Juillet 4, 2019
Par Paris Luttes
364 visites


Paru à l’origine sur le site de Bureburebure.info

Un petit extrait de l’article ci-dessous. Il est possible de tĂ©lĂ©charger l’intĂ©gralitĂ© de l’article mis en brochure ici :

Version page par page : les bas-fonds du capital

Version livret par ici : les bas-fonds du capital- livret

Le site de Z par ici : http://www.zite.fr/

« C’est dans la mine que la production continue apparut pour la premiĂšre fois Â»

C’est d’abord Ă  partir de l’Europe que les mĂ©taux, exploitĂ©s depuis l’AntiquitĂ©, ont commencĂ© Ă  irriguer le capitalisme naissant : dĂšs le XVe siĂšcle, les mines allemandes Ă©taient en plein essor, et l’immense fortune des Fugger a Ă©tĂ© accumulĂ©e grĂące aux mines de cuivre et de plomb d’Autriche et d’Espagne. D’aprĂšs l’historien Lewis Mumford, les lourds investissements nĂ©cessaires au dĂ©veloppement de systĂšme de pompage, de ventilation et de transport ont dĂšs cette pĂ©riode donnĂ© Ă  ces entreprises plusieurs traits caractĂ©ristiques de l’industrie du XIXe siĂšcle : sociĂ©tĂ©s par actions et propriĂ©taires absents, expropriation des ouvriers-proriĂ©taires devenus simples salariĂ©s et « suppression des pouvoirs corporatifs par coalition des propriĂ©taires de mines et de la noblesse fĂ©odale Â». DĂšs le milieu du XVe siĂšcle, le statut des mineurs, travailleurs « libres Â», c’est-Ă -dire non protĂ©gĂ©s, prĂ©figure celui des salariĂ©s dĂ©shĂ©ritĂ©s du XIXe.

En 1950, Lewis Mumford considĂšre que la nature mĂȘme de l’activitĂ© des mineurs de fond a façonnĂ© jusqu’au visage du travail industriel : un « assaut sans dĂ©faillance contre l’environnement physique Â», une besogne rĂ©pĂ©titive, coupĂ©e des cycles vitaux et tout entiĂšre tournĂ©e vers la productivitĂ©. « La mine est le premier environnement complĂštement inorganique crĂ©Ă© par l’homme et dans lequel il vit Â», Ă©crit l’historien, le « triomphe du “milieu conditionnĂ©â€ Â» : « le jour a Ă©tĂ© aboli et le rythme de la nature brisĂ© (
). La production continue, de jour et de nuit, est ici apparue pour la premiĂšre fois. (
) Dans les galeries et les couloirs souterrains de la mine, rien ne distrait le mineur (
). Ici, c’est le cadre restreint du travail, du travail rĂ©barbatif, sans rĂ©pit, concentrĂ©. Â»

PlongĂ©s dans l’enfer d’un travail qui prend bel et bien les traits d’une malĂ©diction, les mineurs tendent Ă  vouer leurs gains Ă  des cultes magiques d’invocation de la richesse qui font Ă©cho Ă  celui de l’activitĂ© miniĂšre : « DĂ©barrassĂ© de son travail, le mineur risque sa chance aux cartes, aux dĂ©s, aux courses, dans l’espoir qu’il en recevra le gain rapide qui lui Ă©vitera les efforts pĂ©nibles de la mine. Â»

Ainsi, conclut l’historien, « les pratiques de la mine ne restent pas en sous-sol. Elles affectent le mineur lui-mĂȘme et elles altĂšrent la surface de la Terre. Â» Dans l’AmĂ©rique conquise par les EuropĂ©ens, c’est sur le modĂšle de l’extraction de mĂ©taux prĂ©cieux que se sont constituĂ©es les grandes Ă©conomies de plantation apparues Ă  partir du XVe siĂšcle : sucre, cacao, tabac, cafĂ©, caoutchouc, etc. C’est prĂ©cisĂ©ment cette exportation des pratiques et des finalitĂ©s de l’extraction miniĂšre, du sous-sol vers le sol, que dĂ©signe le terme « extractivisme Â», apparu en AmĂ©rique latine dans les annĂ©es 2000. Qu’il s’agisse de minerais, de pĂ©trole, de bois, de soja, de maĂŻs, ou de noix de cajou, ces productions ont en commun de viser Ă  extraire un maximum de ressources en un temps minimal, au prix d’une transformation radicale du milieu et Ă  un rythme incompatible avec le renouvellement naturel. DestinĂ©es Ă  l’approvisionnement d’un marchĂ© mondial, ces denrĂ©es ont toujours une dimension abstraite, Ă©loignĂ©e de la subsistance immĂ©diate de celles et ceux qui les produisent, d’emblĂ©e conçues en termes de rendement financier et de retour sur investissement : si l’or, l’argent ou l’étain ne se mangent pas, on ne peut pas plus espĂ©rer vivre sur la base d’un rĂ©gime de caoutchouc, d’huile de palme ou de cacao. Comme les mĂ©taux prĂ©cieux, ces biens n’ont d’autre lien avec la subsistance que les salaires versĂ©s Ă  leurs producteurs et productrices pour acheter les marchandises qui en dĂ©coulent.

Pilier de la sociĂ©tĂ© extractiviste, vĂ©hicule historique du capitalisme industriel, qui lui doit sa monnaie, ses armes, ses machines (Ă  commencer par la machine Ă  vapeur, mise au point pour le pompage des mines de charbon) et toute la puissance de son productivisme hors-sol, l’industrie miniĂšre semble pourtant frappĂ©e d’invisibilitĂ©. Bien sĂ»r, elle reprĂ©sente depuis les origines la part maudite de la civilisation – jusqu’à la fin du Moyen Âge, aucun individu libre n’était jamais entrĂ© dans une mine, oĂč seuls travaillaient esclaves, prisonniers de guerre et repris de justice. Aujourd’hui encore, les 23,7 millions d’individus qui y descendent, des adolescents congolais aux mineurs boliviens, ont un statut social qui les prive de toute visibilitĂ© dans l’espace public. Et ce d’autant plus que les mineurs du secteur informel ou illĂ©gal, dit « small scale mining Â», composent l’immense majoritĂ© de ce cortĂšge de travailleurs et de travailleuses : leur nombre est estimĂ© Ă  20 millions.

Mais la mine a fini de disparaĂźtre de l’imaginaire collectif des pays riches au cours des cinquante derniĂšres annĂ©es, quand la division mondiale de la production et la rĂ©volution informatique ont permis Ă  leurs habitant.es de s’imaginer que la sociĂ©tĂ© industrielle s’était dĂ©matĂ©rialisĂ©e, faisant place Ă  une sociĂ©tĂ© de l’informatique aux technologies si miraculeuses qu’elles tombaient du ciel – ou du « cloud Â».




Source: Paris-luttes.info