Janvier 21, 2021
Par CQFD
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Ce 23 mars 2019 Ă  Nice, en se rendant Ă  la manifestation qui a failli lui coĂ»ter la vie, GeneviĂšve Legay pensait-elle que son Ăąge la prĂ©munissait contre les violences policiĂšres ? « Non, rĂ©pond la septuagĂ©naire. Mais je croyais que si je ne faisais rien [de violent], on ne me taperait pas. J’étais naĂŻve. Â»

Une foule d’articles de presse et de vidĂ©os publiĂ©es sur les rĂ©seaux sociaux l’ont prouvĂ© ad nauseam : ces derniĂšres annĂ©es, l’accroissement de la brutalitĂ© du maintien de l’ordre n’a Ă©pargnĂ© ni les manifestants les plus pacifiques, ni les chevelures blanches. Le 1er dĂ©cembre 2018 Ă  Marseille, Zineb Redouane, 80 ans, ne dĂ©filait d’ailleurs mĂȘme pas : elle Ă©tait Ă  la fenĂȘtre de son appartement quand un tir de grenade lacrymogĂšne l’a atteinte en pleine tĂȘte. Elle est morte Ă  l’hĂŽpital le lendemain.

«  Pas de traitement diffĂ©renciĂ© Â»

Membre de la Ligue des droits de l’homme (LDH) et de l’Observatoire des droits et libertĂ©s des Alpes-Maritimes [1], Henri Busquet ne s’explique toujours pas « quelle mouche a piquĂ© le commissaire Â» qui a ordonnĂ© la charge ayant blessĂ© GeneviĂšve Legay. Localement parlant, cet accĂšs de violence policiĂšre a Ă©tĂ© Ă  ses yeux « un Ă©vĂ©nement ponctuel : Nice n’est pas une ville oĂč ça castagne en manif Â».

Dans d’autres mĂ©tropoles de l’Hexagone, le rĂ©cent durcissement du maintien de l’ordre a Ă©tĂ© bien plus intense et systĂ©matique. Avocat Ă  la retraite, Jean-Jacques Gandini est membre de la LDH, du Syndicat des avocats de France et de l’Observatoire des libertĂ©s publiques de Montpellier [2]. À ce titre, il a assistĂ© Ă  plusieurs dizaines de rassemblements au cours des derniĂšres annĂ©es. Il explique que dans la citĂ© hĂ©raultaise, mĂȘme en se positionnant « le plus souvent Ă  l’arriĂšre des cortĂšges Â», les manifestants ĂągĂ©s ne sont pas Ă  l’abri : « Les violences ne touchent pas que les manifestants qui sont en premiĂšre ligne, pas que les personnes qui ont la volontĂ© d’en dĂ©coudre – quand il y en a – mais tout le monde. Les grenades, les LBD, n’importe qui peut en ĂȘtre victime. Â» Peut-on cependant imaginer que certains agents retiennent leurs coups quand ils se retrouvent face Ă  un papy ou une mamie ? « On pourrait le penser. Mais lorsqu’il y a des charges de police, qui que ce soit qu’il y ait devant eux, les policiers y vont. Des personnes ĂągĂ©es sont donc touchĂ©es, surtout quand elles courent moins vite que les autres. Â»

Membre de la fondation Copernic [3] et de l’Observatoire des pratiques policiĂšres de Toulouse, Pascal Gassiot, 65 ans, confirme : « Ici, je n’ai pas constatĂ© de traitement diffĂ©renciĂ©. Je n’ai pas vu les policiers retenir leurs coups quand ils Ă©taient face Ă  une personne ĂągĂ©e qui manifestait. D’ailleurs, mĂȘme des badauds de passage ont Ă©tĂ© frappĂ©s. Â» Cette violence aveugle n’a pas Ă©pargnĂ© les observateurs eux-mĂȘmes, quel que soit leur Ăąge : « Sur les quatre d’entre nous ayant Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©s aux urgences de Toulouse, deux avaient plus de 60 ans, reprend Pascal Gassiot. Celui qui a pris un tir de LBD dans le ventre en avait 71. Quant Ă  moi
 vous connaissez un peu le rugby ? Eh bien pendant une charge, alors que je filmais, un flic de la Bac [brigade anticriminalitĂ©] m’a fait un “raffut”, c’est-Ă -dire qu’en courant il m’a mis la main sur la figure. Je suis tombĂ©. J’ai eu deux cĂŽtes fracturĂ©es et un bout de crĂąne complĂštement rĂąpĂ©. J’ai dĂ©posĂ© une plainte. J’attends des nouvelles. Â»

« Trop de peur Â»

Constat empirique : dans de nombreuses de villes de France, les enfants ont quasiment disparu des manifs. Trop de gaz lacrymogĂšnes, trop de risques. Pascal Gassiot se souvient qu’à Toulouse pendant les Gilets jaunes, « les premiĂšres grenades pĂ©taient parfois dix minutes Ă  peine aprĂšs le dĂ©but de la manifestation Â» : il n’y avait donc plus de distinction entre une premiĂšre phase de dĂ©filĂ© tranquille (ouverte Ă  tous donc) et un second temps plus agitĂ© (rĂ©servĂ© aux plus motivĂ©s). En plus d’avoir fait dĂ©guerpir les poussettes, l’augmentation de la violence du maintien de l’ordre a-t-elle Ă©galement fait fuir les anciens ? Quand on sait que ces derniers forment souvent une bonne partie des troupes revendicatives, l’interrogation n’a rien d’anodin.

Auteur de PĂ©age Sud, un roman [4] issu de plusieurs mois passĂ©s sur les ronds-points et dans les manifs des Gilets jaunes des PyrĂ©nĂ©es-Orientales, SĂ©bastien Navarro a remarquĂ© un net reflux dans les moments les plus chauds : « Les mois passant, la rĂ©pression s’amplifiant, beaucoup de personnes ĂągĂ©es ont peu Ă  peu disparu, parce que ça devenait trop physique. Trop de peur. Â» Une trouille qui, Ă©videmment, n’a pas touchĂ© que les seniors. « Les militants les plus chevronnĂ©s continuent de venir, note Jean-Jacques Gandini, de Montpellier. Mais au fur et Ă  mesure des manifs, on a vu des personnes ayant dĂ©passĂ© un certain Ăąge ou une certaine condition physique qui, aprĂšs s’ĂȘtre retrouvĂ©es en difficultĂ©, ont prĂ©fĂ©rĂ© laisser tomber. Â» Et l’ancien avocat de critiquer vertement la nouvelle doctrine du maintien de l’ordre, « une technique de confrontation Â» qui fait que « les manifestants ne peuvent plus se sentir en sĂ©curitĂ© Â».

Pascal Gassiot confie qu’il a parfois rempli son rĂŽle d’observateur « avec la boule au ventre Â». Mais cet habituĂ© du pavĂ© (pas loin d’un demi-siĂšcle de manifs en tant que militant) n’a pas cĂ©dĂ© Ă  « la stratĂ©gie de la peur Â». Le Toulousain estime d’ailleurs que la vieillesse peut prĂ©senter un avantage : celui d’avoir « le cuir tannĂ©, l’expĂ©rience des manifestations violentes Â» d’il y a plusieurs dĂ©cennies. D’ailleurs, poursuit-il, « pendant les Gilets jaunes, j’ai vu des vieux en premiĂšre ligne Â». Qu’ils fussent de vieux briscards du pavĂ© ou des primomanifestants aux cheveux blancs, c’étaient « des teigneux, qui ne reculaient pas face aux flics. Ils se prenaient des grenades, mais ils revenaient. Â»

« Covid les rues Â»

Face au durcissement du maintien de l’ordre, si certains ont optĂ© pour une prudente retraite, beaucoup d’autres papys et mamies ont donc fait de la rĂ©sistance. Mais depuis le printemps dernier, tous ont un nouvel adversaire : le coronavirus. Combien d’aĂźnĂ©s dissuade-t-il lui aussi de rejoindre les grandes protestations actuelles ?

Clair RiviĂšre

En rapport, publiĂ© dans le mĂȘme numĂ©ro : « Des nouvelles de GeneviĂšve Legay Â».


La Une du n°194 de CQFD, illustrée par Julien Loïs {JPEG}

- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le dossier « Vieillesses rebelles Â» du n°194 de CQFD, en kiosque du 2 janvier au 4 fĂ©vrier. Voir le sommaire.

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Source: Cqfd-journal.org