Mars 5, 2022
Par ACTA
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Non, la guerre en Ukraine n’a pas commencĂ© le 25 fĂ©vrier dernier. Elle dure en rĂ©alitĂ© depuis huit ans et a fait plus de 13 000 morts (civils et militaires) dans les rĂ©gions orientales du pays Ă  majoritĂ© russophone. Au sein du camp, tout sauf homogĂšne, de ceux que nos mĂ©dias nomment les « sĂ©paratistes pro-russes Â», les communistes – d’Ukraine, de Russie et d’ailleurs – ont jouĂ© un rĂŽle important. Ils ont Ă©galement subi la rĂ©pression et les manƓuvres du Kremlin. L’article qui suit tente de retracer une histoire encore largement mĂ©connue.

L’insurrection du Donbass : de la rĂ©volte populaire Ă  la rĂ©sistance armĂ©e

Comme nous le rappelions dans notre prĂ©cĂ©dent article, l’étincelle qui a exacerbĂ© la rĂ©volte dans les rĂ©gions orientales de l’Ukraine a Ă©tĂ© la suppression le 23 fĂ©vrier 2014, au lendemain de la destitution de l’ancien prĂ©sident Viktor Ianoukovitch, du statut officiel de la langue russe par le gouvernement golpiste. Manifestations de masse dĂ©fiant l’autoritĂ© du pouvoir central, affrontements de rue entre pro et anti-MaĂŻdan, crĂ©ations de brigades d’auto-dĂ©fense en CrimĂ©e1, bĂątiments administratifs pris d’assaut Ă  Donetsk et Lougansk : la situation prend rapidement un tour insurrectionnel.

Si l’on en croit Alexandre Tcherepanov, secrĂ©taire du ComitĂ© Central du Parti Communiste Ouvrier de Russie (PCOR-PCUS), la composition sociale du soulĂšvement dans le Donbass Ă©tait largement prolĂ©tarienne :

La rĂ©sistance populaire dans le Donbass a eu dĂšs le dĂ©but un caractĂšre antinazi et a rassemblĂ© les personnes et les tendances idĂ©ologiques les plus diverses (communistes, patriotes et monarchistes russes, Cosaques, dĂ©fenseurs de l’Église orthodoxe, volontaires internationalistes, etc.) mais d’un point de vue de classe, la base du mouvement Ă©tait avant tout composĂ©e de la classe ouvriĂšre du Donbass.

En juin 2015, L’HumanitĂ© consacrait d’ailleurs un article Ă  la mobilisation des mineurs dans les milices armĂ©es du Donbass, soulignant au passage leur attachement Ă  l’antifascisme et aux symboles du passĂ© soviĂ©tique, dont les statues de LĂ©nine (massivement saccagĂ©es par les nationalistes ukrainiens Ă  travers le pays).

Selon Victor Shapinov, militant communiste ukrainien, la russophobie des nationalistes et autres nĂ©o-bandĂ©ristes qui Ă©taient Ă  l’avant-garde du coup d’État se conjuguait, au sein de l’EuromaĂŻdan, avec un mĂ©pris de classe agressif envers la population du Donbass :

Les habitants du Donbass sont pauvres, la plupart sont des mineurs et des ouvriers, et cela fait d’eux les ennemis de la « jeunesse dorĂ©e Â». Ils [les pro-MaĂŻdan issus de la bourgeoisie et de la classe moyenne] disent que les gens de la classe ouvriĂšre sont des citoyens de seconde zone qui ne devraient pas voter ou avoir d’influence politique. Ce n’était donc pas seulement une question nationale ou linguistique, mais aussi une question sociale et de classe. Ils avaient non seulement des idĂ©es russophobes, mais aussi une sorte de racisme de classe contre le « bĂ©tail Â» du Donbass.

Pour beaucoup au sein de la population russophone, le massacre de la Maison des Syndicats Ă  Odessa perpĂ©trĂ© en mai 2014 par des fascistes ukrainiens – une quarantaine de morts dont de nombreux syndicalistes et militants de gauche – a un effet catalyseur<a href="https://acta.zone/les-communistes-et-le-donbass/#easy-footnote-bottom-2-8049" title="Cette citation et les suivantes sont issues de Renfrey Clarke, « The&nbsp;Donbass in 2014: Ultra-Right Threats, Working-Class Revolt, and Russian Policy Responses », International Critical Thought, volume 6, issue 4 (December 2016), pp.534-555.”>2 :

AprĂšs la tragĂ©die d’Odessa, la pente menant Ă  la guerre civile devenait irrĂ©versible. Pour les habitants de Donetsk et de Lougansk, il Ă©tait Ă©vident que si les rĂ©publiques ne se maintenaient pas, ils connaĂźtraient le mĂȘme sort que les manifestants anti-MaĂŻdan d’Odessa.

Notons d’ailleurs que si le passage des manifestations de masse Ă  l’insurrection armĂ©e se dĂ©ploie principalement Ă  Donetsk et dans les provinces de Lougansk, la rĂ©sistance ne se limite pas aux seules rĂ©gions du Donbass. À Odessa, Kharkov<a href="https://acta.zone/les-communistes-et-le-donbass/#easy-footnote-bottom-3-8049" title="Comme le raconte Sergei Kirichuk (Borotba) : « À Kharkov, le mouvement de contestation a commencĂ© par une campagne visant Ă  protĂ©ger le monument de LĂ©nine. Des milliers de personnes, hommes et femmes, jeunes et vieux, travailleurs, chĂŽmeurs, Ă©tudiants et ingĂ©nieurs, se relayaient auprĂšs du monument jour et nuit. Parfois, les fascistes les attaquaient avec des bĂątons et des balles en caoutchouc. Pour Borotba, il Ă©tait de notre devoir d&rsquo;ĂȘtre avec eux et parmi eux. La protection des monuments de LĂ©nine a Ă©tĂ© un dĂ©but important de la rĂ©sistance. »“>3 et dans d’autres villes d’Ukraine, des mobilisations antifascistes s’organisent, notamment sous l’impulsion du groupe marxiste Borotba (fondĂ© par d’anciens membres du PC ukrainien). CaractĂ©risant le nouveau pouvoir issu de MaĂŻdan comme « le rĂ©sultat de l’alliance tactique de la droite nĂ©o-libĂ©rale avec des groupes paramilitaires d’extrĂȘme droite Â», les militants de Borotba impriment aux rassemblements une coloration nettement anti-oligarchique. Le gouvernement de Kiev rĂ©pond par la rĂ©pression, en saccageant les locaux de l’organisation et en menant des vagues d’arrestation contre ses cadres. En juillet, le Parti Communiste d’Ukraine est banni, alors mĂȘme que ses dirigeants avaient limitĂ© leur activitĂ© au seul cadre parlementaire. 

Revendications anti-oligarchiques et structuration du camp communiste

Tout au long des huit derniĂšres annĂ©es, les mĂ©dias occidentaux n’ont cessĂ© de prĂ©senter les combattants du Donbass comme des « sĂ©paratistes pro-russes Â» entiĂšrement manipulĂ©s par le Kremlin. Or si Moscou a en effet cherchĂ© (et finalement rĂ©ussi) Ă  imposer son contrĂŽle sur les structures dirigeants des rĂ©publiques populaires, cela s’est fait au prix de violentes luttes d’influence, reflĂ©tant l’extrĂȘme diversitĂ© politico-idĂ©ologique du camp « sĂ©paratiste Â».

Dans le rapport de Moscou aux rebelles du Donbass, un homme a jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif au cours de la premiĂšre phase du conflit : il s’agit de l’oligarque ukrainien d’origine tatare Rinat Akhmetov. Natif de Donetsk, milliardaire (considĂ©rĂ© comme l’homme le plus riche d’Ukraine), il est entre autres le propriĂ©taire du Chakhtar Donetsk et domine l’industrie du charbon et de la mĂ©tallurgie dans les rĂ©gions orientales de l’Ukraine. AprĂšs avoir financĂ© le Parti des rĂ©gions de l’ancien prĂ©sident Viktor Ianoukovitch, il tente cette fois d’influencer simultanĂ©ment les deux camps en conflit.

Les hommes d’Akhmetov tenaient des positions importantes dans l’administration ukrainienne mais aussi dans les structures de la rĂ©publique populaire de Donetsk, oĂč ils firent obstruction aux demandes de nationalisation et autres revendications radicales des insurgĂ©s.

Sur le front militaire, alors que le soutien russe se limite Ă  « l’envoi de matĂ©riel obsolĂšte pris sur des stocks datant de l’armĂ©e soviĂ©tique », il devient clair que les jeunes rĂ©publiques auto-proclamĂ©es ne sont absolument pas prĂ©parĂ©es Ă  un conflit armĂ© avec les forces loyalistes : « C’est seulement la monstrueuse incompĂ©tence de l’armĂ©e ukrainienne ainsi que la rĂ©ticence non dissimulĂ©e des troupes ukrainiennes de base Ă  effectuer des opĂ©rations punitives sanglantes qui a permis aux unitĂ©s rebelles formĂ©es Ă  la hĂąte de survivre lors des deux premiers mois. »

Au dĂ©but de l’étĂ© 2014, Slaviansk est le centre d’une rĂ©sistance menĂ©e par le volontaire russe Igor Girkin, dit « Strelkov ». Alors qu’une offensive ukrainienne est lancĂ©e le 1er juillet, Slaviansk se trouve encerclĂ©e – encerclement que Strelkov parvient Ă  percer afin de marcher jusqu’à Donetsk, « juste Ă  temps pour empĂȘcher les hommes du Kremlin de livrer la ville au gouvernement de Kiev ».

Une purge d’ampleur s’ensuit, lors de laquelle les proches d’Akhmetov et autres tenants d’une ligne liquidatrice sont temporairement Ă©cartĂ©s des postes dĂ©cisionnels.

Dans le mĂȘme temps, l’aile gauche de la rĂ©sistance se structure lors d’un meeting Ă  Yalta le 7 juillet qui rassemble organisations communistes, du Donbass et de Russie, et militants anti-guerre occidentaux. La « dĂ©claration de Yalta », qui conclut le meeting, affiche clairement ses objectifs : renverser l’oligarchie capitaliste, Ă©tablir une Ă©conomie mixte avec un secteur public dĂ©veloppĂ© et crĂ©er une « rĂ©publique sociale » en Ukraine.

En aoĂ»t d’ailleurs, une lettre publiĂ©e par des miliciens de base de Donetsk demande la nationalisation des propriĂ©tĂ©s dĂ©tenues par les oligarques. Boris Litvinov, cadre du Parti Communiste d’Ukraine (et ancien membre du PCUS) ayant rompu avec le leadership officiel de son parti, prend la tĂȘte du Soviet suprĂȘme tandis qu’une loi est adoptĂ©e annulant la commercialisation des soins de santĂ© adoptĂ©e prĂ©cĂ©demment. On assiste aussi Ă  quelques tentatives, timides bien que rĂ©currentes, de nationalisation.

À Lougansk s’opĂšre une convergence des groupes de gauche autour d’Aleksey Mozgovoy, commandant de la fameuse Brigade Prizrak (« brigade fantĂŽme »). Leur influence au sein du mouvement est entre autres perceptible au fait que la RPL dĂ©cide d’inclure les symboles soviĂ©tiques dans ses armoiries officielles. Les troupes des rĂ©publiques populaires sont Ă©galement renforcĂ©es par des volontaires antifascistes (venus notamment d’Europe du sud) – renfort auquel le groupe de punk italien Banda Bassotti, avec ses « caravanes antifascistes Â», confĂšre une certaine rĂ©sonance mĂ©diatique.

Ajoutons, parmi les indices de l’importance du pĂŽle communiste dans la phase initiale de l’insurrection, qu’un rĂ©fĂ©rendum organisĂ© le 11 mai 2014 affirme explicitement qu’il faut considĂ©rer la RĂ©publique populaire de Donetsk comme le successeur lĂ©gal de la rĂ©publique de Donetsk-KrivoĂŻ Rog, fondĂ©e en 1918 par les bolchĂ©viques et les sociaux-rĂ©volutionnaires de gauche, puis Ă©crasĂ©e par les armĂ©es allemandes.

Moscou et la ligne du compromis stratégique

Mais Moscou, qui depuis le dĂ©but apporte le minimum d’appui nĂ©cessaire Ă  la survie des rĂ©publiques populaires tout en tĂąchant d’y Ă©touffer les vellĂ©itĂ©s rĂ©volutionnaires, regarde avec inquiĂ©tude l’essor de la gauche dans le Donbass :

Les groupes liĂ©s Ă  Moscou et Ă  l’oligarchie locale tentaient de marginaliser les Ă©lĂ©ments radicaux et de crĂ©er les conditions d’un compromis avec Kiev. Moscou usait aussi de son influence pour crĂ©er les conditions de sa propre rĂ©conciliation avec l’Occident.

AprĂšs l’échec d’une nouvelle offensive ukrainienne en aoĂ»t, les rĂ©publiques du Donbass sont confrontĂ©es Ă  une importante crise politique et administrative. C’est Ă  ce moment-lĂ  que Strelkov, en particulier, est Ă©cartĂ©, dans ce qui apparaĂźt comme une vengeance des Ă©lĂ©ments pro-Kremlin qui avaient Ă©tĂ© Ă©vincĂ©s en juillet.

Car « en dĂ©pit de ses sympathies monarchistes et de sa nostalgie de l’empire russe, Strelkov poussait vĂ©ritablement Ă  la radicalisation au sein des rĂ©publiques ». Il ne cessait en particulier de rĂ©pĂ©ter qu’il ne laisserait pas la Novorossiya se transformer en une sorte de rĂ©pĂ©tition de l’Ukraine prĂ©-MaĂŻdan. Ses plans, de toute Ă©vidence, ne coĂŻncidaient pas avec ceux du Kremlin.

Strelkov Ă©cartĂ©, les proches de l’oligarchie pouvaient reprendre possession des postes clĂ©s. C’est d’ailleurs Ă  ce moment qu’Oleg Tsarev, politicien ukrainien anciennement Ă©lu du Parti des rĂ©gions, conçoit un « nouveau drapeau » pour les rĂ©publiques du Donbass, sorte de version inversĂ©e du vieux drapeau impĂ©rial, dans l’optique manifeste de contrebalancer le drapeau rouge Ă  la croix de Saint AndrĂ© qui Ă©tait celui des miliciens sur le terrain.

La presse russe se fait alors l’écho d’un pacte entre le gouvernement russe et Akhmetov, le Kremlin lui « livrant Â» les territoires libĂ©rĂ©s en Ă©change des services de l’oligarque en tant que mĂ©diateur avec Kiev et les Occidentaux.

Mais « les militants et combattants qui construisaient le nouvel État sur le terrain n’étaient plus disposĂ©s Ă  ĂȘtre les agents dociles de dĂ©cideurs extĂ©rieurs Â» : de plus en plus, on constate « une accumulation de haine pour les bureaucrates du Kremlin, leurs sabotages et leurs trahisons Â».

AprĂšs l’offensive ukrainienne du mois d’aoĂ»t (Ă  laquelle survivent les rĂ©publiques populaires), Moscou place Alexandre Zakharchenko Ă  la tĂȘte de la RPD. Celui-ci devient nĂ©gociateur en chef du protocole de Minsk qui aboutit Ă  un cessez-le-feu le 4 septembre, alors mĂȘme que les miliciens du Donbass s’approchaient de Marioupol, bloquant de facto la libĂ©ration de ce port stratĂ©gique.

En effet, Ă  ce moment-lĂ , Poutine et son conseiller Vladislav Surkov en charge de la politique ukrainienne ont pour objectif principal d’éviter une confrontation directe avec l’Occident, et les États-Unis en particulier. On pourrait rĂ©sumer ainsi leur ligne dans le conflit ukrainien : « dĂ©nier aux deux camps la possibilitĂ© d’une victoire dĂ©cisive »

Comme le montrent les accords de Minsk, le gouvernement russe est prĂȘt Ă  accepter une rĂ©intĂ©gration des rĂ©publiques populaires dans le giron ukrainien comme prix d’un compromis diplomatique avec Kiev et Washington.

Avec les accords de paix et la fin de la phase active du conflit militaire, Moscou rĂ©ussit Ă  imposer son contrĂŽle sur les rĂ©publiques rebelles, usant en particulier de l’aide humanitaire comme d’un puissant levier d’influence. Le scrutin du 2 novembre 2014 confirme cette tendance, avec l’élection, aussi bien Ă  Donetsk qu’à Lougansk (avec l’accession au pouvoir d’Igor Plotnitski), de personnalitĂ©s totalement fidĂšles au Kremlin.

Répression et assassinats en série

Les accords de Minsk-II, dĂ©but 2015, s’accompagnent d’un processus de rĂ©pression et de marginalisation de la gauche au sein des rĂ©publiques populaires. À Donetsk, le parti communiste de Litvinov n’est pas autorisĂ© Ă  participer aux Ă©lections. À Lougansk les choses prennent une tournure nettement plus dramatique avec le meurtre de certains des commandants de milice les plus populaires.

En janvier 2015 Aleksandr Bednov, le « Batman de Lougansk » est tuĂ© par une unitĂ© spĂ©ciale de la police. Aleksey Mozgovoy, dont la Brigade FantĂŽme a attirĂ© les volontaires du monde entier, est tuĂ© en mai par un groupe armĂ© non identifiĂ© (ses camarades ont mis en cause les officiels locaux). D’autres leaders rebelles critiques des accords de Minsk et des politiques pro-oligarchiques de la nouvelle administration infĂ©odĂ©e au Kremlin sont aussi assassinĂ©s, dont Pavel Dremov – chef charismatique d’une unitĂ© cosaque forte de plusieurs centaines de combattants, qui avait notamment accusĂ© Plotnitski de voler l’aide humanitaire russe et de vendre Ă  l’Ukraine du charbon produit sur les territoires sĂ©paratistes. 

Mais « si ces Ă©liminations physiques ont cassĂ© toute rĂ©sistance au contrĂŽle du Kremlin sur les rĂ©publiques populaires, elles n’ont pas rĂ©solu le problĂšme majeur : que faire avec ces territoires et comment obtenir une rĂ©conciliation avec l’Occident sans affaiblir Poutine et son entourage ».

Et en effet, il est clair que la ligne de rĂ©conciliation et de compromis adoptĂ©e par Moscou lors de la phase initiale du conflit s’est transformĂ©e en impasse stratĂ©gique devant le refus manifeste de Kiev de mettre en Ɠuvre les accords de paix (sous les pressions croisĂ©es du camp nationaliste en Ukraine et de ses parrains occidentaux).

Les communistes russes face Ă  la guerre

Tout au long de ces huit derniĂšres annĂ©es, quelle a Ă©tĂ© la position des communistes russes vis-Ă -vis des rĂ©publiques populaires d’une part, et vis-Ă -vis de la politique du Kremlin Ă  leur encontre d’autre part ?

Il apparaĂźt que les communistes russes ont trĂšs tĂŽt mis en accusation le gouvernement de la FĂ©dĂ©ration de Russie pour son manque de soutien envers les combattants du Donbass. Tcherepanov, du PCOR-PCUS, que nous citions plus haut, raconte par exemple : 

En octobre 2014, aprĂšs notre premier voyage au Donbass, le ComitĂ© central de notre parti a adoptĂ© une rĂ©solution sĂ©vĂšre dans laquelle il accusait le prĂ©sident et le gouvernement de Russie d’avoir capitulĂ© dans les RĂ©publiques populaires du Donbass, en refusant de fournir du matĂ©riel militaire, des munitions, de l’aide humanitaire.

Son organisation a ensuite activement milité pour que des passeports russes soient délivrés aux miliciens du Donbass qui le souhaitaient et aux membres de leurs familles.

AprÚs nos appels répétés, nos rassemblements et nos piquets de grÚve dans les régions de Russie, la Douma a adopté, fin 2018, une loi visant à faciliter la délivrance de la citoyenneté russe aux résidents des deux Républiques populaires et, en avril 2019, le président de la Fédération de Russie a signé le décret présidentiel pour la délivrance de passeports russes aux citoyens de la RPL et de la RPD.

Quant Ă  la reconnaissance officielle des rĂ©publiques populaires, elle est portĂ©e depuis des annĂ©es, y compris Ă  la Douma, par le Parti Communiste de la FĂ©dĂ©ration de Russie (KPRF) – premier parti d’opposition. C’est d’ailleurs en rĂ©ponse Ă  l’appel parlementaire des dĂ©putĂ©s communistes que Poutine a fini par reconnaĂźtre mi-fĂ©vrier les rĂ©publiques populaires, huit ans aprĂšs leur proclamation.

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale la plupart des formations communistes, qu’elles soient parlementaires ou extra-parlementaires, ont critiquĂ© le caractĂšre extrĂȘmement tardif de la reconnaissance par Poutine des rĂ©publiques du Donbass, tout en saluant sa dĂ©cision. Pour le VKPB (Parti communiste pan-soviĂ©tique des bolchĂ©viques), « la sĂ©paration des rĂ©publiques populaires de Donetsk et Lougansk vis-Ă -vis de l’Ukraine, dominĂ©e par un rĂ©gime nĂ©ofasciste, est clairement un dĂ©veloppement positif ». Le PCOR souligne que « l’impossibilitĂ© de parvenir Ă  un accord avec les partenaires occidentaux et la multiplication des bombardements ukrainiens ont conduit les autoritĂ©s bourgeoises de la FĂ©dĂ©ration de Russie Ă  reconnaĂźtre la RPL et la RPD », rappelant nĂ©anmoins, comme nous l’expliquions plus haut, que « la plupart de ceux qui furent Ă  la tĂȘte du soulĂšvement populaire de 2014 ont Ă©tĂ© Ă©cartĂ©s ou Ă©liminĂ©s physiquement, remplacĂ©s par des marionnettes pro-bourgeoises ouvertement alignĂ©es sur le Kremlin ».

Au lendemain de l’invasion dĂ©cidĂ©e par Poutine, le VKPB explique que « le rĂ©gime russe tente de corriger ce que, logiquement, il aurait dĂ» faire en 2014 (et n’a pas eu le courage de faire Ă  l’époque), pour Ă©viter le scĂ©nario du pire », en rĂ©fĂ©rence Ă  la ligne du compromis portĂ©e par le Kremlin au dĂ©but du conflit.

Quant au KPRF, si son chef Guennadi Ziouganov a soutenu et continue de soutenir l’intervention militaire en Ukraine (au nom de la lutte contre le gouvernement de Kiev, qualifiĂ© de « nazi-bandĂ©riste », et ses soutiens occidentaux), des dissensions commencent Ă  se faire jour au sein du parti, plusieurs dĂ©putĂ©s communistes appelant aujourd’hui ouvertement Ă  participer aux manifestations contre la guerre, aux cĂŽtĂ©s d’autres personnalitĂ©s de la gauche russe.

Le « Front de gauche » de SergeĂŻ Oudaltsov (auquel Jean-Luc MĂ©lenchon, par exemple, a souvent fait rĂ©fĂ©rence par le passĂ©<a href="https://acta.zone/les-communistes-et-le-donbass/#easy-footnote-bottom-4-8049" title="Dans un texte publiĂ© sur son blog le 3 mars, MĂ©lenchon annonce avoir rompu politiquement avec Oudaltsov, « parce qu’il s’est prononcĂ© pour la guerre Â». Il soutient dĂ©sormais la minoritĂ© pacifiste ayant fait scission autour d&rsquo;Alexey Sakhnin, qui a rejoint la nouvelle plateforme anti-guerre Ă©voquĂ©e plus haut.”>4), qui avait accueilli avec enthousiasme le rattachement de la CrimĂ©e Ă  la Russie en 2014, a rappelĂ© dans un communiquĂ© datĂ© du 27 fĂ©vrier son soutien Ă  la reconnaissance des rĂ©publiques populaires (ainsi qu’à l’appui de la Russie « pour libĂ©rer le Donbass des occupants nazis »), rendant hommage Ă  l’hĂ©roĂŻsme des combattants qui mĂšnent depuis huit ans « une lutte de libĂ©ration nationale courageuse ».

Mais si le Front de gauche estime justifiĂ© le concours militaire de la Russie Ă  la libĂ©ration du Donbass, il remet en cause l’invasion des autres rĂ©gions d’Ukraine, exigeant une clarification quant aux objectifs stratĂ©giques de l’opĂ©ration en cours : « la dĂ©fense du Donbass est une chose, la guerre de conquĂȘte en est une autre Â».

Comme nous le voyons, les diffĂ©rents pĂŽles de la gauche russe sont traversĂ©s par des contradictions nouvelles, Ă  mesure que la guerre se prolonge, que les pertes humaines s’accumulent, Ă  mesure aussi que des manifestations pacifistes se poursuivent, malgrĂ© la rĂ©pression, dans plusieurs villes de Russie. Quoiqu’il en soit, il est clair que la capacitĂ© de mobilisation des forces progressistes aura un impact dĂ©terminant non seulement sur l’évolution de la guerre mais aussi et surtout sur l’étape d’aprĂšs, qui risque fort d’ĂȘtre le thĂ©Ăątre d’une aggravation autoritaire du pouvoir poutinien, dont les signes avant-coureurs (menace de rĂ©tablissement de la peine de mort, censure de la presse, rĂ©pression immĂ©diate de tout rassemblement contestataire) sont dĂ©jĂ  visibles.

Comme l’a rĂ©sumĂ© avec force le dĂ©putĂ© communiste Mikhail Lobanov :

AprĂšs cette guerre dĂ©clenchĂ©e par le Kremlin, la Russie ne sera plus jamais la mĂȘme. Mais les changements Ă  venir dĂ©pendent de vous et de moi, de nos actions ou de notre inaction. Soit une multiplication de la rĂ©pression et une gestion des problĂšmes Ă©conomiques Ă  nos dĂ©pens. Soit la dĂ©mocratisation et un changement fondamental de cap dans l’intĂ©rĂȘt de la majoritĂ© sous une forte pression de la base.

  1. PĂ©ninsule situĂ©e au sud de l’Ukraine, abritant notamment une base navale stratĂ©gique. « Offerte Â» Ă  l’Ukraine par Khrouchtchev en 1954, ses habitants votent massivement en faveur du rattachement Ă  la Russie lors d’un rĂ©fĂ©rendum tenu le 16 mars 2014.
  2. Cette citation et les suivantes sont issues de Renfrey Clarke, « The Donbass in 2014: Ultra-Right Threats, Working-Class Revolt, and Russian Policy Responses », International Critical Thought, volume 6, issue 4 (December 2016), pp.534-555.
  3. Comme le raconte Sergei Kirichuk (Borotba) : « À Kharkov, le mouvement de contestation a commencĂ© par une campagne visant Ă  protĂ©ger le monument de LĂ©nine. Des milliers de personnes, hommes et femmes, jeunes et vieux, travailleurs, chĂŽmeurs, Ă©tudiants et ingĂ©nieurs, se relayaient auprĂšs du monument jour et nuit. Parfois, les fascistes les attaquaient avec des bĂątons et des balles en caoutchouc. Pour Borotba, il Ă©tait de notre devoir d’ĂȘtre avec eux et parmi eux. La protection des monuments de LĂ©nine a Ă©tĂ© un dĂ©but important de la rĂ©sistance. »
  4. Dans un texte publiĂ© sur son blog le 3 mars, MĂ©lenchon annonce avoir rompu politiquement avec Oudaltsov, « parce qu’il s’est prononcĂ© pour la guerre Â». Il soutient dĂ©sormais la minoritĂ© pacifiste ayant fait scission autour d’Alexey Sakhnin, qui a rejoint la nouvelle plateforme anti-guerre Ă©voquĂ©e plus haut.



Source: Acta.zone