Journaliste au Figaro, chroniqueur sur RTL et France 2 et invitĂ© permanent des autres grands mĂ©dias, Éric Zemmour a tout pour dĂ©plaire : teigneux, rĂ©actionnaire, raciste et sexiste, il aboie plus qu’il ne parle, et il n’est mĂȘme pas beau. On lui concĂšda un temps une certaine sincĂ©ritĂ©, cette conviction intacte avec laquelle il assĂšne les clichĂ©s les plus Ă©culĂ©s et les plus rĂ©trogrades, mais qui ne suffit pas, loin s’en faut, Ă  forcer le respect. D’oĂč cette lettre ouverte, Ă©crite quelque bien avant ses rĂ©cents appels explicites Ă  la haine et Ă  la guerre civile – contre une immigration requalifiĂ©e en invasion, remplacement et extermination, et un islam dĂ©signĂ© comme mal absolu, bien pire que le nazisme. À l’heure oĂč notre Ă©ditocrate, Ă  peine condamnĂ© pour incitation Ă  la haine, repousse une Ă  une les limites de la dĂ©cence commune dans une relative impunitĂ© (et avec le soutien de Michel Onfray), il nous a paru opportun de republier cette lettre ouverte.


« Parce que vous ĂȘtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand gĂ©nie !…Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous ĂȘtes donnĂ© la peine de naĂźtre, et rien de plus… Â» (Monologue de Figaro, dans Le mariage de Figaro de Beaumarchais)

Du haut de son mĂštre cinquante, le filiforme Eric Zemmour se rĂȘve en GBBBB (Grande Brute Blonde Bien BurnĂ©e) ou en SGDFFD (Seigneur de la Guerre DĂ©fendant ses Fils, sa Femme et son Domaine). Clown tĂ©lĂ©visuel spĂ©cialisĂ© dans le « coup de gueule Â» nĂ©o-rĂ©ac, il s’adonne ces derniers mois Ă  des dĂ©monstrations de masculinitĂ© d’une telle outrance qu’elles rappellent paradoxalement les « numĂ©ros de grande folle hystĂ©rique Â» ou les « performances Â» des Drag-King, l’humour en moins. Zemmour est par ailleurs l’auteur d’un pamphlet hĂ©tĂ©rosexiste involontairement comique  [1], dans lequel il explique notamment que l’homme qui accepte de changer les couches-culottes de son enfant renonce dangereusement Ă  sa virilitĂ©. Une thĂšse qui a valu au petit Éric une humiliation tĂ©lĂ©visuelle rĂ©jouissante lors d’une Ă©mission de Thierry Ardisson.

Souvenons-nous : ClĂ©mentine Autain Ă©tait chargĂ©e de lui apporter la contradiction, ce qu’elle fit trĂšs bien. Quant Ă  l’acteur Francis Huster, Ă©galement prĂ©sent sur le plateau, il Ă©couta poliment, mais avec un agacement de plus en plus ostensible, les Ă©lucubrations machistes du petit Rico, jusqu’au moment oĂč l’on aborda la fameuse « thĂ©orie de la couche-culotte Â». EstomaquĂ© par l’arrogante nullitĂ© du propos, Huster se tourna vers le gringalet, et lui tint Ă  peu prĂšs ce langage :

« Tu veux dire que tu ne changes jamais les couches de ton mĂŽme ? Tu laisses ta femme tout faire ? Â»

« Mais oui, parfaitement ! Â», rĂ©pondit fiĂšrement l’avorton en bombant le torse.

« Et tu t’en vantes ? Â»

« Mais oui ! Â»

« Mais tu es vraiment un gros con ! Â» conclut Francis Huster, sous les applaudissements du public.

Et effectivement, que dire d’autre ?

C’était en mars 2006. Depuis, le petit Zemmour a pris sa revanche, en devenant chroniqueur rĂ©gulier de l’émission de Laurent Ruquier, le remplaçant d’Ardisson. Le voici donc tout requinquĂ©, droit dans ses bottes, fort et fier, prĂȘt Ă  assommer de son mĂ©pris sublime la premiĂšre « grognasse Â» ou la premiĂšre « fiotte Â» qui se prĂ©sente. Mais ce furent d’abord des « bougnoules Â» qui croisĂšrent son chemin… Qu’à cela ne tienne : Ricou est fier d’ĂȘtre un homme, un vrai – c’est-Ă -dire un hĂ©tĂ©ro â€“ mais il est tout aussi fier d’ĂȘtre un Français, un vrai – c’est-Ă -dire un Blanc. Alors, quand deux trissotins au nom difficile Ă  prononcer (Mouloud Aounit et Yasmina Khadra) ont l’outrecuidance de venir sur le plateau de son Ă©mission dĂ©noncer l’impĂ©rialisme amĂ©ricain et l’humiliation que subissent le monde arabe en gĂ©nĂ©ral et les Irakiens en particulier, Ricounet devient tout colĂšre. Sur un ton que nous ne pouvons malheureusement pas retranscrire ici, mais que nous pourrions qualifier de ferme et d’ autoritaire, le voici qui remet Ă  leur place les deux « pleurnicheuses Â», avec une implacable leçon de gĂ©o-politique et de philosophie darwino-nietzschĂ©o-stoĂŻcienne – bref : pas un truc de pĂ©dale !

Ainsi hurla Zemmouroustra :

« ArrĂȘtez avec le coup de l’humiliation ! L’histoire du monde, qu’est-ce que c’est ? C’est des rapports de force ! Il y a des forts et des faibles, et les forts soumettent les faibles ! Et tout le monde a sa chance, si j’ose dire ! Les Arabes ont Ă©tĂ© les plus grands colonisateurs du monde quand ils Ă©taient forts ! Ils ont colonisĂ© la moitiĂ© du Monde, ils ont mis en esclavage des Millions d’ĂȘtres ! (…) Il faut arrĂȘter de parler d’humiliation, de mĂ©chants et de gentils ! Il faut se remettre en question : “pourquoi est-on soumis par des plus forts que soi ?” C’est beaucoup plus utile que de se lamenter et de rĂ©pĂ©ter : “on est humiliĂ© par des mĂ©chants !” (…) Il faut arrĂȘter de pleurer sur son sort et prendre les choses en main, et renverser les tyrans ! Vous ne renversez pas vos tyrans ! Il faut les renverser ! (…) Nous, on a su couper la tĂȘte Ă  Louis XVI ! Â».


Ainsi aboya-t-il, et c’est ici que dĂ©bute notre lettre ouverte.

Cher Éric Zemmour,

Non, nous n’avons pas coupĂ© la tĂȘte de Louis XVI. Ni nous, ni vous, Éric Zemmour, n’avons coupĂ© de tĂȘte, ni celle de Louis XVI, ni celle de personne d’autre. Ni vous, ni vos amis Pascal Bruckner [2] et Max Gallo [3] avec qui vous communiez dans le « refus de la victimisation Â», le « ras-le-bol de la repentance Â» et la « fiertĂ© d’ĂȘtre français Â» ou « occidental Â», n’avez aucune raison de vous prĂ©valoir de quoi que ce soit : contrairement Ă  ce que vous semblez croire, vous n’avez pas pris la Bastille, vous n’avez pas non plus lancĂ© l’Appel du 18 juin, vous n’avez pas fait sauter des trains, vous n’avez pas libĂ©rĂ© Paris. Vous n’ĂȘtes ni Jean Moulin ni Louise Michel ni Flora Tristan ni Danton ni Robespierre. Vous n’ĂȘtes pas non plus Voltaire ni Victor Hugo. Vous n’ĂȘtes ni un maquisard ni un sans-culotte. Vous ĂȘtes Eric Zemmour.

Ce n’est pas pareil.

Vous n’ĂȘtes qu’Eric Zemmour, et pour vivre en paix, dans un pays souverain et relativement dĂ©mocratique, pour jouir de droits politiques, pour bĂ©nĂ©ficier d’acquis sociaux, vous n’avez menĂ© aucun combat. Comme le comte dont parle Figaro dans la piĂšce de Beaumarchais, vous vous ĂȘtes contentĂ© de naĂźtre.

Vous vous ĂȘtes contentĂ© de naĂźtre, petit veinard, et vous jouissez pourtant de droits, de protection sociale, de confort matĂ©riel, parce que d’autres que vous, avant vous, se sont battus pour les conquĂ©rir. D’autres que vous ont renversĂ© Louis XVI. D’autres que vous ont fait grĂšve, ont manifestĂ©, ont pris le maquis.

Alors s’il vous plait, Eric Zemmour, arrĂȘtez de dire « nous Â». Lisez les RĂ©flexions sur la question juive de Sartre : il y explique que ce « nous Â», cette maniĂšre effrontĂ©e de s’approprier et de s’incorporer tout ce que des Français – certains Français, pas tous, et pas vous ! â€“ ont fait dans le passĂ©, est l’autre nom du racisme.

ArrĂȘtez de dire « nous Â», et si vous voulez donner des leçons Ă  la Terre entiĂšre, montrez d’abord ce que vous avez vraiment fait â€“ vous : Eric Zemmour â€“ pour mĂ©riter qu’on vous Ă©coute.

Et si vous n’avez jusqu’à prĂ©sent Ă  peu prĂšs rien fait, ce que nous soupçonnons fortement, il n’est pas trop tard : il suffit, comme vous le dites si bien, de prendre les choses en main !

Alors prenez les choses en main, allez vous installer en AlgĂ©rie et essayez de couper la tĂȘte aux gĂ©nĂ©raux corrompus.

Allez vous installer en Tunisie, prenez les choses en main et essayez de couper la tĂȘte de Ben Ali.

Allez rejoindre l’opposition dĂ©mocratique togolaise, prenez les choses en main et essayez de couper la tĂȘte de GnassingbĂ©.

Allez vivre en Irak au milieu des ruines, sous occupation, prenez les choses en main, et arrangez vous pour couper quelques tĂȘtes amĂ©ricaines.

Si vous n’y parvenez pas, ou si vous n’avez pas le courage d’essayer, M. Eric Zemmour, abstenez-vous de donner le moindre conseil aux Arabes ou aux Africains, laissez-les pleurer sur leur sort s’ils en ont envie ou s’ils ne peuvent rien faire d’autre et s’il vous plaĂźt, fermez votre grande gueule.


Article publié le 03 Oct 2019 sur Lmsi.net