Novembre 5, 2019
Par Le Monde Libertaire
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Le Monde libertaire a eu la chance d’assister Ă  la premiĂšre reprĂ©sentation des Bonnes de Jean Genet, dont la vision de Robyn Orlin a Ă©clatĂ© hier, au ThĂ©Ăątre de la Bastille.
Robyn Orlin a dĂ©couvert la piĂšce de Genet tandis qu’elle Ă©tait encore adolescente durant une reprĂ©sentation Ă  Johannesbourg (Afrique du Sud) qui, malgrĂ© une mise en scĂšne outranciĂšre et des actrices toutes blanches (tandis que Robyn ironisera en disant qu’en Afrique du Sud sous l’apartheid, les domestiques blanches ne couraient pas les rues !), la fascina et particuliĂšrement les personnages de Claire et Solange, les deux sƓurs, bonnes de Madame.
Robyn connaissait l’histoire des sƓurs Papin qui inspirĂšrent (malgrĂ© qu’il s’en dĂ©fende) Jean Genet pour le sujet de sa piĂšce (Ă  tournure beaucoup plus politique et de critique sociale).
L’histoire de deux sƓurs qui dĂ©cident afin de rĂ©aliser leur haine de Madame, leur maĂźtresse, de l’assassiner. Facile Ă  dire, mais moins Ă  concrĂ©tiser. Aussi le font-elles en fantasme au cours de jeux de rĂŽles « expiatoires Â» destinĂ©s Ă  aiguiser leur dĂ©sir de la supprimer.
On sait que Jean Genet, s’il accrĂ©dita la mise en scĂšne des Bonnes par Louis Jouvet en 1947 et s’inspira d’elle pour remodeler son texte Ă  plusieurs reprises, il n’en fut pas de mĂȘme pour nombre d’autres reprĂ©sentations, soit auxquelles il refusa carrĂ©ment d’assister soit qu’il fit carrĂ©ment interdire, telle celle de New-York. De fait, il Ă©crivit Comment jouer les Bonnes pour l’édition de ses Ɠuvres complĂštes chez Gallimard, texte d’avertissement dans lequel il asphyxie les futurs prĂ©tendants Ă  sa mise en scĂšne de dĂ©tails de jeu, de costumes et de dĂ©cors, on ne peut plus prĂ©cis. Ayant prodiguĂ© ses conseils, Genet n’interviendra plus sur les reprĂ©sentations ultĂ©rieures.
Et elles furent plĂ©thores Ă  travers le monde entier
 Les bonnes Ă©tant parfois jouĂ©es par des femmes, parfois par un trio mixte, voire avec une Madame transsexuelle – (ainsi celle Ă  laquelle j’ai participĂ© en 1972 au LycĂ©e Buffon, tandis que parait-il, mais cela n’a jamais Ă©tĂ© confirmĂ©, Genet, invitĂ© par un de nos profs organisateurs malgrĂ© la rĂ©ticence du proviseur y assista, amusé ).

Mais, Robyn Orlin est allĂ©e encore plus loin car, non seulement elle prĂ©sente dans sa version trois hommes pour jouer les trois personnages, mais de plus, elle mĂȘle plusieurs modes d’expression, notamment la projection d’un film par intermittence en arriĂšre fond de scĂšne (The Maids, rĂ©alisĂ© Ă  partir de la piĂšce en 1975 par le britannique Christopher Miles), ainsi que plusieurs sĂ©quences exĂ©cutĂ©es par les trois merveilleux acteurs de sa version.

L’originalitĂ© de sa mise en scĂšne tient surtout au fait qu’elle a respectĂ© les volontĂ©s les plus tenaces de Genet : tandis que les acteurs jouent devant le public, ils sont filmĂ©s simultanĂ©ment par une camĂ©ra qui les place dans le dĂ©cor du film de Miles, projetĂ© et composant la symbolique du miroir, si chĂšre Ă  l’auteur.
Un effet trĂšs rĂ©ussi et qui donne une double vision de l’action, peut-ĂȘtre beaucoup plus intime dans le miroir, finalement, que sur scĂšne. Mais, les acteurs respectent Ă©galement les directives de Genet – qui souhaitait Ă  l’origine que sa piĂšce fut jouĂ©e par des hommes -, en ce qui concerne leur dĂ©tachement Ă©pisodique de l’action, ou encore le fait qu’ils superposent les fins de phrases de l’un avec le dĂ©but de celles de l’autre.
Autre petit dĂ©tail, mais comme le dit l’expression « le diable se tient dans les dĂ©tails Â» j’ai remarquĂ© de Madame rĂ©pond Ă©galement aux indications de Genet quant aux semelles compensĂ©es (un dĂ©tail rĂ©current dans son thĂ©Ăątre) rehaussant encore l’expression de son personnage autoritaire. On ne peut non plus passer sous silence les costumes symboliques trĂšs rĂ©ussis mais non pas exubĂ©rants, ce qui comme on a pu le remarquer dans d’autres versions, n’avait rien apportĂ© de plus pour mettre en valeur l’extraordinaire texte de la piĂšce.

A prĂ©sent l’interprĂ©tation. Un seul terme me vient pour en rendre compte : elle est exceptionnelle, Ă©poustouflante. Autant dans le jeu de satire des bonnes, Solange (Arnold Mensah) et Claire (Maxime Tshibangu), imitant Ă  tour de rĂŽle Madame (AndrĂ©as Goupil)

, que lorsque Madame, terriblement fofolle et futile Ă  souhait se laisse aller Ă  ses aspirations diaboliques et dominatrices ou carrĂ©ment criante de vĂ©ritĂ©, lorsque la tension dramatique arrive Ă  son comble entre Solange et Claire, dans un revirement de la piĂšce que nous laissons dĂ©couvrir aux nĂ©ophytes n’ayant encore jamais eu la chance de voir une reprĂ©sentation des Bonnes.
Une version sans doute trĂšs proche des dĂ©sidĂ©ratas d’un Jean Genet qui, hĂ©las, n’est plus lĂ  pour le confirmer


Patrick Schindler,
Auteur de Jean Genet, traces d’ombres et de lumiĂšres aux Ă©ditions libertaires

Photos, copyright : JĂ©rĂŽme SĂ©ron

A ne pas manquer, donc :
La piĂšce est jouĂ©e jusqu’au 15 novembre au ThĂ©Ăątre de La Bastille
Ensuite :
du 20 au 23 novembre, au Théùtre Garonne, Toulouse,
les 26 et 27 novembre 2019, au CDN de Rouen,
le 30 novembre 2019, au ThĂ©Ăątre Louis Aragon, de Tremblay en France, durant le Festival d’Automne Ă  Paris,
le 4 mars 2020, Ă  Kinneksbond, Mamer (Luxembourg)
et du 17 au 21 mars 2020, au CDN de Tours.




Source: Monde-libertaire.fr