Le monde associatif prend en charge nombre de missions de service public que lui dĂ©lĂšguent l’Etat et les pouvoirs publics. Mais le surtravail, souvent prĂ©caire, y rĂšgne en maĂźtre, si bien que ces missions qui pourraient, voire devraient, ĂȘtre assumĂ©es par la collectivitĂ© toute entiĂšre le sont, Ă  moindre coĂ»t, par des salariĂ©s surmenĂ©s ou par des bĂ©nĂ©voles. Et les associations, qui portaient au dĂ©part un projet d’utilitĂ© sociale, se retrouvent donc souvent enfermĂ©es dans ce schĂ©ma : dĂ©possĂ©dĂ©es de la maĂźtrise de leur projet initial et des subventions de fonctionnement qui leur permettaient de le mener Ă  bien, elles rĂ©pondent aujourd’hui, pour assurer leur survie, Ă  des appels d’offres pour lesquels elles se retrouvent en concurrence et donc dans l’obligation de brader leurs prestations, puisque les financements publics sont dĂ©sormais accordĂ©s au coup par coup.

Les associations sont donc devenues au fil du temps, et Ă  leur insu, des chantres de l’austĂ©ritĂ© et du travail prĂ©caire, entreprises comme les autres en concurrence sur un marchĂ© libĂ©ral sans pitiĂ©.

Pourtant, et comme l’indique FrĂ©dĂ©rique Pfrunder, dĂ©lĂ©guĂ©e gĂ©nĂ©rale du Mouvement associatif, « Les associations sont les premiĂšres Ă  inventer des rĂ©ponses innovantes aux besoins ou aux enjeux de sociĂ©tĂ©, par l’intelligence et la mobilisation collective. Â» Au nombre de 1,5 million en France, nombre qui continue d’augmenter chaque annĂ©e, et mĂȘme si une trĂšs grande majoritĂ© d’entre elles (plus de 80 %) n’est animĂ©e que par des bĂ©nĂ©voles, elles regroupent plus de 1,8 million de salariĂ©s, soit prĂšs de 8 % des salariĂ©s en France. Et selon les chiffres officiels et le rapport gouvernemental « La France bĂ©nĂ©vole Â», 25 % des Français – soit 16 millions d’entre nous ˗ donnaient bĂ©nĂ©volement du temps Ă  une association en 2016. Le tout bĂ©nĂ©ficiant Ă  23 millions d’usagers !

Associations, les rĂšgles du jeu, les rĂšgles du je…

Le problĂšme est donc de taille et il nous faut aujourd’hui rĂ©soudre cette contradiction : il y a sans doute davantage de libertĂ© de penser et d’agir dans les associations, et notamment dans les associations d’éducation populaire, mais cette force collective est aujourd’hui prisonniĂšre d’un modĂšle Ă©conomique dont on peut penser qu’il a tout Ă  gagner Ă  domestiquer ce secteur.

Comme l’indique Dominique Rousseau dans son livre Radicaliser la dĂ©mocratie : propositions pour une refondation (ed. Points, 2017), toute dĂ©mocratie ne peut ĂȘtre sainement vivante qu’à la condition oĂč rĂšgne un Ă©quilibre entre ce qui est dĂ©jĂ  instituĂ© et ce Ă  quoi aspire la sociĂ©tĂ© civile. Il paraĂźt donc indispensable aujourd’hui de porter un soin tout particulier au secteur associatif ou coopĂ©ratif. A l’évidence, les associations, autogĂ©rĂ©es par nature, doivent se voir attribuer des moyens consĂ©quents, pour peu que leur utilitĂ© publique ou sociale soit Ă©tablie, car elles sont porteuses, dans l’esprit de la loi 1901 qui a permis leur essor, d’innovation sociale et donc d’une vision moderne nĂ©cessaire Ă  la vie en commun.

Au fond, il s’agit ni plus ni moins que de questionner le travail et son organisation, l’emploi, le salariat, le bĂ©nĂ©volat, ainsi que toutes les aliĂ©nations qui peuvent en dĂ©couler, raisons pour lesquelles nous avons rencontrĂ© RĂ©mi, ex-bĂ©nĂ©vole puis salariĂ© d’une association en Limousin et qui a bien voulu partager et analyser avec nous son expĂ©rience, riche de tous ces questionnements.

Salariat, bĂ©nĂ©volat ou l’histoire d’une tarte Ă  la crĂšme

Tu as travaillĂ© longtemps pour l’association des CEMEA du Limousin. Comment es-tu arrivĂ© dans cette structure ?  

J’ai mis les pieds aux CEMEA comme beaucoup en passant mon BAFA. A l’ñge de 17 ans, j’avais effectuĂ© mon premier stage avec la FOL en CorrĂšze. J’étais alors Ă©tudiant en informatique Ă  Limoges. Ce premier stage ne s’était pas particuliĂšrement bien passĂ©. Pour la suite de ma formation j’ai choisi les CEMEA parce que les dates m’arrangeaient. J’avais alors bifurquĂ©, j’étais Ă©tudiant en sociologie ce qui a son importance puisque j’avais Ă  ce moment lĂ  un regard sur diverses questions telles que les processus de domination, l’école reproductrice d’inĂ©galitĂ©s sociales, etc.

Lors ce cette rencontre avec les CEMEA j’ai Ă©tĂ© d’emblĂ©e conquis par le discours des formateurs qui agissaient dans le champ de l â€˜Ă©ducation populaire avec l’objectif de transformer la sociĂ©tĂ©. Dans les mois qui ont suivi, j’ai Ă©tĂ© invitĂ© Ă  plusieurs Ă©vĂ©nements mis en place par l’association ce qui a continuĂ© de me nourrir. J’étais alors un Ă©tudiant « politisĂ© Â» mais je ne trouvais pas ma place dans le syndicalisme Ă©tudiant et agir directement sur le terrain me parlait davantage. J’ai adhĂ©rĂ© Ă  l’association en 2006 et suis devenu formateur bĂ©nĂ©vole Ă  partir de 2008, annĂ©e oĂč j’ai Ă©galement Ă©tĂ© Ă©lu membre du conseil d’administration.

Comment s’est poursuivie ton Ă©volution au sein de l’association ? Comment cet engagement s’est-il inscrit dans ta vie ? 

Quatre ans plus tard, aprĂšs avoir par ailleurs obtenu mon master de socio, j’ai Ă©tĂ© embauchĂ© par l’association aprĂšs y avoir effectuĂ© une annĂ©e de service civique. Cette embauche Ă©tait liĂ©e au projet d’ouverture d’une formation dans le secteur de l’animation professionnelle qui m’attirait plus que la possibilitĂ© de continuer mon cursus universitaire en thĂšse. L’association prenait alors en charge tout mon salaire car je n’étais pas Ă©ligible Ă  un emploi d’avenir. J’étais donc en CDD avec un statut de directeur de stages. 35 heures par semaine, temps de travail annualisĂ© avec un salaire conforme Ă  la grille des salaires de l’animation et donc peu mirobolant. Comme je partais rĂ©guliĂšrement en stage en internat, j’enchaĂźnais des semaines de 80 heures, beaucoup de travail en soirĂ©e et les week-ends [ndr. Pour pouvoir ĂȘtre en contact et travailler avec les bĂ©nĂ©voles dans leurs moments de disponibilitĂ©s], avec du temps de rĂ©cupĂ©ration mais je ne comptais pas toutes mes heures, loin de lĂ .

Peux-tu nous expliquer plus en dĂ©tails comment tu en es arrivĂ© Ă  une telle implication et quelles en ont Ă©tĂ© les consĂ©quences ?

Cette implication directe sur mon temps personnel et mon envie de m’impliquer dans l’asso ont peu Ă  peu crĂ©Ă© un dĂ©sĂ©quilibre dans ma vie familiale, d’autant plus que j’étais nouvellement papa. Je n’ai pas freinĂ© mon implication car j’étais heureux de ce que je faisais.

Je me suis alors rendu compte d’un effet pervers de ma situation : mon travail gĂ©nĂ©rait le financement de mon propre poste. Impossible donc de couler l’asso et de se couler soi-mĂȘme… De ce point de vue, ça ressemble un peu Ă  la situation d’un auto-entrepreneur ! Mais les heures de travail accumulĂ©es ne produisent pas forcĂ©ment non plus l’effet attendu : le nombre de tĂąches Ă  effectuer est impossible et tu te rends compte que de toute façon tu ne peux pas y arriver. J’avais beaucoup de libertĂ© dans mon emploi du temps mais j’étais un peu dĂ©sorganisĂ© : je prenais donc mes rĂ©cupĂ©rations parce qu’il le fallait, mais toujours au dĂ©triment de la qualitĂ© de mon travail. Par consĂ©quent, je priorisais et j’ai peu Ă  peu laissĂ© tomber l’axe « dĂ©veloppement Â» pour lequel j’avais Ă©tĂ© embauchĂ©, trop chronophage. Dans une association comme la nĂŽtre, les pĂŽles administratifs et pĂ©dagogiques n’étant pas complĂštement rĂ©partis – pas de comptable, pas de chargĂ©.e de com – j’avais en charge ces tĂąches prioritaires qui me prenaient beaucoup de temps. Ce problĂšme engendrait une remise en question permanente de la rĂ©partition du travail entre le salariĂ© que j’étais et la vingtaine de bĂ©nĂ©voles actifs. J’étais tellement fatiguĂ© que je n’avais mĂȘme pas le temps d’ĂȘtre frustrĂ©. Pas de dĂ©prime non plus car ma vie familiale Ă©tait suffisamment solide.

Et puis ? La situation a-t-elle Ă©voluĂ© ? As-tu toi-mĂȘme cherchĂ© Ă  la faire Ă©voluer ? Dirais-tu qu’il y avait quelque part un Ă©quilibre entre ton engagement et sa valorisation ou au contraire un dĂ©sĂ©quilibre ?

Je n’ai jamais subi de pression extĂ©rieure dans cette association : c’est moi qui me la mettait en tant que militant et parce que j’avais envie que ça marche. Fils de paysan, j’ai relativisĂ© mon sort car je savais ce que c’était que se lever Ă  5 heures du matin, 7 jours sur 7. Je n’ai jamais connu la souffrance au travail mĂȘme si j’ai Ă©tĂ© trĂšs fatiguĂ© sur une longue pĂ©riode. Mon record : 20 jours de travail d’affilĂ©e sans m’arrĂȘter. Le pire Ă©tant que j’en Ă©tais le seul responsable, je m’étais mal organisĂ© et je ne pouvais m’en prendre qu’à moi. C’est lĂ  une des raisons pour lesquelles j’ai depuis quittĂ© l’association. C’est insupportable, c’est la preuve que tu travailles mal : effectuer toutes les tĂąches liĂ©es Ă  mon poste revenait Ă  ne pas pouvoir les rĂ©aliser toutes correctement et donc Ă  dĂ©grader la qualitĂ© de mon travail.

Mon CDD s’est transformĂ© en CDI suite Ă  l’obtention d’une subvention du conseil rĂ©gional qui a pris en charge 75 % de mon salaire, ce qui l’air de rien m’a libĂ©rĂ© d’un poids certain.

Ensuite, l’arrivĂ©e d’une nouvelle directrice m’a permis de remettre sur la table mes conditions de travail pour qu’elles soient plus compatibles avec ma vie familiale et j’ai prĂ©cisĂ© que sinon je quitterais l’association dans l’annĂ©e. Ces conditions ont Ă©tĂ© acceptĂ©es dans l’idĂ©e, mais concrĂštement il n’y a eu aucun changement. Les tĂąches qui m’étaient confiĂ©es Ă©taient de fait incompressibles. J’ai alors envisagĂ© des portes de sorties ; par exemple m’inscrire Ă  une formation professionnalisante une semaine par mois, projet validĂ© par les dirigeants mais que j’ai finalement jugĂ© irrĂ©alisable : qui aurait accompli mon travail en mon absence ?

J’ai finalement dĂ©missionnĂ© aprĂšs quatre annĂ©es de bons et loyaux services lorsque s’est prĂ©sentĂ©e l’opportunitĂ© de passer un concours pour travailler dans les services de la Jeunesse et du Sport.

As-tu l’impression que les pouvoirs publics instrumentalisent les associations en se reposant sur elles pour effectuer des missions d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral ? 

On travaille en milieu associatif parce qu’on pense que ce qu’on fait est utile et l’État le pense aussi. Il le reconnaĂźt notamment en attribuant des subventions aux associations dites « d’utilitĂ© publique Â» qui sont environ deux cents en France, dont les CEMEA. A ne pas confondre avec les assos d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, c’est-Ă -dire la plupart des associations, qui ne bĂ©nĂ©ficient a priori d’aucun financement particulier. L’État reconnaĂźt ainsi qu’il a besoin des associations pour assurer la vie dĂ©mocratique. Se pose donc la question de ce qu’il doit lui-mĂȘme prendre en charge. D’abord ses fonctions rĂ©galiennes : la sĂ©curitĂ©, la santĂ©, etc., dont le secteur de la jeunesse ne fait pas partie. En habilitant les associations Ă  assumer ces missions, l’État opĂšre donc un glissement puisqu’elles ne sont plus responsables de leurs propres projets mais intervenantes. L’État se dĂ©sinvestit ainsi de la responsabilitĂ© de certaines actions en habilitant les associations Ă  les mettre en Ɠuvre Ă  sa place ; de son cĂŽtĂ©, il peut se contenter de financer, intervenir Ă  la marge, et contrĂŽler si la rĂ©glementation l’impose.

Pour que le travail associatif soit efficace, il faudrait que les associations soient vĂ©ritablement autonomes et bĂ©nĂ©ficient en particulier de subventions de fonctionnement. Or depuis qu’on a basculĂ© sur de l’appel Ă  projets, ce n’est plus le cas puisque les subventions sont attribuĂ©es quand elles rĂ©pondent Ă  un appel d’offres et sont choisies par les pouvoirs publics pour prendre en charge une demande. On est donc passĂ©s depuis quelques annĂ©es Ă  une logique de vente de l’activitĂ© et donc Ă  un processus de marchandisation qui prĂ©carise le secteur associatif. Aujourd’hui, la meilleure façon de gagner de l’argent Ă©tant justement de proposer de la formation pro, les nombreuses assos qui font ce choix se retrouvent immanquablement en concurrence.



Comment d’aprĂšs toi pourrait-on faire Ă©voluer le statut des associations pour sortir de cette situation qui, si l’on te comprend bien, engendre une mauvaise prise en charge de ces missions pourtant essentielles ? 

Il est toujours possible pour les associations de ne pas faire le choix de rĂ©pondre aux commandes de l’État et de se dĂ©tacher des subventions publiques. Mais se pose alors la question de leur financement et de la pĂ©rennisation des emplois dans ces conditions. Je pense qu’il faudrait que le simple fait d’ĂȘtre « d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral Â» suffise Ă  dĂ©clencher un financement. L’État ne flĂšche Ă  l’heure actuelle que trĂšs peu d’argent vers le secteur associatif. Finie la situation de plein emploi – ce qui autorise ce sous-financement au risque d’épuiser toutes les personnes qui y travaillent – puisque le turn over est assurĂ©. Tout un pan de ces missions d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral voire d’utilitĂ© publique est donc pris en charge Ă  moindre frais ! Le capital s’ancre ainsi dans le sacrifice au travail qui est l’ADN du travail associatif ! Le mouvement associatif contribue donc Ă  son insu Ă  faire le terreau du capitalisme ! Par exemple, la convention collective de l’animation n’a pas Ă©tĂ© rĂ©digĂ©e par des commissions paritaires mais par le patronat !

Pour autant on peut penser que la fonctionnarisation des travailleur.se.s des milieux associatifs serait catastrophique car forcĂ©ment synonyme d’une uniformisation au dĂ©triment de la diversitĂ© des projets associatifs.

Les assos restent donc complĂštement piĂ©gĂ©es dans le modĂšle Ă©conomique capitaliste. Pour preuve, ce qu’on peut voir dans le secteur de l’ESS (ndr. l’économie sociale et solidaire), Ă©niĂšme rĂ©cupĂ©ration du projet associatif par le capital. Ce qui guette Ă  mon avis les SCOP, par exemple, c’est qu’il ne va pas ĂȘtre trĂšs compliquĂ© de les inscrire ainsi dans un modĂšle libĂ©ral.

Merci Ă  toi RĂ©mi d’avoir acceptĂ© de partager ton expĂ©rience par le biais de cette interview.

Actarius.


Article publié le 17 Juin 2020 sur Labogue.info