuvent avec ce qu’ils ont, avec ce qu’ils sont. Croire en la bontĂ© de l’humain est aussi naĂŻf que de croire en sa malveillance. L’humain est profond, mais les notions de bien et de mal, Ă  cause du dĂ©centrement hors de l’égo qui trop longtemps a ordonnancĂ© leur dynamique sĂ©mantique, sont demeurĂ©es superficielles, incapables de rejoindre vĂ©ritablement l’humain.

La morale est structurĂ©e sur le sacrifice de soi. L’injonction de donner quelque chose au dieu qu’est, ou aux dieux de, sa collectivitĂ© est indissociable de celle de se retirer quelque chose Ă  soi, au pire sa propre vie. Il s’agit lĂ  d’un systĂšme reprĂ©sentationnel dĂ©lĂ©tĂšre, mortifĂšre, forcĂ©ment autoritaire, qui ne perdure que par la glorification forcĂ©e, factice, stupide, de l’esprit de sacrifice. Mais peu Ă  peu ce qui est forcĂ© perd ses forces, la facticitĂ© se dĂ©sagrĂšge, la stupiditĂ© renonce, peu Ă  peu l’individuitĂ© avance, la collectivitĂ© perd de sa, et perd ses, sacralitĂ©(s), les individus gagnent en sacralitĂ©, et la perspective de sacrifier les uns ou les autres ou tous ou soi, partiellement ou totalement, devient alors de plus en plus insupportable. L’éthique, elle, ne voulant pas nier notre consubstantielle Ă©gotisme, est structurĂ©e sur le sacrifice total de la notion de sacrifice.

Aucune harmonie du vivre-ensemble ne s’est jamais Ă©tablie avec la morale sacrificielle, c’est-Ă -dire dans un cadre injonctionnel oĂč chacun est en lutte avec la collectivitĂ© et en lutte avec lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire dans un cadre injonctionnel dont le sol n’est fait que de la brĂ»lure des pieds et les murs que de l’empĂȘchement des mouvements et le plafond que de l’écrasement des crĂąnes, non, aucune harmonie, seule la fiĂšvre en vĂ©ritĂ© s’y est Ă©tablie, la fiĂšvre identitaire, une fiĂšvre chronique, qui dure parce qu’elle est piĂ©gĂ©e dans son cercle vicieux, le sacrifice entrainant le sacrifice, une fiĂšvre qui fait dĂ©lirer, gravement dĂ©lirer, et qui fait notamment croire qu’il n’y a lĂ  nul dĂ©lire et que cette fiĂšvre n’est que la chaleur fraternelle issue de l’harmonie du vivre-ensemble dĂ©jĂ  Ă©tablie depuis toujours.

Brider l’individu au nom du bien-ĂȘtre collectif, au nom d’un systĂšme, le collectif, qui, en tant que systĂšme, ne peut ressentir de bien-ĂȘtre, au nom d’un systĂšme, le collectif, composĂ© alors d’individus bridĂ©s, revient Ă  indĂ©finiment perpĂ©tuer le mal-ĂȘtre collectif en se trompant sur son nom. L’éducation, lorsqu’elle penche du cĂŽtĂ© de la morale, est une castration destinĂ©e Ă  emboiter facilement, sans rien qui dĂ©passe, l’individu dans les valeurs de sa collectivitĂ©, et lorsqu’elle penche du cĂŽtĂ© de l’éthique, est le façonnage du sentiment de gratification narcissique destinĂ© Ă  le faire s’emboiter facilement, avec chaque fois sa singularitĂ©, dans le sentiment du respect Ă  l’individu.

Prenons l’exemple de l’impĂŽt dans les dĂ©mocraties. Il est moral de payer ses impĂŽts. Cela correspond au dĂ©plaisir d’arracher de l’argent Ă  son compte en banque pour l’abandonner Ă  la collectivitĂ©, et toutes les magouilles sont alors bonnes pour Ă©viter cela, et toutes les colĂšres alors lĂ©gitimes lorsque les sommes rĂ©clamĂ©es augmentent. La castration a ses limites. Mais il est aussi Ă©thique de payer ses impĂŽts. Et cela correspond au plaisir de se payer le fait de vivre dans une collectivitĂ© disposant, par la redistribution, d’un bon niveau de respect aux individus. Et toutes les magouilles et toutes les colĂšres disparaissent alors dans leur inanitĂ©. Le respect aux individus, et donc au soi, et donc Ă  soi, n’a pas de limites


Donner Ă  autrui c’est donner au soi, donner Ă  ce dieu, le soi, dont je suis l’une des incarnations, c’est donc indirectement, et mĂȘme finalement directement, me donner Ă  moi. Le gain n’est pas que psychologique (la jouissance de s’inscrire dans la puissance de l’éthique) ou sociologique (les bĂ©nĂ©fices du systĂšme vertueux auquel l’on participe), il est Ă©galement ontologique (la ressource de se redĂ©finir selon un soi plus large que le simple moi). Être capable de penser que ce qui nuit Ă  autrui nuit au soi et donc Ă  moi, ĂȘtre capable de penser l’éthique selon notre rĂ©alitĂ© Ă©gotique, est la seule façon de la rendre capable d’agir sur notre rĂ©alitĂ© Ă©gotique. Le devoir, moteur de la morale, ne mĂšne qu’au devoir de la morale, mais l’empathie, moteur de l’éthique, cette capacitĂ© Ă  se mettre Ă  la place de l’Autre, cette capacitĂ© Ă  penser l’Autre selon la plasticitĂ© offerte par le soi et cette capacitĂ© Ă  penser le soi selon la multiplicitĂ© offerte par l’Autre, mĂšne Ă  l’innovation et Ă  la prolifĂ©ration des droits et au droit d’ĂȘtre qui l’on est, du moins qui l’on veut ĂȘtre.

Si je devais choisir entre ma vie et l’éthique, je choisirais trĂšs probablement ma vie, je choisirais mon ego, pour la simple raison que le « je » du « je choisirais » est dĂ©jĂ  en lui-mĂȘme le rĂ©sultat du choix et qu’il est extrĂȘmement difficile de le contredire, je choisirais mon ego pour la simple raison qu’ĂȘtre conscient c’est ĂȘtre un Ă©go, qu’il n’y a en rĂ©alitĂ© pas le choix. L’un des sens du progrĂšs est celui de la construction d’un monde dans lequel les situations imposant ce genre d’alternative n’existeraient plus. Lorsque je dois choisir entre le non Ă©thique et l’éthique, je choisis trĂšs souvent l’éthique, parce qu’encore et toujours je choisis ma vie, je choisis mon ego, je choisis, Ă  la place du mĂ©diocre gonflement Ă©gotique qu’offre parfois certaines sirĂšnes du non Ă©thique, la vĂ©ritable amplitude et finalement plĂ©nitude Ă©gotique qu’offre presque systĂ©matiquement l’éthique.

Stéphane Sangral

recension de son dernier bouquin “PrĂ©face” par Patrick Schindler
Compte-rendu d’une discussion à Publico par Schindler Patrick
Interview par… Patrick Schindler


Article publié le 29 Juin 2020 sur Monde-libertaire.fr