Avril 26, 2021
Par ACTA
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Entre crise de l’impérialisme occidental et pénétration économique chinoise

Depuis le lancement du projet colossal des « nouvelles routes de la soie » par Xi Jinping en 2013, la Chine cherche à étendre son influence en accordant des prêts massifs visant à la construction d’infrastructures dans des régions avides d’investissements. Mais il arrive que certains pays, lourdement endettés auprès de Pékin, se retrouvent en situation de défaut de paiement, et se voient alors contraints de céder la propriété d’actifs stratégiques (portuaires notamment), dont la Chine se sert comme autant d’outils de projection de sa puissance.

Dans les Balkans (comme d’ailleurs en Afrique) la pénétration économique chinoise met en lumière, par ricochet, la crise de l’impérialisme occidental, qui porte une responsabilité criminelle dans le démembrement de la Yougoslavie socialiste au cours des années 1990. Prenant l’exemple du Monténégro (ex-république yougoslave), l’article qui suit montre comment la péninsule redevient, une fois n’est pas coutume, un point chaud de l’affrontement entre grandes puissances et de la nouvelle guerre froide qui oppose l’empire américain déclinant à la puissance chinoise ascendante.

Le Monténégro a demandé auprès de Bruxelles un prêt d’un milliard de dollars afin de rembourser une partie de la dette contractée par le pays balkanique envers la Chine pour financer la réalisation – toujours inachevée – d’un important projet d’autoroute : Bar-Boljare, construit par le géant China Road and Bridge Corporation.

Cette demande aurait pu ouvrir un nouveau chapitre dans les relations entre Podgorica et Bruxelles, mais les propos du porte-parole de Josep Borell, Peter Stano, rapportés par l’agence ANSA le 12 avril, ont été très clairs : « L’Europe ne remboursera pas les prêts » que le Monténégro et d’autres États partenaires des Balkans « ont contractés auprès de tiers ».

85 % des coûts budgétés de cette installation avaient été financés en 2014 par la banque chinoise Exlm à des taux plus qu’abordables, et la première tranche doit être remboursée en juillet.

Il s’agit du plus grand projet chinois, avec la construction d’une centrale thermique, par un consortium sino-monténégrin d’une valeur de 54 millions de dollars signé par le précédent gouvernement qui a dominé la scène politique du pays pendant trente ans jusqu’en décembre dernier, rapporte le Financial Times.

Selon un rapport du département d’État américain, la Chine détient 40 % de la dette extérieure du Monténégro, soit le pourcentage le plus élevé (proportionnellement) pour un pays membre de l’Alliance atlantique vis-à-vis de Pékin.

Séparé de la Serbie en 2006, le Monténégro est en effet devenu membre de l’OTAN dix ans plus tard, en 2017, malgré l’opposition de la Russie et d’une partie importante de son opinion publique. Le Monténégro est engagé dans le processus d’intégration européenne et utilise déjà l’euro comme monnaie d’échange, bien qu’il ne fasse pas partie de la zone euro.

Non seulement les États-Unis, mais aussi l’Union européenne, craignent une « expansion chinoise » dans les Balkans.

Le think tank European Council on Foreign Relations (ECFR) a averti dans un rapport que le Monténégro risque de perdre le contrôle du port de Bar, le « débouché sur la mer » dont la Serbie a été privée avec l’indépendance du Monténégro et qui serait le terminal adriatique du projet routier actuel.

Si les gouvernements des Balkans occidentaux ne sont pas en mesure de rembourser les prêts relatifs à ces projets, ils peuvent être contraints par contrat de transférer à Pékin la propriété des actifs des différents ports et territoires. Cela pourrait permettre à la Chine de disposer d’un véritable levier dans la région.

En somme, l’Union européenne craint l’extension des escales portuaires – après celle du Pirée ou de Vado-Ligure, par exemple – qui pourraient être reliées aux « Nouvelles routes de la soie », comme l’ont laissé entrevoir les récents événements du port de Trieste, démontrant combien la reconfiguration actuelle de la logistique continentale est, avant tout, une question délicieusement géopolitique.

Le possible défaut de paiement du Monténégro, au-delà des récits journalistiques des grands médias occidentaux, qui parlent d’un « piège de la dette » chinois, nous pousse à nous interroger à nouveau sur la nature de la pénétration économique de Pékin dans les Balkans et sur l’action de chantage de l’Union européenne dans ce qui devient son « ventre mou ».

Dans ce contexte, en effet, les Balkans sont en train de devenir un noeud tout sauf secondaire de la Nouvelle Guerre froide dans laquelle les anciens et les nouveaux acteurs internationaux (USA, Russie, Chine, Turquie et Union européenne) se disputent cet espace géopolitique.

Pour ce faire, il est nécessaire d’élargir notre regard d’un point de vue temporel, en allant enquêter sur ce qu’a été l’action de l’un des acteurs politiques majeurs dans les Balkans depuis les années 1980 – les États-Unis – comme le fait la contribution de Paja ci-dessous.

À l’époque, leur action – menée à travers leur propre réseau d’agences après la mort du maréchal Tito – a contribué à affaiblir les bases matérielles qui rendaient possible le pacte social progressiste sur lequel reposait la Yougoslavie, seul exemple de débouché « révolutionnaire » autochtone en Occident, avec l’Albanie, de la Résistance au nazi-fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale.

Contre l’oubli ambiant, il est toujours bon de rappeler que l’action politique de la Yougoslavie, en rupture également avec l’URSS et le « camp socialiste », a joué un rôle fondamental au sein des Pays Non-Alignés, en soustrayant de fait les marges d’hégémonie américaine sur ces pays qui avaient conquis leur indépendance après la domination coloniale européenne, en expérimentant leur propre modèle de développement socialiste avec des caractéristiques particulières.

L’intervention américaine a pris la forme d’une guerre hybride qui, de l’usure économique, est passée au démembrement politique et enfin à la véritable guerre, s’achevant avec l’agression de l’OTAN contre la Serbie à la fin des années 1990 et le bombardement criminel de Belgrade, approuvé par les social-démocraties européennes des États qui n’étaient pas moins complices que les États-Unis dans cette opération de démembrement.

Les cendres de ce conflit ont donné naissance à la mosaïque actuelle des Balkans, où les petites entités étatiques montrent leur faiblesse structurelle qui les met à la merci des intérêts contradictoires des principaux acteurs de la région.

Giacomo Marchetti

La crise du soft power européen et américain dans les Balkans : un suicide assisté ?

Nous venons d’apprendre que le Monténégro est à deux doigts du défaut de paiement. En effet, le pays a eu recours à un prêt chinois pour financer le projet d’autoroute reliant Bar à la station de montagne de Boljare, une ville serbe située de l’autre côté de la frontière.

En 2014, le gouvernement DPS de Milo Đukanović, partisan de l’indépendance du Monténégro et de son adhésion à l’OTAN, avait conclu un accord pour un prêt d’un milliard de dollars auprès de l’ExImp Bank of China, qui est subordonnée à l’exécutif chinois. Le gouvernement de Đukanovic avait en effet approuvé le projet de construction d’une autoroute qui devait augmenter le volume des échanges du Monténégro avec les pays voisins, et faciliter le passage des marchandises par son port de Bar, le plus grand du pays.

Toutefois, les prévisions effectuées depuis lors indiquaient qu’il serait difficile que le volume des échanges augmente de manière aussi exponentielle en quelques années et, de fait, malgré le besoin réel du Monténégro en infrastructures efficaces, l’initiative s’est surtout avérée être un instrument pour faire campagne et obtenir un soutien électoral en échange de promesses de contrats aux grands magnats du secteur (les similitudes étant assez nombreuses avec l’affaire italienne du TAV Turin-Lyon).

Mais ce qui n’est pas dit par la presse européenne, c’est que bien que certains termes du prêt aient été controversés, comme la clause relative au transfert de concessions sur le territoire national (d’importance stratégique), le petit pays des Balkans s’est vu garantir un taux d’intérêt de 2 % maximum sur le montant total de la somme, à payer en vingt ans (capital et intérêts), et dont la première tranche serait perçue avec six ans de « grâce », pendant lesquels les taux d’intérêt ne seraient pas appliqués.

La première tranche du prêt devait être perçue en juillet et le nouveau gouvernement du Monténégro, élu à l’automne dernier, a tenté de négocier avec l’Union européenne une solution qui prévoirait la restructuration de la dette grâce aux fonds de l’Union européenne en cas d’insolvabilité. Il a toutefois reçu un « NON » retentissant, accompagné de la litanie habituelle sur l’inquiétude de l’UE concernant la situation d’un pays qui a longtemps été candidat à l’intégration européenne.

Les raisons sont que si une telle chose devait se produire, alors d’autres États pourraient contracter des dettes auprès de pays tiers et demander une restructuration de leur dette au niveau européen, de sorte que l’Union européenne deviendrait le « distributeur automatique » de pays indisciplinés.

L’histoire du Monténégro sert de leçon à tous les autres : l’UE semble dire : « Faites attention à qui vous demandez de l’argent, demandez-nous, au FMI ou à la Banque mondiale, qui sommes des institutions certainement plus humaines que les banques chinoises. »

Mais une question surgit spontanément : comment se fait-il que le Monténégro se soit retrouvé à devoir affronter tout cela dans une solitude totale et est-il possible que ce soit la conséquence directe de la dissolution de la Yougoslavie ?

Le Monténégro, qui faisait autrefois partie de la Yougoslavie, est un pays peuplé d’à peine 600 000 habitants, moins que ceux de la province de Pérouse et avec un PIB égal à moins d’un tiers. Son économie est fortement dépendante des influences extérieures, en plus d’être particulièrement stagnante.

Le premier boom économique du Monténégro s’est produit pendant la période yougoslave, lorsqu’il est devenu une station touristique à bas prix qui attirait des touristes de toute l’Europe ainsi que de la Yougoslavie elle-même. À l’époque, le Monténégro pouvait compter sur des investissements à fonds perdus dans les travaux publics et la protection sociale, sur les revenus du tourisme et sur les transferts de fonds des migrants internes aux frontières de la Yougoslavie.

Sans oublier le fonds commun de la République fédérative socialiste de Yougoslavie, dans un cadre où la gestion macroéconomique restait la prérogative de l’État, qui permettait la coexistence de l’économie planifiée avec des formes d’économie et de gestion privées. En bref, la « voie yougoslave vers le socialisme » élaborée par Tito et par le futur dissident Milovan Đilas, qui était basée sur l’autogestion (samoupravljanje) des entreprises locales et sur l’organisation élastique des réseaux de pouvoir. Une économie, à certains égards, très similaire à celle de la Chine d’aujourd’hui.

Nous savons avec certitude qu’au niveau géopolitique, la seule importance du Monténégro réside dans quelques points de transferts maritimes secondaires qui servent principalement à l’endiguement maritime de la Serbie, avec laquelle le Monténégro continue d’avoir des liens culturels et linguistiques épais, si épais qu’il est en réalité impossible de définir une différence entre Serbes et Monténégrins.

Et en dehors des atouts de nature culturelle et paysagère, le Monténégro ne dispose pas de ressources primaires particulièrement rentables ni même d’une industrie particulièrement développée, et sa superficie et sa population sont très faibles.

Quelle importance la dissolution de l’ex-Yougoslavie a-t-elle eue dans tout cela ?

Le Monténégro, comme nous l’avons déjà dit, faisait partie de la République fédérative socialiste de Yougoslavie et était une république constitutive de la fédération susmentionnée.

Dans les années 1980, après la mort de Tito, la RFSY s’est retrouvée à gérer la plus grave crise financière de son histoire :

Cette histoire commence en 1984, la Yougoslavie accueillait les Jeux olympiques d’hiver à Sarajevo, et l’administration Reagan profitait de la mort de Tito pour permettre la pénétration de l’influence nord-américaine dans la région. Il signait à cet égard une directive secrète (la tristement célèbre directive de sécurité nationale n° 133) qui stipulait mot pour mot que « the U. S. Policy will be to promote the trend towards an effective, market oriented Yugoslav economy structure », cristallisant une stratégie en place depuis bien plus longtemps et qui, grâce à la crise du bloc de l’Est, trouvait de nombreux débouchés.

En 1988, en effet, l’administration Reagan n’a pas perdu de temps et a promu, ad hoc, la création d’une association destinée à devenir célèbre : la NED (National Endowment for Democracy), une organisation mandataire de la CIA dédiée à la promotion des valeurs libérales et démocratiques dans le monde, récemment revenue dans l’actualité pour avoir favorisé le coup d’État contre Morales en Bolivie, l’opposition néofasciste vénézuélienne au gouvernement de Maduro, ou encore la fabrication de fake news sur la situation de la minorité ouïgoure au Xinjiang, province occidentale de la République populaire de Chine.

Reagan a envoyé en Yougoslavie plusieurs conseillers de la NED nouvellement créée, chargés d’organiser des groupes d’opposition au gouvernement communiste au sein des communautés qui peuplaient la Yougoslavie, de payer des journalistes en quête de carrière pour qu’ils écrivent des articles anti-gouvernementaux et de rechercher tout groupe politique qui se disait favorable aux politiques économiques du FMI, souvent en contact avec des groupes d’extrême droite exilés à l’étranger et vaincus pendant la Seconde Guerre mondiale, comme les oustachis et les islamistes extrémistes.

La NED contrôle également le CIPE, un centre privé de conseil financier destiné aux États, qui est également l’un des principaux bailleurs de fonds de l’organisation non gouvernementale « G-17 ».

Qu’est-ce que le G-17 ?

Le G-17 était une organisation politique composée de 17 économistes yougoslaves d’orientation néolibérale, dont les principaux représentants étaient Dušan Vujović, Branko Milanović, Željko Bogetić et Veselin Vukotić, tous en contact très étroit avec la Banque mondiale et vivant à Washington.

Grâce aux pressions de la Banque mondiale, Vukotić est parvenu à être nommé ministre de la privatisation pendant le faible gouvernement du Premier ministre Ante Marković, celui qui restera dans l’histoire comme le dernier de la Yougoslavie unie avant la guerre civile.

Les deux années de son ministère ont été marquées par de nombreuses interventions de boucherie sociale et de restructuration de la dette par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Ce phénomène a été défini par la Banque mondiale elle-même comme « l’économie de la gâchette », dans le but déclaré de créer artificiellement une crise qui entraînerait la faillite de la Yougoslavie, de faire chuter la valeur des actions des plus grandes entreprises publiques et de répartir les actions hypothéquées entre les créanciers. Un processus connu sous le nom de « privatisation par liquidation ».

Sous les instructions de Vukotić, plus de 100 industries ont été liquidées entre janvier 1989 et septembre 1990. En l’espace d’un an, la qualité de vie a diminué de 18 %, le chômage a augmenté de 20 %, l’inflation a atteint 200 % en 1992, et tout cela a évidemment accru la tension entre les républiques.

C’est alors qu’Ante Marković s’est rendu à Washington pour demander l’intercession du gouvernement américain et rétablir la ligne de crédit, convaincu que les Américains n’étaient pas intéressés par un foyer d’instabilité au cœur de l’Europe. Une aide économique s’avérait nécessaire pour restructurer la dette et c’est à ce moment-là que le président George H.W. Bush s’est prononcé devant le Congrès (novembre 1990) en déclarant qu’il n’y aurait pas d’aide à la Yougoslavie, accusée de promouvoir des politiques discriminatoires à l’égard des non-Serbes, et que l’aide irait à chaque république individuellement, à laquelle il promettait le rétablissement des lignes de crédit et même la reconnaissance diplomatique à condition qu’elles déclarent leur sécession de la Yougoslavie.

Pour en revenir à l’actualité.

Était-ce donc la solution politique à la crise yougoslave ? Certes, le plan chinois de remboursement de la dette contient des points controversés, mais peut-on dire que la Banque mondiale et les institutions financières basées en Occident agissent sans exécuter un programme politique bien plus criminel ? Et le refus de l’Union européenne à la demande du nouveau gouvernement monténégrin est-il moins grave ?

Aucune sanction, aucun embargo ou boycott n’a jamais été promu contre ceux qui ont exercé cette politique et déclenché une guerre de 300 000 morts au cœur de l’Europe. Aucun de ces criminels n’a été traduit devant le tribunal de La Haye.

Une fois de plus, l’amère leçon de Giolitti nous revient en mémoire: « La loi est appliquée aux ennemis, pour les amis elle est interprétée ».

Elle s’applique à la Grèce, à l’Argentine, à la Yougoslavie et au Venezuela. Elle est interprétée dans le cas de l’Allemagne et du Japon.

Cela ne se serait peut-être jamais produit si l’objectif n’avait pas été la désintégration de la Yougoslavie et sa partition. La désintégration d’un pays qui a garanti la paix et la justice sociale comme on ne l’avait jamais vu dans les Balkans jusqu’à aujourd’hui, et qui a opportunément soustrait son peuple au conflit de la guerre froide.

La Yougoslavie n’était probablement pas le problème, mais la solution. Aujourd’hui comme hier.

Kevin Paja




Source: Acta.zone