Juin 28, 2022
Par Partage Noir
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L’insurrection des Canuts en 1831 a rendu célèbre les travailleurs lyonnais de la soie. Pourtant leurs luttes n’ont pas commencé à cette date. Sous la Révolution notamment, les Canuts ont fait entendre leur voix, preuve s’il en est que l’événement politique n’était pas exempt de préoccupations sociales !

La région du Lyonnais est en 1789 une riche région industrialisée et très peuplée (Lyon compte environ 150 000 habitants), l’industrie de la soie utilise 14 000 métiers à tisser et emploie près de 30 000 personnes. Mais tout le monde ne profite pas également de ce dynamisme. Dans le monde de la soierie, la hiérarchie sociale ne variera guère du Moyen âge à 1831. Au sommet, on trouve les négociants ou marchands-fabricants. Ces riches entrepreneurs dirigent la production de la Fabrique lyonnaise. Ils avancent le capital, choisissent la matière première puis la livrent au chef d’atelier. Une fois celle-ci préparée, ils la vendent avec de fructueux bénéfices. Cette oligarchie de négociants n’est guère réceptive aux idées nouvelles du 18e siècle. Elle fusionne au contraire avec les nobles et s’intègre parfaitement dans les structures d’Ancien régime. Nobles et bourgeois ne s’affrontent guère dans ce milieu mais craignent plutôt l’agitation parmi les Canuts.

Deux catégories inégales divisent le salariat de la soierie. Les chefs d’atelier ou maîtres-ouvriers en sont la frange supérieure. Ils possèdent des métiers à domicile. Ils travaillent et font travailler leur famille et des salariés. Les négociants leur paient le travail aux pièces. Ces sous-traitants ne sont pas des prolétaires mais restent des salariés. Tout au long du 18e siècle, les maîtres-ouvriers cherchent à acquérir leur indépendance. Ils veulent se détacher économiquement des négociants en commercialisant leur production. Mais non seulement ils n’ont pas les moyens suffisants, mais le règlement tatillon des corporations leur interdit de s’émanciper malgré quelques succès éphémères. Aussi les maîtres-ouvriers sont souvent en lutte aux côtés des compagnons. Ceux-ci forment la grande masse du salariat. Les compagnons sont des ouvriers embauchés et souvent nourris et logés par les maîtres-ouvriers. Ils sont eux aussi payés aux pièces. Leur salaire est souvent équivalent à la moitié du prix payé par le fabricant au chef d’atelier.

Il y a bien sûr d’autres différences et hiérarchies au sein de la soierie mais celles-ci sont les plus importantes.

Si l’insurrection de 1831 prend pour origine la pauvreté des Canuts, la situation est pire au 18e siècle. Une misère noire, atroce frappe les tisserands. L’insalubrité des logements, la sous-alimentation sont le lot des Canuts. Dans un mémoire envoyé au roi en 1788, le Consulat de Lyon écrit : La vie sédentaire de ces individus, la qualité et parfois l’insuffisance de leur nourriture, souvent l’excès de leur travail les réduisent à la complexion la plus faible, parce que les enfants de cette classe d’hommes nés de père débiles, viennent au monde la plupart malsains et rachitiques…. A la même époque un prêtre, l’abbé Bertholou, va encore plus loin et n’hésite pas à écrire : Quelle vie que celle de l’ouvrier fabricant ! Toujours il devance le lever de l’aurore et prolonge ses travaux bien avant la nuit pour pouvoir, par la longueur du temps, compenser la modicité des salaires insuffisants… La plus modique subsistance les soutient et, l’on peut dire qu’ils mangent moins pour vivre que pour ne pas mourir.

Le développement des échanges internationaux, l’accroissement de la productivité rendent plus brutales encore les crises. Les sociétés de secours charitables ne suffisent pas à secourir les chômeurs. En 1750, ne compte-t-on pas 4 à 5 000 pauvres à la rue ? Aussi il ne faut pas s’étonner que se produisent à Lyon de grandes insurrections motivées par la faim, notamment en 1744 et en 1786, mais ces explosions de colère ne doivent pas faire oublier la mobilisation permanente des Canuts tout au long du 18e siècle : pétitions, arrêts de travail, manifestations. Une contestation larvée s’exprime aussi par la chanson, les écrits séditieux. Les chefs d’atelier détournent une partie de la matière première au détriment du fabricant (le piquage d’once qui consiste à incorporer un poids d’eau ou d’huile à la pièce tissée).

Le soulèvement de 1786 est d’une certaine façon le prélude lyonnais à la Révolution. Au début les maîtres-ouvriers protestent contre la cherté des denrées. Leur demande d’augmentation des salaires étant rejetée par les négociants, les Canuts organisent plusieurs manifestations en août 1786 et se réunissent en assemblées : c’est la grève. Le leader du mouvement est un maître-ouvrier, Denis Monet, que l’on retrouvera en 1789. Dans un mémoire qu’il a probablement rédigé avec des chanoines, il écrivait : La fabrique des étoffes de Lyon deviendrait un vice dans l’État qu’il faudrait extirper, s’il était impossible de la soutenir sans réduire à la plus affreuse misère les ouvriers qu’exige sa main d’œuvre. Le mémoire s’étend longuement sur la misère des Canuts : nos ateliers ne sont pas des forteresses qu’il soit difficile de réduire par la famine : tous les jours, il faut du travail. Devant l’hôtel du Prévôt des marchands, les Canuts se rassemblent au cri de Point de navettes sans les deux sols [1] puis ils dévastent le palais du prévôt et mettent en fuite la troupe. Lorsque les ouvriers chapeliers se joignent au mouvement, le Consulat accordera l’augmentation de deux sous. Par contre les ouvriers ne peuvent obtenir la fixation de la journée de travail à douze heures et un préavis pour les licenciements. Lorsque les autorités reprennent le contrôle de la ville, elles font pendre deux meneurs.

L’insurrection de 1786 n’a rien résolu. La crise économique s’accentue après le traité de commerce franco-anglais. Aussi la Révolution se déroule-t-elle dans des conditions très semblables à 1786. Alors que dans d’autres endroits en France, Noblesse et Tiers-État s’affrontent, à Lyon, leur ennemi commun, c’est le Canut, car le négoce s’inquiète des désordres.

Lors des États généraux, seuls les maîtres-ouvriers ont le droit de rédiger des cahiers de doléances. On retrouve Denis Monet qui est électeur du Tiers en 1789. Il n’est pas étonnant que les cahiers reprennent pour grande part les revendications de 1786. On y condamne aussi le jeu de l’offre et de la demande. Depuis cette loi, on a vu plusieurs négociants contraindre l’ouvrier à travailler à moitié prix et forcer des pères de famille à travailler, eux, leurs femmes, leurs enfants, dix-sept ou dix-huit heures par jour.

En 1789 les Canuts obtiennent un avantage réclamé depuis longtemps, le tarif qui assurait un salaire minimum (ce sera aussi une revendication en 1831). Mais la crise économique permet à des négociants et des maîtres peu scrupuleux de tourner la mesure. Malgré tout, l’ouverture politique créée par les États généraux provoque le désarroi des notables lyonnais et déchaîne l’enthousiasme des ouvriers lyonnais. Le 30 juin 1789 éclate une émeute. Il s’agissait d’abord de célébrer la victoire du Tiers. Les manifestants illuminent les fenêtres, jetant des pierres sur les façades des récalcitrants. Inquiète, la municipalité appelle les bourgeois de Lyon à s’armer de façon préventive. Début juillet, les barrières d’octroi sont incendiées par les manifestants antifiscaux. Lors de la répression, on pend un ouvrier et on en envoie un autre aux galères. Un contemporain décrit avec crainte l’attitude menaçante, outrageuse même de la population des ateliers révélant plus de haine qu’on avait pu jusqu’alors en apercevoir dans la lutte de l’ouvrier et du négociant. C’est à cette époque qu’apparaît le qualificatif de muscadin pour désigner la jeunesse dorée de Lyon qui compose la milice bourgeoise. En juillet 1790 se produisent de nouvelles émeutes toujours dirigées contre les octrois. Les Canuts réclament aussi des armes. Le 26 juillet 1790, les régiments de Suisses sont attaqués par les Canuts du quartier Pierre-Scize. C’est au cours de cette émeute qu’apparaît pour la première fois le drapeau noir. Dessus est écrite la devise Vaincre ou mourir.

Une nouvelle répression très dure vient à bout de l’émeute, mais la tension demeure. La soierie étant une activité de luxe, l’émigration des nobles et l’abandon des habits de cour ruine cette industrie tandis que le début de la guerre, en 1792, met un terme aux échanges. L’activité se réduit au point de mettre les Canuts massivement au chômage. Fin 1792, la municipalité fait part de ses inquiétudes au ministre de l’Intérieur girondin : La Fabrique presque anéantie, une multitude d’ouvriers sans travail, la cherté exorbitante des denrées de première nécessité, la difficulté des approvisionnements, surtout des grains, font craindre que la ville ne se trouve, l’hiver prochain, exposée à d’affreuses calamités.

Cette inquiétude des autorités est surtout motivée par le fait que la protestation sociale est en train de rejoindre l’action révolutionnaire. Fait significatif : le commandement de la Garde nationale est attribué en 1792 à un Canut, Guillard. proposé par un club populaire de la Croix-Rousse. Dans le même temps, de nombreux clubs populaires se développent, chapeautant les sections de quartiers. A la différence de Paris où ce sont surtout les intellectuels et les professions libérales qui dominent dans les clubs, à Lyon le recrutement est vraiment populaire. On compte près de 3 000 membres sur Lyon, celui de la rue Belle-Cordière en a 178. En cette année 1792, la nouvelle municipalité girondine ne peut nier le chômage et l’attribue à l’égoïsme des négociants, mais elle ne peut se résoudre à intervenir. Aussi le développement des sociétés populaires s’accompagne-t-il de la montée d’un parti de militants plus radicaux. Ils sont menés par Joseph Chalier.

Joseph Chalier

Celui-ci n’est pas un Canut. Bien au contraire, il vient du monde privilégié des négociants, mais il a renié son milieu, entraînant avec lui Bertrand, le fils de son ancien associé. La plupart des Chaliers sont issus des classes moyennes comme le chirurgien Achard ou l’écrivain Hidins, seul Fernex est un Canut, mais ils se préoccupent de la question sociale. Leurs positions les rapprochent davantage des Enragés parisiens, Jacques Roux et Varlet, que des Jacobins. Dans une brochure intitulée Projet de constitution (1792), le théoricien des Chaliers, Rousseau Hidins propose de réorganiser la Fabrique lyonnaise par des ateliers égalitaires et la mise en régie de l’économie, mais cela reste peu précis. Un autre Chalier, le maître d’école Dodieu préside la section de la Juiverie, tonnant en assemblée contre les négociants. Il constate la situation déplorable de la plus grande partie des ouvriers que l’incivisme dépourvoit de travail dans ces moments de crise et de calamité publique. Mais pour défendre les Canuts, les propositions se concentrent sur la taxation des riches et le Maximum du prix des grains, ce qui correspond à la mentalité de consommateur des sans-culottes. L’idée de la taxation est populaire dans le peuple. C’est ainsi qu’il se constitue un club de femmes dont il est dit qu’elles sont de la classe inférieure des ouvrières. Ces citoyennes de Lyon fixent un prix pour soixante articles de première nécessité (septembre 1792). Les Chaliers sont au diapason de ces revendications. Dodieu propose en août 1792 la réquisition des grains et farines accaparés tandis qu’Hidins prévoit dans ses brochures la nationalisation du commerce de base. Dans la nuit du 25 août 1792 se déroule une manifestation populaire menée par les Chaliers. Dans une scène rappelant les carnavals, la foule simule une exécution d’accapareurs.

Bientôt, il paraît certain que les Chaliers vont être élus à la tête de la municipalité. Inquiets, les négociants et les notables provoquent une réaction. Malgré leur républicanisme de façade, ces notables sont aussi en contact avec les agents royalistes. La définition politique de modéré n’a pas grand sens puisqu’il s’agit avant tout d’une réaction sociale. Le refus des Chaliers déborde des milieux privilégiés et touche une frange populaire. Artisans et boutiquiers, qui fournissent ailleurs la base des sans-culottes, s’inquiètent à Lyon des attaques contre la richesse et du pillage des magasins. On craint que l’exode des riches n’aggrave encore la crise. La place prépondérante des Canuts au côté des Chaliers mécontente parfois certains secteurs d’activité autres que la soierie. La propagande démagogique des notables peut facilement s’exprimer en raison de maladresses des Chaliers. Ceux-ci centralisent l’action autour des clubs de sections, délaissant les sections elles-mêmes. Aussi, les notables reprennent souvent le contrôle des assemblées à l’exception des quartiers de Canuts. Le 16 janvier 1793, les ouvriers en soie blâment les marchands et réclament un tarif collectif des façons ainsi que le maximum du prix des grains. C’était là un soutien très clair à l’action des Chaliers. De leur côté leurs adversaires font saccager le club central où se réunissent Chalier et ses amis. Ces derniers parviennent malgré tout à s’emparer de la mairie. Le 8 mars 1793, Bertrand devient maire et Chalier son adjoint.

Aussitôt, ils adoptent plusieurs mesures : taxes sur les riches, perquisitions au domicile des accapareurs supposés, création d’un tribunal populaire. Bientôt ils projettent la création d’une armée révolutionnaire de sans-culottes pour servir de police du ravitaillement. La peur sociale est telle que les notables passent à la rebellion ouverte. Leur démagogie rallie un large mouvement de mécontents qui s’arment contre les Chaliers rendus responsables de la crise économique ! Le 29 mai 1793, l’Hôtel de Ville est assiégé par un grand nombre de sections. Après une bataille très violente, le bâtiment est pris et la municipalité renversée. Joseph Chalier sera assassiné peu de temps après.

L’incapacité des Chaliers à dénouer la crise vient probablement de leur centralisme politique. Cela les coupa d’une partie de leur base populaire. On trouve un tiers d’artisans parmi les officiers des rebelles. Par contre les Canuts appuyaient les Chaliers. Lors du siège de l’Hôtel de Ville, les sections qui se sont soulevées en défense de la mairie recoupent la géographie ouvrière : ce sont les quartiers sur les pentes de la Croix-Rousse, le quartier de Pierre-Scize sur les pentes de Fourvière, la vieille ville (Saint-Vincent, Port Saint-Paul) et enfin autour de l’Hôtel-Dieu. Il n’y a aucun doute : les Canuts se sont majoritairement mobilisés en faveur des Chaliers tandis que les marchands et rentiers soutenaient les rebelles. Les nuances sociales indiquées plus haut n’empêchent pas de parler d’une lutte sociale. Si le réveil des Canuts fut trop tardif, la faute en incombe aux Chaliers qui s’étaient coupés d’eux par centralisme.


Parmi les rebelles, les agents royalistes prennent une part décisive dans la défense de la ville assiégée par les républicains. Après des combats sanglants une terreur impitoyable est organisée par les envoyés de la Convention, Fouché et Collot d’Herbois. Les Chaliers survivants et quelques meneurs Canuts se réorganisent autour de Bertrand et s’opposent aux terroristes parisiens à qui ils reprochent leur mentalité d’occupant et les excès sanguinaires. Pourtant on fera des ouvriers lyonnais les responsables de la Terreur après la chute de Robespierre !

Certes, quelques maître-ouvriers ou compagnons avaient cru trouver en pleine misère des emplois sous la Terreur. Ceux-là travailleront à la destruction de maisons ordonnée par Fouché ou serviront de gardiens de prison, mais ce sont des rôles très secondaires. Pourtant, la Terreur blanche de 1795 se déchaînera contre eux. Une publication contre-révolutionnaire circule donnant les noms de 1 500 partisans de 1793. Les ouvriers de la soie dominent évidemment dans cette liste. Des bagarres éclatent entre muscadins et mathevons  [2] ; la violence se déchaîne. Le Canut Fernex est lynché par la foule, jeté dans le Rhône et achevé à coups de gaffe.

Pendant cette Terreur blanche, une cinquantaine de supposés révolutionnaires sont égorgés. Inquiètes, les autorités se décideront à juger les assassins regroupés sous l’appellation de « Compagnons de Jéhu ». En amalgamant les Canuts avec la Terreur, les notables crurent éteindre tout esprit de révolte ! chez les ouvriers. Le soulèvement de 1831 les détrompera

A lire

Rude F., Les Canuts en 1789. Doléances des maîtres-ouvriers… Lyon 1976.

Koï T., Les chaliers et les sans-culottes lyonnais Thèse – Université de Lyon I, 1975.

Godart T., L’ouvrier en soie Lyon -1899.

Jacques J., Luttes sociales et grèves sous l’ancien régime – Paris 1948.

Garden M., Lyon et les Lyonnais au XVIIIe siècle – Paris 1975, réédité en poche chez Champs-Flammarion.




Source: Partage-noir.fr