Août 30, 2021
Par Le Poing
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Il n’est pas trop tĂŽt pour tirer quelques leçons de l’impressionnant mouvement montpelliĂ©rain de dĂ©nonciation du pass sanitaire ; et son parcours parfois tortueux

« La libertĂ© toute seule, ça peut ĂȘtre le libĂ©ralisme. La libertĂ© ne va pas sans solidaritĂ©. Le vrai problĂšme aujourd’hui, c’est la solidaritĂ©. Justice sociale ! Justice fiscale ! Justice climatique ! Le reste en dĂ©coule ! Â» : ces quelques phrases ont rĂ©sonnĂ© trĂšs fort samedi, au dĂ©but du septiĂšme rassemblement montpelliĂ©rain contre le pass sanitaire. Ces quelques phrases Ă©taient prononcĂ©es par une Gilet jaune de Gignac, parmi les discours prĂ©cĂ©dant la manifestation. On avait dĂ©jĂ  beaucoup entendu chanter “On est lĂ  – On est là” ces derniĂšres semaines. Mais ce chant n’a pas Ă  devenir un folklore. Ce chant poursuit un moment capital de l’histoire des mouvements sociaux Ă  Montpellier (et ailleurs).

Si des discours divers, et ouverts, ont Ă©tĂ© entendus ce samedi 28 aoĂ»t Ă  Montpellier, cela allait de pair avec la levĂ©e d’une hypothĂšque pesant lourdement sur le mouvement : soit l’éviction de son leader jusqu’alors, Christophe Derouch, et ses accompagnateurs de la Ligue du Midi, groupe aux mĂ©thodes ultra-violentes, sur des bases idĂ©ologiques ouvertement fascistes, identitaires, racistes, sexistes et homophobes. Des formations directement nĂ©o-nazies se sont encore distinguĂ©es ce samedi. Les antifascistes ont dĂ» Ă  nouveau leur imposer la dispersion, plus clairement victorieux que jamais. Ce risque est-il pour autant anĂ©anti ? Nous y reviendrons dans un prochain article.

Lors des premiĂšres actions antifas dans les cortĂšges debut aoĂ»t, Le Poing avait saluĂ© une « amorce de clarification Â» salutaire au sein du mouvement anti-pass sanitaire. De maniĂšre affligeante, cela nous avait valu d’ĂȘtre accusĂ©s de passion groupusculaire pour la division, notamment par les Gilets jaunes du Rond-Point de PrĂ©s d’ArĂšnes, fussent-ils de fibre “progressiste”. Nous n’aurons pas variĂ© d’un iota : aucune tolĂ©rance ne peut ĂȘtre concĂ©dĂ©e Ă  la prĂ©sence violente de militants fascistes pratiquant l’agression et l’intimidation au sein d’un mouvement social (et encore moins Ă  la tĂȘte mĂȘme de ce mouvement). L’histoire a tranchĂ©.

Et de l’histoire, il est dĂ©jĂ  temps de tirer quelques leçons. Au moins les soumettre au dĂ©bat. Par exemple il en va de l’illusion qu’un mouvement l’emportera par la seule force de conviction du nombre. Le nombre seul ne fait pas peur au pouvoir, mais la puissance d’initiative, la force et l’audace des actions, le refus qu’elles soient ritualisĂ©es, rĂ©pĂ©titives, seulement ordonnĂ©es et prĂ©visibles en tout point.

Cela passe aussi par la discussion ouverte, contradictoire, directe, qui Ă©largit le sens des combats, qui aiguise le sens politique, et ne se soumet pas au monologue de leaders autoproclamĂ©s. MĂȘme non  victorieux dans leur objectif annoncĂ©, les mouvements sociaux grandissent par la richesse de leur expĂ©rience, la maturation des prises de conscience. Cela passe par le dĂ©bat.

Quand il tendait le micro de son mĂ©gaphone Ă  celle qu’on tenait alors pour son bras droit, Christophe Derouch semblait dans le ton, la prĂ©senter comme une sympathique mascotte, plutĂŽt inoffensive. On n’en est pas si sĂ»r, par tout ce qu’on peut remarquer sur les fils de discussion oĂč Ă©changent les acteurs du mouvement montpelliĂ©rain antipass. La jeune (trentenaire) Khawla Maroc, signant d’un seul “K” use de la premiĂšre personne du singulier d’autoritĂ©, pour Ă©noncer ce qu’elle a dĂ©cidĂ©. Maintenant qu’elle s’est substituĂ©e Ă  Christophe Derouch, il ne faut pas considĂ©rer qu’elle en constitue une alternative. C’est toujours le modĂšle du leader qui se prĂ©sente ainsi, contre la diversitĂ© Ă©ruptive du mouvement social.

Du passĂ© politique de Khawla Maroc, on ne relĂšve guĂšre, sur les rĂ©seaux sociaux, qu’une propension Ă  “liker” des publications de l’UDI du Gard. Cela peut faire sourire quand on sait comment cette formation de la droite rĂ©publicaine soutient globalement la politique d’Emmanuel Macron dans la gestion de la pandĂ©mie. Mais passons. Khawla Maroc a le droit d’évoluer et de se prononcer en nom propre. A vrai dire c’est surtout l’influence d’Yvan Lachaud, le leader gradois de  cette formation, qu’on craint dans cette affaire.

Khawla Maroc a suivi la formation de l’Institut d’Alzon, Ă©tablissement privĂ© que dirige le politicien nĂźmois. Lequel confond strictement sa vision du monde avec les tripatouillages de sa guerre d’influence menĂ©e contre Jean-Paul Fournier, maire de NĂźmes (quoique du mĂȘme bord). En 2013, Yvan Lachaud soutenait ardemment la Manif pour tous. Investi par LREM aux municipales de 2019, il se contente de “regretter” cet engagement, non sans prĂ©parer une rocambolesque alliance avec EELV au second tour. Peut-on espĂ©rer que ce bain politicard n’ait pas trop dĂ©teint sur la jeune et entreprenante Kahwla Maroc ?

Plus alarmant Ă  pĂ©sent : son alignement aveugle et obstinĂ© au cours des derniĂšres semaines, quand elle n’a jamais un message pour s’inquiĂ©ter des actions violentes effectives de la Ligue du Midi, dans la proximitĂ© de son “patron” d’alors, Christophe Derouch. En revanche, elle n’a de cesse d’accabler les antifascistes qui tentent de jouer les lanceurs d’alerte au sein des groupes de discussion anti-pass. La jeune femme paraĂźt spontanĂ©ment pencher pour le parti de l’ordre.

Elle ne trouve guĂšre Ă  redire aux injonctions du PrĂ©fet sur le tracĂ© des parcours (surtout pas de dĂ©bordements, surtout pas de violence). Quant aux dissensions au sein mĂȘme des cortĂšges, elle s’inquiĂšte des foulards noirs des antifas, taxĂ©s de “zadistes”, mais pas des coups et blessures infligĂ©es par les gants coquĂ©s de la Ligue du Midi. Le procĂšs de la Fac de droit n’a-t-il pas montrĂ© toute une caste rĂ©gionale sĂ©duite par l’ordre d’extrĂȘme-droite s’il faut contenir la contestation ?

Des nombreux messages de Khawla Maroc, on restituera le ton juste Ă  travers  un exemple, s’adressanr Ă  une interlocutrice : « J’ai une vidĂ©o de toi et ta bande  en train de crĂ©er tensions et embrouilles pendant la manifestation. Une liste de noms et visages a Ă©tĂ© Ă©tablie Â». Elle Ă©voque encore « une vingtaine d’ex Gilets jaunes et communistes Ă©nervĂ©s Â», et avertit : « Ce n’est pas une petite bande recyclĂ©e d’adorateurs de Satan (sic) qui nous ferons peur Â» (reprenant la phrasĂ©ologie des groupes complotistes les plus obscurs).

Et de sombrer dans la manipulation confusionniste en dĂ©nonçant, de la part des antifascistes, « des discours jouant avec la peur en assurant avoir Ă©tĂ© tĂ©moins de violences durant les manifestations [violences d’extrĂȘme-droite, partout documentĂ©es, qu’elle retourne comme organiseĂ©s par les antifascistes eux-mĂȘmes (!!!)] « afin de discrĂ©diter le mouvement et continuer dans la division et la peur Â».

Les allocutions publiques de Khawla Maroc, trĂšs lyriques, la montrent sincĂšrement soucieuses des libertĂ©s individuelles, adhĂ©rant aussi Ă  une large vision d’un peuple uni dans l’expĂ©rience, sans divisions. On y dĂ©cĂšle l’influence des rĂ©seaux sociaux, qui mĂ©langent dans une seule et mĂȘme phrase solidaire « les soignants, les forces de l’ordre Â» (comme si ces fonctions sociales, partant les implications politiques, s’équivalaient), le mythe d’un peuple pur et rĂ©dempteur par-delĂ  toutes contradictions (pourtant effectives), l’insistance sur la protection de « nos enfants Â» (c’est devenu un thĂšme oĂč l’on craint un travail souterran de Q-Anon, ce mouvement de l’estr^me-droite trumpiste, influent aussi en France, qui dĂ©nonce un rĂ©seau satanique de violeurs pĂ©dophiles). On aimerait aussi que l’appel insistant au “Grand RĂ©veil” ne fasse Ă©cho aux thĂšses du “Great Reset”, quasi explicitement antisĂ©mite. Ces confusions prennent le dessus sur toute comprĂ©hension sociale des phĂ©nomĂšnes
 sociaux. Et cela tisse l’essentiel de la toile, Ă  l’heure qu’il est.

On reconnaĂźtra Ă  Khawla Maroc l’habiletĂ© de donner l’impression que la sombre page Derouch/Ligue du Midi est tournĂ©e, presque sans qu’on s’en rende compte.  Au comble de l’inculture politique (plutĂŽt que du cynisme, espĂšre-t-on) on a vu la jeune nouvelle leader envisager de partager son service d’ordre entre les fascistes de la Ligue du Midi et les
 antifascistes ! On prĂ©fĂšrerait en rire si le bruit de fond de ces confusions ne dĂ©bouchait sur la description ahurissante, faite du dernier cortĂšge, par France-bleu HĂ©rault. En ces termes : « Pompiers et soignants Ă©taient en tĂȘte du cortĂšge. Des Gilets jaunes, des militants fascistes et antifascistes Ă©taient prĂ©sents Â». Tout pareil. Tout s’équivalant. Puisque par ailleurs, il y avait aussi des fleuristes et des charcutiers.




Source: Lepoing.net