Octobre 31, 2021
Par Archives Autonomie
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Victor Serge (Kibaltchiche), un des militants les plus connus de l’anarchisme individualiste, ralliĂ© pendant la RĂ©volution prolĂ©tarienne au Communisme, a adressĂ© Ă  ses camarades anarchistes de France une lettre que ceux-ci se refusent Ă  publier. Nous la reproduisons ici, d’aprĂšs notre confrĂšre le Soviet qui en a donnĂ© le texte intĂ©gral.

Aux camarades du “Libertaire”, de la FĂ©dĂ©ration Anarchiste, aux Militants Anarchistes des diverses tendances

Chers camarades,

Au cours de dix-huit mois environ de sĂ©jour Ă  Moscou et Ă  PĂ©trograd, j’ai profondĂ©ment dĂ©plorĂ© l’impossibilitĂ© absolue oĂč j’étais de correspondre avec vous. À diverses reprises, par des moyens de fortune, j’avais tentĂ© de vous faire parvenir de brĂšves lettres ; j’ai lieu de croire qu’elles ne vous sont pas parvenues.

L’occasion s’offre enfin Ă  moi de vous Ă©crire aujourd’hui, et j’ai tant de choses Ă  vous dire — des choses importantes relatives Ă  nos idĂ©es et Ă  notre action — que j’éprouve un embarras extrĂȘme.

Cette lettre sera donc un peu dĂ©cousue et bien incomplĂšte, mais j’espĂšre qu’il nous sera enfin possible bientĂŽt de correspondre Ă  peu prĂšs rĂ©guliĂšrement. Et je me mets Ă  votre entiĂšre disposition pour vous renseigner Ă  ce moment, pour rĂ©pondre Ă  toutes vos questions, pour vous fournir tous les documents qui vous paraĂźtront dĂ©sirables sur la situation en Russie.

J’ai surtout militĂ© en France dans les groupes anarchistes-individualistes. Mais tout ceci s’adresse Ă  tous les camarades anarchistes et communistes français. Les diffĂ©rentes tendances ont chacune leur rĂŽle ; dans le mouvement, chacune reprĂ©sente un aspect de notre vĂ©ritĂ©, qui est la vie libertaire ou l’aspiration vers elle. Et je crois que nous pouvons entre nous, mĂȘme quand il nous arrive d’ĂȘtre des adversaires, demeurer toujours des camarades et fraternellement nous entr’aider dans la recherche de la vĂ©ritĂ©.

ExpulsĂ© de France, sortant d’un camp de concentration, je suis arrivĂ© en Russie — sous bonne escorte de SĂ©nĂ©galais jusqu’en Finlande et, Ă  partir de lĂ , sous escorte de fusilleurs blancs — au cours de l’hiver 1919. J’y ai dĂ©jĂ  vĂ©cu deux hivers qui furent terribles. Le blocus, la guerre extĂ©rieure et la guerre intĂ©rieure s’acharnant sur ce pauvre pays complĂštement Ă©puisĂ©, oĂč seule une infime minoritĂ© de rĂ©volutionnaires tenait bon envers et contre tout, voilĂ  ce dont j’ai vu la rĂ©alitĂ© parfois atroce. J’ai vu la population de PĂ©trograd tenir avec des rations de 100 grammes de pain noir par jour — plus quelques poissons secs par mois — en plein hiver, alors qu’il n’y avait dans les demeures presque pas de chauffage, presque pas d’éclairage, plus d’eau, naturellement, et plus de water-closets. La Finlande nous menaçait, l’Estonie nous attaquait, les intellectuels sabotaient ou conspiraient, la petite bourgeoisie espĂ©rait chaque jour pour le lendemain l’effondrement et le massacre des bolcheviks, des officiers et des ingĂ©nieurs de l’armĂ©e rouge nous trahissaient — et partout oĂč l’on se battait, les blancs ne faisaient pas de prisonniers. C’était l’égorgement systĂ©matique des juifs, des communistes et souvent des ouvriers. Toute la force vive ouvriĂšre et rĂ©volutionnaire Ă©tant au front, l’industrie, d’ailleurs privĂ©e de matiĂšres premiĂšres et de combustible, chĂŽmait. Je ne sais avec quelle encre il faudrait Ă©crire ces choses, car la rĂ©alitĂ© en est redoutable. Le rĂ©volutionnaire qui a vĂ©cu cela a subi une Ă©preuve. DĂ©sormais, les idĂ©es ont pour lui une signification autrement profonde qu’auparavant.

C’est au cours du premier hiver que, voyant qu’il n’y avait vraiment dans l’immense Russie qu’une force — mais hĂ©roĂŻque celle-lĂ  et inĂ©branlable — vivante et capable de dĂ©fendre la rĂ©volution, alors que nul ne voyait clair et que nombre de vieux militants mĂȘme en dĂ©sespĂ©raient, j’ai cru de mon devoir de m’y rallier, et j’ai adhĂ©rĂ© au Parti Communiste russe en tant qu’anarchiste, sans rien abdiquer de ma pensĂ©e — sinon peut-ĂȘtre ce qu’elle pouvait avoir d’utopie avant le contact de la rĂ©alitĂ© !

Cette attitude, je m’en suis aperçu par la suite, m’imposait de vĂ©ritables sacrifices — au point de vue de ma libertĂ© d’action individuelle — et d’importantes concessions de principes. J’y consens encore en toute luciditĂ© d’esprit. Sacrifices et concessions s’imposent au militant anarchiste (qu’il adhĂšre ou non au P.C.), non devant une doctrine ou devant une organisation, mais devant la rĂ©volution mĂȘme, dont l’intĂ©rĂȘt est la suprĂȘme loi. Car il s’agit pour la rĂ©volution de vivre et vaincre. Nos individualitĂ©s et nos idĂ©es individuelles pĂšsent peu de chose dans la balance : le rĂ©volutionnaire doit avoir le stoĂŻcisme d’en convenir. Les camarades qui sont venus en Russie et qui ont vu me comprendront ou m’approuveront sĂ»rement.

J’ai rĂ©sumĂ©, dans une Ă©tude que je vous envoie par ce mĂȘme courrier, ma conception de l’expĂ©rience rĂ©volutionnaire au point de vue anarchiste. Ces pages sont trop brĂšves et bien incomplĂštes. Telles qu’elles sont, j’espĂšre qu’elles peuvent servir de bases Ă  d’utiles discussions. Les idĂ©es que j’y expose me sont Ă©videmment personnelles mais s’accordent, dans l’ensemble, avec celles d’un grand nombre d’anarchistes. Pour ĂȘtre prĂ©cis, je nommerai parmi les camarades qui ont adhĂ©rĂ© au P.C. russe : Alfa (du Bourevestnik, etc.), KrasnostchĂ©kov (actuellement prĂ©sident de la RĂ©publique d’ExtrĂȘme-Orient), Novomirsky, Bianqui (ex-secrĂ©taire de l’Union des Ouvriers russes d’AmĂ©rique)  ; et parmi ceux qui militent en dehors du P.C., le groupe du Golos Trouda, le groupe As. Universaliste de Moscou, les camarades Chapiro, Rostchin, William Chatov, Alexandre GhĂ©, Vietrov, pour ne nommer que des militants bien connus.

Comme je l’explique briĂšvement dans les articles en question, la plupart des anarchistes russes occupent cependant une position plutĂŽt hostile au Parti Communiste, avec lequel ils sont quelques fois entrĂ©s en conflit. L’immense majoritĂ© d’entre eux est nĂ©anmoins soviĂ©tiste et considĂšre que toute action qui aurait pour rĂ©sultat de dĂ©sunir les forces rĂ©volutionnaires serait en ce moment nĂ©faste. Ils pensent que la critique mĂȘme ne pourra s’exercer avec fruit que lorsque l’existence de la Russie des Soviets ne sera plus en danger immĂ©diat. Ce point de vue est, en somme, celui de Kropotkine, qui rĂ©side non loin de Moscou, dans la petite ville de Dmitrievo, oĂč il se consacre Ă  des travaux de longue haleine (un livre sur l’Ethique anarchiste), celle des camarades Kareline, des frĂšres Gordin, etc.

En Ukraine, le conflit entre anarchistes et bolcheviks a revĂȘtu un caractĂšre souvent tragique et s’est terminĂ© par une lutte armĂ©e. Le camarade Voline (Eichenbaum), qui rĂ©sida longtemps Ă  Paris, et qui est en ce moment emprisonnĂ© Ă  Moscou, a Ă©tĂ© l’initiateur d’un mouvement communiste libertaire puissant et vivace, mais qui, dans le chaos de la guerre civile en Ukraine, s’est heurtĂ© Ă  la vaste organisation communiste-autoritaire et a Ă©tĂ© brisĂ©. Je connais peu et mal ces faits. Je sais pourtant qu’il y a eu de part et d’autre des excĂšs quelquefois sanglants, et que, de part et d’autre, on a Ă©galement fait preuve d’intolĂ©rance et d’acharnement. Les paysans insurgĂ©s, conduits par un anarchiste (Makhno), ont occupĂ© en Ukraine des provinces entiĂšres. Malheureusement, les anarchistes n’ont pas su, dans ces rĂ©gions, Ă©viter le recours Ă  l’autoritĂ©, Ă  la violence, Ă  la terreur et les abus qui en dĂ©coulent nĂ©cessairement. Dans la bataille qui s’est engagĂ©e entre ces groupes et le Parti Communiste, on s’est fusillĂ© des deux cĂŽtĂ©s. Cette lutte navrante a eu des contrecoups Ă  Moscou mĂȘme.

Je pense qu’elle ne doit en aucun cas nous faire perdre de vue l’intĂ©rĂȘt supĂ©rieur de la rĂ©volution. Pour autant que j’en suis informĂ©, les anarchistes ukrainiens n’ont Ă©vitĂ© eux-mĂȘmes aucune des erreurs qu’ils reprochaient aux bolcheviks. Je ne doute pas que si leur mouvement avait pu se dĂ©velopper sans entrave, il eĂ»t produit de beaux fruits et que c’eĂ»t Ă©tĂ© infiniment heureux et utile. Mais lorsqu’il s’agit de faire la guerre, je ne puis m’empĂȘcher de considĂ©rer Trotsky comme un organisateur trĂšs supĂ©rieur Ă  Makhno, et l’armĂ©e rouge comme une armĂ©e Ă  laquelle les bandes de partisans ukrainiens — souvent hĂ©roĂŻques — ne peuvent ĂȘtre comparĂ©es sous aucun rapport … Les “partisans ukrainiens” spĂ©culaient quelque peu sur l’esprit de petite propriĂ©tĂ© des paysans, sur leur nationalisme, sur l’antisĂ©mitisme mĂȘme, toutes choses dont les consĂ©quences ont Ă©tĂ© bien affligeantes.

D’une façon gĂ©nĂ©rale, il me semble que le manque de programme d’action pratique — l’utopisme — le manque d’organisation ont, en Russie, tuĂ© le mouvement anarchiste qui a dĂ©pensĂ© au service de la rĂ©volution une somme d’énergie prodigieuse. Parmi les camarades tombĂ©s au front l’an dernier, je citerai Anatole Jeleznialeov et Justin Jouk.

En ce moment, je ne vois pas en Russie de possibilitĂ© d’un vaste mouvement libertaire. Les dures nĂ©cessitĂ©s de la rĂ©volution ne nous laissent pas le choix entre les moyens. Tout ce qu’elles imposaient a Ă©tĂ© fait par le Parti Communiste avec lequel il faut ĂȘtre, sous peine d’ĂȘtre contre lui avec la rĂ©action. SitĂŽt que la paix sera faite, sitĂŽt que nous pourrons nous mettre sĂ©rieusement Ă  l’Ɠuvre de rĂ©organisation sociale, je ne doute pas que l’esprit libertaire soit puissant en Russie  ; et je pense mĂȘme que c’est chez les communistes les plus conscients et les plus Ă©prouvĂ©s qu’il trouvera son expression la plus vivante.

Depuis dĂ©cembre dernier, Alexandre Berkmann et Emma Goldmann, expulsĂ©s d’AmĂ©rique, sont en Russie. Ils accomplissent en ce moment, en Ukraine, un long voyage pour le compte du MusĂ©e de la RĂ©volution de PĂ©trograd. Ses seize annĂ©es de prison n’ont rien fait perdre Ă  Berkmann de rigueur morale.

Permettez-moi maintenant, camarades, de m’arrĂȘter un instant sur le mouvement français et sur la situation en France. Il y a quelques mois, la chance m’advint de recevoir, par grand hasard, cinq ou six numĂ©ros du Libertaire, trĂšs intĂ©ressants Ă  coup sĂ»r, mais qui eussent fort bien pu ĂȘtre publiĂ©s en 1912, c’est-Ă -dire avant la guerre et la rĂ©volution russe. J’ai l’impression que les anarchistes, en France, n’ont pas encore procĂ©dĂ© Ă  la rĂ©vision nĂ©cessaire de leurs idĂ©es en prĂ©sence de ces expĂ©riences historiques et se bornent Ă  conserver les traditions libertaires. Dans ces conditions, il me semble que les uns risquent tĂŽt ou tard, en devant communistes, de cesser d’ĂȘtre des anarchistes (et je vois lĂ  un grand danger), tandis que les autres, faute d’une intelligence nette de la rĂ©volution, demeurent sans influence et quelquefois seront dĂ©solĂ©s de s’apercevoir qu’ils voisinent par la force des choses avec un Bourtzev ou un HervĂ©…

Pour bien poser les grandes questions vitales aujourd’hui pour tout le monde rĂ©volutionnaire, il importe, me semble-t-il, avant toutes choses, que vous soyez informĂ©s des expĂ©riences russes, que vous preniez contact avec la rĂ©volution sociale accomplie ici. Ce ne peut ĂȘtre bien fait que d’une façon : envoyez-nous de bons militants pour voir et mĂȘme pour travailler ici pendant quelque temps. Et tĂąchons de demeurer ensemble en communication.

L’indiffĂ©rence des masses du prolĂ©tariat français Ă  l’heure oĂč s’accomplissent des Ă©vĂ©nements d’une portĂ©e inapprĂ©ciable, a quelque chose de stupĂ©fiant. L’enthousiasme que suscite pourtant parmi l’élite ouvriĂšre la rĂ©volution russe pourrait trĂšs bien, si vous n’intervenez pas, ĂȘtre canalisĂ©, utilisĂ©, dĂ©voyĂ© par des politiciens “socialistes” ou “cĂ©gĂ©tistes”. Les habitudes d’inaction qu’ils entretiendront avec Ă©loquence peuvent retarder de quelques annĂ©es encore l’issue de la lutte en Russie. Il ne vous est certainement pas possible de concevoir quels contrecoups terribles vos dĂ©faillances peuvent avoir pour la rĂ©volution. Rappelez-vous seulement que c’est l’échec, en France, de la grĂšve gĂ©nĂ©rale du 21 juillet qui a permis l’étranglement de la RĂ©publique des Soviets hongrois et l’avĂšnement Ă  Budapest de la Terreur Blanche. L’agression polonaise, qui retarde encore la paix pour la Russie rĂ©volutionnaire, ne se fĂ»t peut-ĂȘtre pas produite si les travailleurs français avaient rĂ©ellement donnĂ© les preuves d’une volontĂ© rĂ©volutionnaire et opposĂ© leur veto aux intrigues du Quai d’Orsay. Sachez bien, camarades, que tant que vous demeurez inactifs, le sang coulera ici tous les jours, tous les jours et nous ne pourrons pas commencer l’Ɠuvre d’organisation et de libĂ©ration que veulent tous les communistes sincĂšres, qu’ils soient marxistes ou libertaires.

Tout ce qui pouvait humainement ĂȘtre fait pour le triomphe de la rĂ©volution sociale a Ă©tĂ© fait en Russie – malgrĂ© les erreurs et quelquefois malgrĂ© les crimes inĂ©vitables au cours d’une semblable tourmente sociale. La faim, le froid, l’anxiĂ©tĂ© quotidienne, d’effroyables misĂšres matĂ©rielles et morales, la mort des plus faibles, la terreur, les sacrifices quotidiens — la Russie rĂ©volutionnaire a tout consenti. Aux militants Ă©trangers qui le comprennent, ce seul fait impose de grands devoirs.

Fraternellement.

30 août 1920. VICTOR-SERGE




Source: Archivesautonomies.org