Mai 10, 2021
Par Lundi matin
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Depuis le début de la crise sanitaire, une vague de contestation s’est emparée des centres de rétention de France. À Oissel, Lyon, Mesnil-Amelot, Vincennes, Coquelles, Mayotte, Lesquin, Toulouse, Marseille, Uzerche, la colère s’est faite entendre au-delà des murs. Les retenus enfermés s’indignent depuis mars 2020 des conditions de vie, des risques de contamination au virus, de l’absence de gestes barrières, des violences policières, et parfois même d’actes de torture. Bien que le mouvement ait pris de l’ampleur depuis l’apparition de l’épidémie, il n’est pas nouveau.

En juin 2019, un rapport inter associatif [1] faisant état de la situation des centres de rétention en 2018, constatait déjà « une hausse des tensions » et des « heurts entre fonctionnaires de police et personnes enfermées » en lien avec « le caractère anxiogène et deshumanisant de la rétention ». Les revendications des retenus restent méprisées et le mécanisme répressif mis en place est déroutant.

Cris d’alertes

À la vue de la propagation exceptionnelle du virus et le nombre de retenus contaminés, la plupart des établissements carcéraux ont été fermés quelques mois durant le premier confinement. Mais cette sage précaution n’est pas maintenue. Dés le début de l’été et en dépit des risques sanitaires évidents, les administrations rouvrent leurs portes sans restriction du nombre de placements, ou presque. Quelques mois plus tard, à la mi-novembre 2020, Dominique Simonnot, Contrôleuse Générale des Lieux de Privation de Liberté (CGLPL), alertait le ministère de l’intérieur du danger encouru par les retenus en CRA : « Le CGLPL recommande vivement que les CRA soient provisoirement fermés ou au moins que leur activité baisse drastiquement. » Cela n’aura pas suffi à convaincre le ministère de l’intérieur.

Les cris d’alertes des retenus se poursuivent dans un silence assourdissant. Ils s’emparent de tous les moyens nécessaires pour être entendu. Des émeutes éclatent, des incendies sont déclenchés, des grèves sont revendiquées. Faute d’être écouté, certains retenus perdent espoir. Des dizaines d’actes d’automutilation, de tentatives de suicides ont été recensés depuis le début de l’épidémie. Il y a moins d’un mois, un retenu mettait fin à ses jours au centre de rétention de Bordeaux. La répression quant à elle, est à l’image du traitement réservé aux exilés en France, violente, disproportionnée et silencieuse.

Faire taire les indociles

Le 6 Mars dernier, six retenus du centre de rétention de Mesnil-Amelot dans la région parisienne étaient condamnés par le tribunal correctionnel de Meaux pour « rébellion commise en réunion ». Les peines sont lourdes et vont jusqu’à seize mois de prison ferme. Le jugement rendu fait suite à la révolte du 20 Janvier dernier qui éclatait au lendemain du second confinement. Les soixante-dix participants à l’émeute dénonçaient l’hypocrisie du test PCR, imposé à tous les retenus, pour légitimer leur enfermement et leur expulsion. Un incendie se déclarait dans une partie de l’établissement carcéral avant l’intervention musclée de la police, l’usage de gaz lacrymogène et la mise en garde à vue de plusieurs manifestants.

Un « mouvement gréviste de contestation » démarrait le 25 Mars dernier au centre de rétention de Coquelles dans le Pas-de-Calais. Un collectif de retenus mobilisés dénonce dans une lettre ouverte « des conditions de vies dégradantes » caractérisés par le manque de nourriture et de vêtements appropriés, l’absence d’activités avec pour conséquence « une détresse psychologique » ressentie par la plupart des retenus. Plus grave encore, le collectif dénonce « des violences policières physiques et verbales », « un racisme banalisé » et « un accès aux soins empêché ». Dès le premier jour de grève, Tarek refuse de quitter sa cellule pour se rendre au réfectoire. Un policier tente de le faire sortir par la force. Le retenu est soutenu par un de ses voisins, Abdelkader, qui insulte le policier. La répression ne se fera pas attendre.

Quatre jours plus tard, le 29 Mars, les deux hommes sont condamnés respectivement à six et quatre mois de prison ferme par le Tribunal judiciaire de Boulogne-sur-Mer pour « outrage et rébellion ». Quelques semaines plus tôt, un retenu qui avait refusé trois fois de se soumettre au test PCR était condamné à quatre mois de prison ferme pour « obstruction à son éloignement ». Dans sa lettre, le collectif évoque « une justice partiale » et une « répression justifiée par la crise sanitaire ».

À l’abri des regards

Si les mouvements de révolte n’impliquent pas nécessairement une réponse pénale, ils se confrontent à la brutalité policière, à l’abri des regards et de la justice. Pour Abdel [2], retenu à Coquelles, les tensions avec les agents sont permanentes : « la police nous provoque sans arrêt, elle nous parle mal ». Un jour, alors qu’il se plaint de ne pas avoir de beurre au petit déjeuner, il est interpellé et mis en garde à vue au commissariat de Coquelles : « Lorsque je suis sorti de cellule, on ne m’a remis aucun document. Je n’ai rien signé, ce n’est pas normal… ».

Djibril [3] quant à lui, est resté six ans en prison avant d’être transféré au CRA de Coquelles. Avant cela, il vivait en Seine Saint Denis avec sa femme et ses deux enfants. Il avait été contraint de quitter le Nigéria treize ans auparavant, et disposait d’une carte de séjour française avant de se la voir retirer lors de son incarcération. Depuis son arrivée au CRA, il se bat pour invoquer sa libération au regard de sa situation familiale et médicale. « Pendant le confinement, j’ai fait une grève de la faim pendant onze jours pour protester contre l’unité médicale qui me refusait une évaluation médicale pour vérifier ma comptabilité avec l’enfermement. » Cette évaluation devait lui permettre de faire une demande de protection contre l’éloignement pour raison médicale comme le droit le permet, étant donné sa grave pathologie respiratoire. Mais sa requête lui est refusé. Il décide de refuser le test PCR pour exprimer son indignation, il sera mis à l’isolement à trois reprises et mis en garde à vue pendant 48 heures.

Propagation de la contestation

Le mouvement de contestation semble se propager sur l’ensemble du territoire et s’amplifier à mesure que les peines de prison sont prononcées pour neutraliser les dissidents. Depuis le jeudi 22 Avril, la lutte a atteint le centre de rétention de Bordeaux, dans lequel une dizaine de retenus dénoncent des délais de rétention rallongés de manière absurde, et un épuisement psychologique qui touche l’ensemble des personnes enfermées. Dans leur communiqué, ils expriment leur désespoir : « Nous on fait la grève de la faim depuis 3 jours parce qu’on en a marre, c’est trop dur ici, c’est raciste, si on a besoin de voir un médecin à 8h, ou minuit, on peut pas jusqu’à 11h, y’a pas de médecin, si quelque chose se passe, on a rien. »

La répression des personnes en situation irrégulière n’est pas réservée à la France. Partout en Europe, on enferme plus que l’on accueille. A Malte, le 18 Septembre dernier, une émeute éclatait au centre de rétention d’Hal Safi, connu pour ses actes de torture et ses conditions de vies inhumaines et dégradantes. En Février, cinq retenus ayant participé aux émeutes étaient condamnés à des peines allant de 30 à 18 mois de prison ferme. Le 27 Mars dernier, un retenu de 24 ans se suicidait au sein du centre de rétention de Corinthe, en Grèce. Une émeute éclatait alors instantanément, réprimé par la police qui a fait usage de gaz lacrymogène.

Déni criminel

« Si on fait une erreur, en tant qu’étranger, on n’a pas le droit de se réinsérer dans la société » conclut le collectif des retenus du CRA de Coquelles dans sa lettre ouverte du 29 Mars. De la prison au centre de rétention, du centre de rétention à la prison. Les personnes en situation irrégulière n’ont pas le droit à l’erreur. Pire, ici, c’est bien le droit à l’expression et à une contestation légitime qui est brimé. Dans chaque procès qui fait suite aux révoltes, les magistrats refusent d’entendre les témoignages des retenus. La justice nie l’existence d’un traitement inhumain et dégradant dans les centres de rétention, déterminé à se maintenir dans un déni des négligences, des violences policières et racistes. Face au plaidoyer des six retenus accusés de Mesnil-Amelot, expliquant leurs actes par la négation de leurs droits fondamentaux, le président du tribunal s’énervait : « Cette audience du tribunal correctionnel n’est pas une tribune politique. »

La dignité des étrangers enfermés serait alors une vulgaire question politique, dérisoire aux yeux de la justice. Alors que la constitution et la protection des droits fondamentaux se placent au sommet de la hiérarchie des normes de Hans Kelsen, elles sont ici moquées au nom du délit d’outrage. Une nouvelle hiérarchie semble s’être imposée dans les tribunaux, cristallisée dans un processus de criminalisation des personnes exilées en France. Une idéologie sécuritaire qui se veut être le garant d’une soumission sans faille de l’étranger, d’un patriotisme fascisant qui ne s’embarrasse désormais plus de vergogne morale.

Jérémie ROCHAS




Source: Lundi.am