Avril 22, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Cet article est tirĂ© de La force des forĂȘts, quatriĂšme journal du ComitĂ© de dĂ©fense et de dĂ©colonisation des territoires. L’ensemble du journal est disponible en version web ici. Si vous voulez l’avoir papier, ou en distribuer dans votre coin de monde Ă©crivez-nous sur Ă  [email protected] pour avoir vos exemplaires (journal et livraison gratuite!).

Cet automne, la Nation atikamekw s’est retrouvĂ©e dans la ligne de mire des mĂ©dias Ă  la suite du martyre de Joyce Echaquan, mĂšre de famille atikamekw, morte sous les insultes racistes Ă  l’hĂŽpital de Joliette. AprĂšs cinq siĂšcles de gĂ©nocide, les grands mĂ©dias et les politicien∙ne∙s semblent enfin prendre conscience de l’existence du racisme et de ses consĂ©quences meurtriĂšres. Pendant une semaine ou deux, ils se sont attardĂ©s sur la question du racisme envers les autochtones dans le systĂšme de santĂ© quĂ©bĂ©cois, en Ă©vitant toujours de mentionner les revendications territoriales des Atikamekw. Parmi les journalistes, les commentateurs∙trices et les politicien∙ne∙s, mĂȘme les plus ouvert∙e∙s d’esprits, s’assurent de dissocier le racisme systĂ©mique de la dĂ©possession territoriale, afin d’éviter de remettre en cause la lĂ©gitimitĂ© de la souverainetĂ© de l’État colonial canadien.

La famille de Joyce Echaquan et les Atikamekw ont eu droit Ă  des excuses nationales ; puis, l’affaire a simplement disparu de l’actualitĂ©. Sur le coup, des fonds ont Ă©tĂ© accordĂ©s par la CAQ pour « sensibiliser » les travailleurs de la santĂ© aux cultures autochtones et amĂ©liorer les soins de santĂ© dans les rĂ©serves. Cependant, il apparait clairement que la CAQ utilise la mort de Joyce Echaquan pour dĂ©politiser et Ă©touffer la lutte en cours contre la poursuite de la colonisation et du gĂ©nocide des Premiers Peuples. Le premier ministre Legault, accompagnĂ© de plusieurs nationalistes, mĂšne d’ailleurs une guerre contre l’adoption du concept de racisme systĂ©mique pour dĂ©signer ce cancer qui ronge les institutions et la sociĂ©tĂ© quĂ©bĂ©coises. En effet, les conclusions politiques qu’imposerait le recours Ă  un tel concept sont trop dangereuses pour la bonne poursuite du projet moderne de dĂ©possession. 

 

LE CHANTIER CAPITAINE

 

Le lundi 24 aoĂ»t 2020, dans la foulĂ©e d’une manifestation familiale pour la protection des forĂȘts tenue dans la rĂ©gion de LanaudiĂšre, une trentaine de protecteurs et protectrices des territoires, rĂ©uni∙e∙s au sein du collectif Mobilisation Matawinie, ont occupĂ© le chantier de coupe Capitaine qui dĂ©butait dans la forĂȘt ce matin-lĂ . Le nom de ce chantier de foresterie est cyniquement empruntĂ© Ă  celui du lac Capitaine, fortement touchĂ© par l’abattage de la forĂȘt et la destruction des ruisseaux qui la traversent. Cette forĂȘt est bordĂ©e d’un refuge biologique, d’un Ăźlot de vieillissement et de plusieurs lacs oĂč ont Ă©tĂ© rĂ©pertoriĂ©es des frayĂšres. RĂ©cemment, ces territoires dĂ©jĂ  morcelĂ©s par la nĂ©ocolonisation Ă©conomique ont Ă©tĂ© dĂ©coupĂ©s par la construction de chemins forestiers, nerf de la guerre dans la course Ă  l’éradication de la forĂȘt borĂ©ale. Stopper la construction de chemins forestiers apparait ainsi comme un moyen essentiel pour mettre fin Ă  la dĂ©forestation et la destruction des cours d’eau et des milieux humides.

 

Depuis ce blocage, les familles atikamekw DubĂ©, gardiennes du territoire dont fait partie le chantier Capitaine, ont obtenu que les coupes soient suspendues pour la saison hivernale 2021. D’autres familles atikamekw, prĂ©occupĂ©es par les coupes ayant lieu sur leurs territoires et inspirĂ©es par le dĂ©roulement des blocages, rĂ©flĂ©chissent Ă  des formes d’organisation. Au printemps prochain, tout laisse prĂ©sager que les personnes les plus vigilantes d’entre nous entendront des appels Ă  l’aide et au renfort.

 

ACTION SYMBOLIQUE

Les objectifs de l’action symbolique d’occupation de cette coupe Ă  blanc Ă©taient non seulement de rappeler Ă  l’industrie forestiĂšre de la rĂ©gion qu’elle est surveillĂ©e, mais aussi de montrer qu’entre les arbres encore debout se profilent les ennemi∙e∙s de leurs actions destructrices.

 

Si l’intuition populaire veut que les rĂ©serves fauniques soient des aires protĂ©gĂ©es, rien n’est plus faux en rĂ©alitĂ©. Les compagnies forestiĂšres y mĂšnent un jeu de destruction de maniĂšre tout Ă  fait Â« lĂ©gale », sans observer aucune rĂšgle. Le territoire visĂ© par le plan d’amĂ©nagement forestier s’étend sur toute la MRC de la Matawinie, soit un peu plus de 712 000 hectares. Ce projet orchestrĂ© par le ministĂšre de la ForĂȘt, de la Faune et des Parcs prĂ©voit que plus de 50 % du territoire sera rasĂ©.

 

 

LE NITASKINAN

D’une superficie de 472 hectares, le chantier de foresterie bloquĂ© temporairement Ă  la fin d’aoĂ»t par les Protecteurs et protectrices de la forĂȘt est situĂ© dans le Nitaskinan, territoire non cĂ©dĂ© de la communautĂ© atikamekw. La Nation Atikamekw Nehirowisiwok, composĂ©e de prĂšs de 7000 personnes, regroupe les communautĂ©s de Manawan, d’Opitciwan et de Wemotaci. Ils et elles occupent depuis des temps immĂ©moriaux le Nitaskinan, territoire non cĂ©dĂ© n’ayant fait l’objet d’aucun traitĂ©. Le Conseil de la Nation atikamekw nĂ©gocie depuis plus de 35 ans pour obtenir une entente de principe avec les gouvernements fĂ©dĂ©ral et provincial.

 

En 2014, la Nation atikamekw a fait une DĂ©claration de souverainetĂ© rĂ©clamant une autonomie et une autodĂ©termination territoriales.

 

TERRES PRIORITAIRES

Le Conseil de la Nation atikamekw considĂšre qu’au moins 30 Ă  40 % du territoire doit ĂȘtre sauvegardĂ© pour la poursuite des activitĂ©s de la communautĂ© et la conservation de son lien au territoire. Les coupes forestiĂšres sont la plus grande source de dĂ©tresse environnementale, aujourd’hui comme dans le passĂ©. La majeure partie du Nitaskinan se trouve en Mauricie, oĂč seulement 9 % du territoire est protĂ©gĂ©. 

 

Comme dans tous les territoires non cĂ©dĂ©s des Nations autochtones, la colonisation du Nitaskinan se poursuit de maniĂšre effrĂ©nĂ©e, non seulement par la dĂ©forestation et l’installation de barrages hydro-Ă©lectriques et de mines, mais aussi par l’imposition de dispositifs entourant l’industrie du tourisme. Le Nitaskinan compte une dizaine de ZEC (zone d’exploitation contrĂŽlĂ©e), 82 pourvoiries, plus de 12 000 chalets ; l’aire faunique du rĂ©servoir Gouin ; le parc national de la Mauricie ; la rĂ©serve faunique du Saint-Maurice ; sans compter les terrains de camping et les plages amĂ©nagĂ©s le long de la Saint-Maurice.

 

Si rien n’est fait, c’est la superficie de plus de 5000 terrains de football qui sera rasĂ©e. Rappelons encore une fois que le nouveau plan forestier de la CAQ inclut des coupes dans les aires protĂ©gĂ©es et les parcs. Il est impĂ©ratif de tout faire pour apporter notre soutien Ă  la Nation atikamekw afin de mettre un frein Ă  la destruction du Nitaskinan.




Source: Contrepoints.media