Novembre 16, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Le 18 octobre est arrivé sans avoir été programmé , comme en beaucoup d’autres occasions, ce sont les étudiant.e.s qui ont bougé en premier mais l’originalité cette fois c’est qu’ils ont été suivi.e.s par une multitude de voix différentes et de mains qui se sont levées pour mettre sur la tapis leurs colères et leurs doléances. La spontanéité a été la règle et le plus grand vecteur de l’expression populaire.
Mécontentement, violence, cris et barricades ont caractérisé les premières expressions organisées de la révolte dont les assemblées territoriales, l’une des plus importantes et nombreuses, ont fait partie. Je ne sais pas s’il y a eu des statistiques quant au nombre d’assemblées qui se sont constituées sur tout le territoire mais, pour donner un ordre de grandeur, nous pourrions dire d’emblée qu’elles ont été extrêmement nombreuses. Leur principale qualité a été la territorialité et l’autonomie.
Indépendamment des démonstrations de force opérées par les manifestations de masse au cœur des villes ou les intenses journées de lutte à Plaza Dignidad, les assemblées territoriales ont porté le conflit dans les quartiers et parmi la population. Elles ont d’abord été un lieu de catharsis collective, puis sont devenues des instances de politisation et de débat, où nous nous sommes trouvés en présence d’une énorme diversité de sensibilités, de doléances et de points de vue sur ce qui se passe actuellement au Chili. Plusieurs associations de quartier ont décidé de s’autoproclamer Conseils municipaux, considérant que le problème principal du pays était la Constitution, et ils commencèrent à s’activer pour se doter de leaders politiques, de représentant.e.s de quartier etc. Mais, quelle qu’en soient les modalités, leur organisation a été assez éphémère. De l’autre côté, des assemblées se sont formées et organisées majoritairement de façon autonome, sans le soutien des partis politiques, des municipalités ni des autorités, à contre-courant des institutions pourries enkystées dans de nombreuses organisations territoriales. .
C’est là que beaucoup d’entre nous, anarchistes, militons, parce que nous avons pu constater que tou.te.s les habitant.e.s ne défendent pas la police, ni le gouvernement au pouvoir, ni le progressiste avec ses salades. Beaucoup ne se vendent pas aux puissants, beaucoup veulent au contraire tout brûler mais sont habitué.e.s à ravaler leur colère dans le silence de leur foyer… La révolte les a fait sortir de leur coquille, elle nous a fait sortir nous aussi du confort de la propagande sur les réseaux sociaux et descendre dans la rue pour protester et faire de l’agitation de l’Idée ; mais elle nous a aussi obligé.e.s à nous débarrasser de nos préjugés, à assumer que nous pouvons faire partie d’un projet commun où nous idées se confronteront à d’autres, où nous pourrons avoir réellement des débats contradictoires et participer au débat social.
Et dans ce contexte non seulement nous nous sommes trouvés face à des personnes associées à des partis politiques essayant de nous vendre leur camelote militante, mais nous avons aussi rencontré beaucoup de gens, des jeunes et des vieux, pour beaucoup n’ayant plus rien à perdre, qui ne sont pas anarchistes parce qu’ils n’ont aucune idée de ce que c’est mais qui ont les idées très claires sur ce qu’est la lutte, l’autonomie et l’autogestion, les mêmes qui depuis des années s’affrontent aux abus du système. Et nous avons y compris, dans ces circonstances, rencontré d’autres anars, nous habitions à deux pâtés de maison et nous n’en savions rien, et, quelquefois, au sein des assemblées, il nous est même arrivé d’être majoritaires et de rejeter avec autorité le citoyennisme social-démocrate et les illusions constituantes.
Mais nous avons beau en être éloignés politiquement, nous ne pouvons pas nous soustraire aux polémiques constitutionnelles. C’est vrai, il y a encore plein de gens qui pensent qu’une nouvelle Constitution changera notre vie et, dans un avenir proche, nous devrons sans doute encore dire : “Nous vous avions prévenu.e.s, les politiques se sont une nouvelle fois moqués des gens avec leurs réformes”, tant bien que mal, cela fait des décennies que c’est à nous qu’il revient de faire ce boulot au niveau des luttes sociales”.
Il y a longtemps que nous, anarchistes, avons dit que les politiques arrangeaient leur sauce entre eux, que la transition démocratique était le nouvel habit de la domination, il y a des années que nous dénonçons sans relâche la misère induite par le capitalisme, la menace militariste et l’infamie de la religion ; il y a des décennies que nous avons opté pour l’autogestion, l’autonomie et l’entraide, des valeurs qui se trouvent aujourd’hui au cœur de l’activité des assemblées dans les territoires.
Il est, aujourd’hui plus que jamais, nécessaire d’éradiquer cette arrogance qui divise, cesser de me réunir uniquement avec ceux et celles qui pensent exactement comme moi et de considérer comme ennemi quiconque est en désaccord même partiel avec mes idées. Il faut sortir s’affronter avec l’État, le patriarcat et le capital, et disputer la place à ceux qui sont toujours tenants de la vieille chimère du changement par les élections.
Tout est prêt pour que les valeurs de l’anarchie soient assimilées en profondeur par un peuple avide de transformations. Les assemblées territoriales ne sont pas forcément anarchistes mais, ce qui est sûr et certain, c’est qu’on y débat de la nouvelle culture politique qui va relayer la continuité de la révolte, voire les nouvelles dynamiques de la lutte sociale. C’est là que nous devons être, faire de l’agitation, et combattre.

LUIS ARMANDO LARREVUELTA [note]

Publié dans EL SOL ÁCRATA. JOURNAL ANARCHISTE (Chili). Octobre 2020




Source: Monde-libertaire.fr