Albert Thierry & les anarchistes individualistes : deux histoires de refus de parvenir d’il y a un siècle.

Une vie à ne pas parvenir

Pas possible de parler du refus de parvenir sans évoquer Albert Thierry, tant ce principe est au centre de la courte vie de cet instituteur de la IIIe République, anarchiste et syndicaliste révolutionnaire.

À la Belle époque, l’immense majorité des institutrices et instituteurs sont issus de milieux modestes, ils sont le produit et le symbole de la promotion sociale par l’école publique et gratuite. Les hussards noirs entretiennent le culte de la méritocratie républicaine qui reproduit et légitime les inégalités sociales en ouvrant des perspectives de réussite individuelle pour une petite élite méritante. Né en 1881, fils de maçon, le parcours scolaire de Thierry a tout pour être une success-story de la république bourgeoise, ou presque… Sorti premier de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, il aurait pu encore grimper quelques échelons, aller à la fac, devenir peut-être professeur. Au lieu de cela, il préfère le métier d’instituteur, par fidélité à sa classe, par défi à l’ordre bourgeois.

Pour lui, « refuser de parvenir, ce n’est ni refuser d’agir, ni refuser de vivre : c’est refuser de vivre et d’agir aux fins de soi ». Dans une société capitaliste, la réussite individuelle, c’est passer dans le camp des dominants, elle est donc à rejeter. La seule réussite possible est collective, dans la lutte des classes aux côtés des dominés, par le syndicalisme révolutionnaire, pour la république sociale. « Le refus de parvenir se construit en tant que choix individuel du collectif [1]. »

Au quotidien, cela se traduit par un refus des honneurs, des promotions, des arrangements. Dans ses classes, il essaye d’éveiller le sens critique de ses élèves, de leur donner le goût du savoir, les habituer à agir par eux-mêmes : « Jadis je croyais qu’il fallait faire d’eux des hommes. Mais cette tâche est bien au-dessus du pouvoir d’un maître. (Tant mieux, d’ailleurs.) Je me consolerais si j’en faisais seulement des domestiques critiques. Par exemple (il y en a d’autres), des fonctionnaires syndicalistes [2]. »

Sa dénonciation radicale de l’école de Jules Ferry le conduit à réfléchir à une autre pédagogie, il écrit L’homme en proie aux enfants et Réflexions sur l’éducation, ainsi que de nombreux articles. Dans La Vie ouvrière de Pierre Monatte, il ébauche une pédagogie de l’action directe non dogmatique, à l’écoute des enfants : « Ainsi je ne consulte pas les programmes : cette cause est entendue. Je n’interroge pas les autorités […] C’est de mes élèves que je voudrais tirer toute ma pédagogie. Leur désir, je l’épie ; leur volonté m’indique leurs besoins, leur expérience me fournit mes exemples, leur curiosité dirige ma méthode, leur fatigue commande mes inventions… Voulez-vous, proportions gardées, que nous appelions cela de l’action directe ? » [3] Il trace également les grandes lignes d’une éducation syndicaliste.

Son anarchisme bien éloigné du romantisme insurrectionnel alors en vogue dans le milieu, Albert Thierry prône la révolution constructive, fruit des luttes syndicales patientes et quotidiennes. Jusqu’au bout il fut fidèle à son principe. Refusant les postes d’officier qu’on lui proposait, celui que ses camarades de tranchées appelaient « l’écrivain » est mort simple soldat le 26 mai 1915.

Georges Broussaille

Parvenir… à s’épanouir

Le refus de parvenir ? Allons donc… L’intitulé ne correspond guère à l’histoire des anarchistes individualistes, particulièrement actifs dans la France de la Belle Époque [4]. C’est qu’eux entendent bien parvenir. Oh, pas de manière bourgeoise. Non, ils sont bien décidés à parvenir… à se réaliser.

« Voilà l’objectif premier de l’anarchiste individualiste : devenir un homme – au sens d’être humain complet, nous explique Anne Steiner, historienne de l’anarchisme [5]. Il ambitionne à développer toutes ses capacités, aussi bien physiques qu’intellectuelles, sensorielles que sexuelles. » Il s’agit, pour reprendre les mots de l’anarchiste individualiste Armand, de « sculpter son moi ».

Un but évidemment incompatible avec les chaînes du salariat – douze heures de travail quotidien, six jours sur sept, ça ne laisse ni temps ni énergie pour développer sa personnalité et épanouir ses facultés. Ce que rappelle Le Rétif (alias Victor Serge) dans les colonnes du journal L’Anarchie, en janvier 1912 : « Vivre, pour l’anarchiste, qu’est-ce que c’est ? C’est travailler librement, aimer librement, pouvoir connaître chaque jour un peu plus des merveilles de la vie… Nous revendiquons toute la vie ! Savez-vous ce que l’on nous offre ? Onze, douze ou treize heures de labeur par jour, pour obtenir la pitance quotidienne. […] Moyennant quoi la vie nous est permise dans la grisaille des cités pauvres. »

Basta ! Les individualistes ne veulent pas de cette existence médiocre, à trimer dans la grisaille des cités pauvres pour faire la fortune des patrons. Cohérents, ils se donnent les moyens de leurs ambitions, adoptant des modes de vie alternatifs. Au programme : causeries populaires, communautés d’habitat et de travail, frugalité, pratiques illégalistes (vol à l’étalage, fraude dans les transports et déménagement à la cloche de bois, parfois fausse monnaie ou cambriolage). Une existence qui n’est pas toujours un fleuve tranquille : « Le réfractaire économique vit le plus souvent dans les transes, la gêne et le souci ; pour n’avoir rien voulu supporter, il en arrive souvent à devoir tout subir. [6] » Mais pour les anarchistes individualistes, c’est le passage obligé de toute émancipation individuelle, elle-même préalable indispensable à toute libération collective.

« L’émancipation individuelle n’est pas seulement le moyen de parvenir à un monde meilleur, elle est à elle-même sa propre fin parce que les individualistes veulent vivre en anarchistes dès maintenant et non dans cent ans, souligne Anne Steiner. Ils sont sans diplômes, sans avenir social, et ils refusent une condition qui implique d’étouffer une grande partie de leurs potentialités. » Devenir des bons petits soldats, des ouvriers modèles ? Les individualistes ne sont pas intéressés. Merci quand même.

Jean-Baptiste Bernard

À lire aussi sur ce même thème du « refus de parvenir » :


[1] Grégory Chambat, « Une école du “refus de parvenir”, La pédagogie d’action directe d’Albert Thierry (1881-1915) », Refuser de parvenir. Idées et pratiques, éditions Nada, à paraître en avril 2016.

[2] « L’action directe en pédagogie », La Vie ouvrière no5 05/12/1909.

[3] Ibid.

[4] L’anarchisme individualiste prend son essor à la fin des années 1890. Il acquiert une plus forte visibilité à partir de 1902, avec le lancement des causeries populaires, puis avec la fondation en 1905 du journal L’Anarchie.

[5] Au passage, l’amie Anne Steiner vient de publier Le Temps des révoltes aux éditions de L’échappée.

[6] Dans Illégalisme et légalisme, Ego, éditions de l’anarchie, 1912.

Source: http://cqfd-journal.org/Les-anars -