Le Monde libertaire a eu la chance d’assister à la première représentation des Bonnes de Jean Genet, dont la vision de Robyn Orlin a éclaté hier, au Théâtre de la Bastille.
Robyn Orlin a découvert la pièce de Genet tandis qu’elle était encore adolescente durant une représentation à Johannesbourg (Afrique du Sud) qui, malgré une mise en scène outrancière et des actrices toutes blanches (tandis que Robyn ironisera en disant qu’en Afrique du Sud sous l’apartheid, les domestiques blanches ne couraient pas les rues !), la fascina et particulièrement les personnages de Claire et Solange, les deux sœurs, bonnes de Madame.
Robyn connaissait l’histoire des sœurs Papin qui inspirèrent (malgré qu’il s’en défende) Jean Genet pour le sujet de sa pièce (à tournure beaucoup plus politique et de critique sociale).
L’histoire de deux sœurs qui décident afin de réaliser leur haine de Madame, leur maîtresse, de l’assassiner. Facile à dire, mais moins à concrétiser. Aussi le font-elles en fantasme au cours de jeux de rôles « expiatoires » destinés à aiguiser leur désir de la supprimer.
On sait que Jean Genet, s’il accrédita la mise en scène des Bonnes par Louis Jouvet en 1947 et s’inspira d’elle pour remodeler son texte à plusieurs reprises, il n’en fut pas de même pour nombre d’autres représentations, soit auxquelles il refusa carrément d’assister soit qu’il fit carrément interdire, telle celle de New-York. De fait, il écrivit Comment jouer les Bonnes pour l’édition de ses œuvres complètes chez Gallimard, texte d’avertissement dans lequel il asphyxie les futurs prétendants à sa mise en scène de détails de jeu, de costumes et de décors, on ne peut plus précis. Ayant prodigué ses conseils, Genet n’interviendra plus sur les représentations ultérieures.
Et elles furent pléthores à travers le monde entier… Les bonnes étant parfois jouées par des femmes, parfois par un trio mixte, voire avec une Madame transsexuelle – (ainsi celle à laquelle j’ai participé en 1972 au Lycée Buffon, tandis que parait-il, mais cela n’a jamais été confirmé, Genet, invité par un de nos profs organisateurs malgré la réticence du proviseur y assista, amusé…).

Mais, Robyn Orlin est allée encore plus loin car, non seulement elle présente dans sa version trois hommes pour jouer les trois personnages, mais de plus, elle mêle plusieurs modes d’expression, notamment la projection d’un film par intermittence en arrière fond de scène (The Maids, réalisé à partir de la pièce en 1975 par le britannique Christopher Miles), ainsi que plusieurs séquences exécutées par les trois merveilleux acteurs de sa version.

L’originalité de sa mise en scène tient surtout au fait qu’elle a respecté les volontés les plus tenaces de Genet : tandis que les acteurs jouent devant le public, ils sont filmés simultanément par une caméra qui les place dans le décor du film de Miles, projeté et composant la symbolique du miroir, si chère à l’auteur.
Un effet très réussi et qui donne une double vision de l’action, peut-être beaucoup plus intime dans le miroir, finalement, que sur scène. Mais, les acteurs respectent également les directives de Genet – qui souhaitait à l’origine que sa pièce fut jouée par des hommes -, en ce qui concerne leur détachement épisodique de l’action, ou encore le fait qu’ils superposent les fins de phrases de l’un avec le début de celles de l’autre.
Autre petit détail, mais comme le dit l’expression « le diable se tient dans les détails » j’ai remarqué de Madame répond également aux indications de Genet quant aux semelles compensées (un détail récurrent dans son théâtre) rehaussant encore l’expression de son personnage autoritaire. On ne peut non plus passer sous silence les costumes symboliques très réussis mais non pas exubérants, ce qui comme on a pu le remarquer dans d’autres versions, n’avait rien apporté de plus pour mettre en valeur l’extraordinaire texte de la pièce.

A présent l’interprétation. Un seul terme me vient pour en rendre compte : elle est exceptionnelle, époustouflante. Autant dans le jeu de satire des bonnes, Solange (Arnold Mensah) et Claire (Maxime Tshibangu), imitant à tour de rôle Madame (Andréas Goupil)

, que lorsque Madame, terriblement fofolle et futile à souhait se laisse aller à ses aspirations diaboliques et dominatrices ou carrément criante de vérité, lorsque la tension dramatique arrive à son comble entre Solange et Claire, dans un revirement de la pièce que nous laissons découvrir aux néophytes n’ayant encore jamais eu la chance de voir une représentation des Bonnes.
Une version sans doute très proche des désidératas d’un Jean Genet qui, hélas, n’est plus là pour le confirmer…

Patrick Schindler,
Auteur de Jean Genet, traces d’ombres et de lumières aux éditions libertaires

Photos, copyright : Jérôme Séron

A ne pas manquer, donc :
La pièce est jouée jusqu’au 15 novembre au Théâtre de La Bastille
Ensuite :
du 20 au 23 novembre, au Théâtre Garonne, Toulouse,
les 26 et 27 novembre 2019, au CDN de Rouen,
le 30 novembre 2019, au Théâtre Louis Aragon, de Tremblay en France, durant le Festival d’Automne à Paris,
le 4 mars 2020, à Kinneksbond, Mamer (Luxembourg)
et du 17 au 21 mars 2020, au CDN de Tours.


Article publié le 05 Nov 2019 sur Monde-libertaire.fr